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Palestine : la solidarité au nom du droit

Henri Goldman Henri Goldman
5 février 2015

MICmag, janvier 2015 - Eté 2014. Dans la bande de Gaza, le gouvernement israélien a déclenché l’opération « Bordure protectrice ». Entre le 8 juillet et le 26 août, plus de 2000 personnes perdront la vie. En Belgique comme partout dans le monde, des milliers de manifestants défileront pour protester contre ce massacre. Ce n’était que la forme la plus visible d’un large mouvement de solidarité qui, depuis près de dix ans, s’est déployé au sein de la société. Et qui commence à donner des résultats.

Le conflit israélo-palestinien est sans doute le plus ancien et le plus complexe de la planète. À ce jour, les gouvernements et les institutions politiques ont échoué à le résoudre et à faire respecter les multiples décisions de droit international qui s’y rattachent. Résultat : le peuple palestinien vit depuis des décennies sous occupation militaire.

Mais là où les politiques ont échoué, les peuples et les opinions publiques peuvent prendre le relais. Le 9 juillet 2005, 172 associations représentant la société civile palestinienne lancent un appel aux sociétés civiles du monde à reprendre les méthodes de lutte non violente qui furent appliquées à l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid. Consigne : BDS. Boycott, désinvestissement, sanctions. Philosophie : le respect du droit international et des droits humains doit guider l’action. Les formes qui en découlent couvriront un large champ.

Boycott des produits

L’action la plus connue de BDS, chacun peut l’accomplir. Il s’agit de ne pas acheter certains produits et de dissuader la population de les acheter, voire les magasins de les vendre.
Quels produits ? Au premier chef, les produits fabriqués dans des territoires occupés illégalement. Par exemple : les produits de beauté Ahava, fabriqués dans l’implantation illégale de Mitspe Shalem, au bord de la Mer Morte dont les boues ont, paraît-il, des vertus apaisantes. En vente dans les parfumeries, les grandes surfaces (Cora) et sur Internet. Autre exemple : Sodastream, un appareil à fabriquer des boissons gazeuses avec de l’eau plate, vendu dans toutes les chaînes d’électro-ménager (Krefel, MediaMarkt, Vandenborre...). Comme ces deux produits sont particulièrement bien commercialisés, ils ont été les principales cibles du boycott. Et ça marche ! Ainsi, en septembre 2014, deux chaînes de magasins danois ont annulé leurs commandes de cosmétiques Ahava. Quant à Sodastream, ses ventes ont reculé de 9 % en 2014. Mise sous pression, la société Sodastream annonçait le 28 octobre 2014 la fermeture, d’ici fin 2015, de son siège de production situé dans le zoning industriel de Ma’ale Adumim, la plus grosse des colonies israéliennes illégales.

L’action la plus connue de BDS, chacun peut l’accomