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Palestine/Israël : solution à deux Etats vs. solution à un Etat

Nathalie Janne d'Othée Nathalie Janne d’Othée
10 mars 2017

« Je regarde [la solution à] deux Etats, [à] un Etat, et si Israël et les Palestiniens sont contents, je suis content avec ce qu’ils préfèrent ». La déclaration du président américain à la suite de sa rencontre avec le Premier ministre Netanyahou le 15 février dernier laisse entendre qu’il ne comprend pas bien de quoi il parle. « Je pense qu’il a cru qu’on lui demandait s’il préférait le Coca ou le Pepsi », a commenté sarcastiquement l’ex-candidat à l’investiture démocrate, Bernie Sanders. Mais il est vrai que la situation n’est pas des plus compréhensibles pour un observateur non-averti. Faut-il privilégier une solution à un ou à deux Etats ? La question touche au cœur-même de la question israélo-palestinienne, à la fois au sionisme et au droit à l’autodétermination du peuple palestinien.

Les racines exogènes de la solution à deux Etats

Depuis l’apparition de la question israélo-palestinienne, la communauté internationale a toujours privilégié une solution à deux Etats. Face à la situation de plus en plus explosive pour les Anglais dans la Palestine mandataire, la Grande-Bretagne fait appel aux jeunes Nations Unies pour trouvent une solution. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations Unies adopte un plan de partage entre un Etat juif qui contrôlerait 55% de la Palestine mandataire et un Etat arabe qui en contrôlerait 45%, cela alors que la population de l’époque était seulement à un tiers juive et à deux tiers arabe. La ville de Jérusalem resterait quant à elle sous le contrôle des Nations Unies. La résolution 181 qui instaure le plan de partage est adoptée par 33 voix (dont les Etats-Unis et l’URSS), contre 13 voix opposées et 10 absentions (dont la Grande-Bretagne qui espère encore rétablir l’ordre et maintenir son mandat). Si la solution à deux Etats a tout de suite paru la meilleure pour les acteurs tiers internationaux, les protagonistes eux-mêmes ne l’ont acceptée que par défaut.

L’Agence juive, le gouvernement de fait du Yichouv, la communauté juive de Palestine, n’apprécie pas que des limites territoriales soient imposées à l’Etat juif mais accepte malgré tout le plan de partage. Le Haut-Comité Arabe, l’organe politique central de la communauté arabe de Palestine, ainsi que les Etats arabes voisins refusent quant à eux ce plan de partage au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes contenu dans la Charte-même des Nations unies.

Dès le lendemain du plan de partage, les hostilités sont lancées entre Juifs et Arabes en Palestine. Le 14 mai 1948, l’indépendance de l’Etat d’Israël est proclamée par David Ben Gourion suite au départ des autorités britanniques. Cette déclaration provoque l’entrée en guerre des Etats arabes. Sorti victorieux, le jeune Etat d’Israël s’étend à l’issue de cette guerre sur 78% de la Palestine mandataire et inclut la partie Ouest de Jérusalem. Les Etats arabes ont quant à eux également tiré leur épingle du jeu puisque la Cisjordanie et Jérusalem-Est se retrouvent sous la tutelle de la Transjordanie tandis que la gestion de la bande de Gaza revient à l’Egypte. La ligne d’armistice de la première guerre israélo-arabe, connue sous le nom de Ligne verte, représente encore aujourd’hui la frontière internationalement reconnue entre l’Etat israélien et le futur Etat palestinien, la base donc de la solution à deux Etats.

A côté des Etats arabes, les grands perdants de la guerre de 1948-49 sont les Palestiniens. Leur droit à l’autodétermination a été ignoré. Ils ne peuvent plus prétendre qu’à 22% de la Palestine historique.

A côté des Etats arabes, les grands perdants de la guerre de 1948-49 sont les Palestiniens. Leur droit à l’autodétermination a été ignoré. Ils ne peuvent plus prétendre qu’à 22% de la Palestine historique. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) reconnaitra officiellement cet état de fait en 1988 à Alger lorsque Yasser Arafat proclame la création de l’Etat palestinien sur ces 22%, reconnaissant l’existence de l’Etat d’Israël sur les 78% restants. Par ailleurs, environ 750 000 des 1 200 000 Palestiniens sont chassés de leurs terres et sont empêchés par Israël d’y revenir après la guerre. C’est ce que les Palestiniens désignent encore aujourd’hui comme la Nakba, la catastrophe. La résolution 194 adoptée par les Nations Unies en 1948 reconnait pourtant le droit des réfugiés Palestiniens au retour. Mais au lieu de forcer l’Etat d’Israël à réintégrer les populations palestiniennes déplacées par la guerre, l’ONU crée l’UNRWA en 1949 pour gérer les réfugiés Palestiniens dispersés au Proche-Orient.

Parallèlement à cela, le jeune Etat israélien instaure la « loi du retour » permettant aux Juifs du monde entier de s’installer en Israël. Les pères fondateurs d’Israël se gardent par ailleurs de mettre en place une constitution, qui aurait le désavantage de fixer les frontières de l’Etat, laissant ainsi toutes les possibilités d’expansions territoriales ouvertes. Et cette expansion territoriale se réalise en 1967.

Deux Etats l’un au-dessus de l’autre

Suite à une montée des tensions avec les Etats arabes voisins, Israël lance les hostilités contre l’Egypte le 5 juin 1967. En six jours, l’armée israélienne occupe le Sinaï égyptien, le Golan syrien et les territoires palestiniens. La résolution 242 du Conseil de sécurité du 22 novembre 1967 demande le « retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés lors du récent conflit ». Mais l’occupation israélienne est maintenue et permet le début du processus de colonisation. La première colonie est établie dès l’été 1967 à Kfar Etzion en Cisjordanie occupée. La colonisation israélienne n’a plus cessé depuis, s’accentuant avec l’arrivée du Likoud au pouvoir en 1977 et mettant chaque jour davantage en danger la solution à deux Etats.

En septembre 1993, les accords d’Oslo relancent l’espoir d’une solution à deux Etats. Mais si les Israéliens ont été chercher l’OLP exilée à Tunis, en contournant les négociations dites « de Madrid » en cours depuis 1991 sous l’égide américaine, ce n’est pas anodin. Les négociateurs palestiniens présents dans les négociations de Madrid sont les leaders de la première Intifada. Ils connaissent parfaitement l’importance et l’impact de la colonisation sur la vie des Palestiniens. Le leadership de l’OLP est quant à lui exilé depuis trop longtemps pour en comprendre l’ampleur. Les colonies ne feront donc pas partie de l’Accord intérimaire sur la Cisjordanie et la bande de Gaza signé en septembre 1995. Cet accord divise le territoire palestinien en trois zones distinctes. L’Autorité palestinienne contrôlerait entièrement les zones A (3% du territoire) qui reprennent les grandes villes. La gestion des zones B (27% du territoire) serait partagée entre les affaires civiles dévolues à l’AP, la sécurité restant dans les mains israéliennes. Les zones C (70% du territoire) qui reprennent les zones les plus faiblement peuplées de Palestiniens, les colonies, les zones militaires, les réserves naturelles restent quant à elles sous le contrôle total d’Israël.

Conçu comme intérimaire, cet accord restera malheureusement définitif. Alors que les leaders de l’OLP y voyait une étape vers la création d’un Etat palestinien indépendant, Yithzak Rabin y voyait quant à lui la façon d’éviter la création d’un réel Etat. Rabin voulait ainsi ne laisser aux Palestiniens qu’une autonomie limitée, tout en les excluant de l’Etat d’Israël, comme le montrent ses propos lors d’un débat télévisé face à Shamir en 1992 où il déclare : « Je m’oppose à un Etat palestinien entre nous et le Jourdain. En même temps, je ne veux pas qu’un 1,7 millions de Palestiniens deviennent citoyens d’Israël ».

Les accords d’Oslo sont une concrétisation parfaite de la pensée de Rabin : ils laissent à l’Autorité palestinienne une certaine autonomie dans la gestion de la population palestinienne et laissent à Israël le contrôle de la majorité de la terre

Les accords d’Oslo sont une concrétisation parfaite de la pensée de Rabin : ils laissent à l’Autorité palestinienne une certaine autonomie dans la gestion de la population palestinienne et laissent à Israël le contrôle de la majorité de la terre. La zone C est en effet encore aujourd’hui sous le contrôle complet de l’armée israélienne. Et les colonies s’y développent à une vitesse croissante. La population de colons en Cisjordanie est passée d’environ 260 000 en 1993 à près de 600 000 en 2015.

Quand il explique la situation qui découle des accords d’Oslo, le militant pacifiste israélien Michael Warschawski compare souvent la Cisjordanie à un gruyère dans lequel les trous sont les enclaves palestiniennes (les zones A et B), le fromage étant la zone C. La zone C représente en effet 70% du territoire palestinien et elle a la particularité d’être continue et permet un passage aisé du nord au sud et de l’est à l’ouest. Les zones A et B sont quant à elles enclavées. Pour pallier aux difficultés de passage d’une enclave palestinienne à une autre, des solutions ont été mises en place comme des ponts ou des tunnels. Au vu de ces développement sur le terrain, si la solution à deux Etats semble encore possible il s’agit d’une solution à deux Etats « l’un au-dessus de l’autre » pour reprendre les mots de Michael Warschawski.

Deux visions d’une solution à un Etat

Aujourd’hui la solution à un Etat s’invite à l’agenda international via les paroles du président américain, mais elle n’avait jamais réellement quitté les esprits que ce soit du côté israélien ou du côté palestinien. Néanmoins, l’idée que les uns et les autres s’en font peut prendre des formes diamétralement opposées.

Ceux qui n’ont jamais reconnu la solution à deux Etats

A la fois du côté israélien et du côté palestinien, certains n’ont jamais envisagé de céder une partie de la terre. D’une certaine manière, ils sont donc favorables à une solution à un Etat, mais dans lequel le sort de l’autre peuple ne sera sans doute pas très enviable. C’est le cas de certaines franges palestiniennes radicales comme le Hamas qui ne reconnaissent pas officiellement Israël et continuent à revendiquer un Etat palestinien sur l’entièreté de la Palestine mandataire.

Du côté israélien, le tenants d’un « Grand Israël » ont également toujours existé. Le mouvement des colons met cette idée directement en pratique. Aujourd’hui le Foyer Juif, parti nationaliste religieux proche des colons qui détient plusieurs postes ministériels importants au sein du gouvernement israélien, mentionne dans son programme le refus de céder les « territoires contestés », autrement dit les territoires occupés par Israël. Le leader du parti et ministre de l’Education, Naftali Bennett avait d’ailleurs averti Netanyahou à la veille de sa première visite au président Trump : si l’Etat palestinien était évoqué durant sa visite, « la terre allait trembler » en Israël. La surprenante phrase de Trump sur un Etat ou deux Etats est sans doute le résultat conjugué de cette mise en garde et des avis des conseillers de Trump sur Israël, tous pro-colons. Le nouvel ambassadeur américain en Israël, David Friedman, est ainsi le président des amis américains de Bet El, une colonie située au nord de Ramallah.

Que ce soit dans une ou dans l’autre vision, ce genre de solution à un Etat devra s’imposer par la force. Et la vision du Grand Israël a aujourd’hui clairement l’avantage.

L’idée d’un Etat binational

A côté des tenants d’un Etat unique imposé, où la réalité et les droits de l’autre peuple sont ignorés, l’idée d’un Etat binational a existé depuis le début de la question israélo-palestinienne. Il s’agirait d’un Etat unique pour deux nations, dans lequel Israéliens et Palestiniens seraient reconnus citoyens et auraient à ce titre les mêmes droits.

Durant l’entre deux-guerres, certains membres du Yishouv, la communauté juive de Palestine, soutenaient la création d’un Etat binational. Le mouvement national arabe quant à lui s’opposait au départ à cette solution, comme il s’opposait à une solution à deux Etats, considérant l’émigration des Juifs d’Europe comme un projet colonial. Oubliée après le plan de partage de 1947, l’idée d’un Etat binational refait surface en 1967 suite à l’occupation des territoires palestiniens et à la discussion sur le sort réservé à la population palestinienne face à la volonté de garder une majorité juive en Israël. Cependant, en Israël, l’idée d’un Etat binational est davantage utilisée comme un repoussoir, pour montrer la nécessité de mettre fin à l’occupation et à la colonisation israélienne. A l’inverse, la construction incessante dans les colonies et l’échec d’Oslo ravive l’idée d’un Etat binational au sein du mouvement national palestinien depuis la fin des années 90.

La vision que partage une partie des Palestiniens d’Israël peut également se rapprocher de celle d’un Etat binational. Aujourd’hui, environ 20% de la population d’Israël sont des Palestiniens, restés après la création d’Israël. Ils sont des citoyens israéliens et jouissent théoriquement des mêmes droits que les Juifs israéliens mais sont pour la plupart empêchés de servir dans l’armée, ce qui les exclut d’un certain nombre de privilèges et d’emplois. Un grand nombre d’entre eux sont des exilés internes puisqu’ils sont empêchés de retourner dans le village dont ils sont originaires. Une partie importante de cette population palestinienne d’Israël parle de son pays comme de la Palestine, une manière de revendiquer cette origine commune aux trois composantes du peuple palestinien (c’est-à-dire ceux des territoires occupés, les réfugiés et les Palestiniens d’Israël).

Solution à un Etat : apartheid ou Etat binational ?

La solution à un Etat revient aujourd’hui sur le devant de la scène pour une seule raison : l’avancée incessante de la colonisation à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. L’adoption le 13 février par la Knesset de loi « de régularisation » qui légalise les colonies israélienne dites « sauvage » - les grands blocs de colonies étant quant à eux déjà considérés comme légaux par Israël, bien qu’illégaux selon le droit international - a par ailleurs montré que les partis des colons imposent progressivement leur vision des choses en Israël.

Face à l’intensité de la colonisation israélienne des territoires occupés, les Palestiniens qui soutiennent aujourd’hui une solution à un Etat ont une vision pragmatique des choses. L’expansion des colonies semble de facto écarter toute possibilité d’une solution à deux Etats. Pourquoi dès lors ne pas envisager un futur avec un seul Etat ? Evidemment, pour les Palestiniens, il s’agira d’un Etat qui donnerait des droits égaux à tous ses citoyens, qu’ils soient juifs ou arabes.

Or du côté israélien, il n’est évidemment pas question d’envisager un Etat sur l’entièreté de la Palestine historique, avec les mêmes droits pour tous car cela reviendrait à minoriser la population juive. Le fait que depuis 2010 les Israéliens font de la reconnaissance du caractère juif de l’Etat d’Israël un prérequis aux négociations avec les Palestiniens ne laisse pas présager d’une volonté d’en partager la gestion. L’existence des 1,7 million de Palestiniens d’Israël pose à ce titre déjà un problème au sein d’Israël. L’Etat d’Israël est en effet intrinsèquement lié au sionisme, c’est-à-dire à la nécessité d’une gestion autonome par les Juifs de leur propre Etat.

Pour conclure, la question est finalement la suivante : Donald Trump avait-il tout cela en tête lorsqu’il a évoqué la possibilité d’une solution à un Etat ? On est en droit d’en douter.

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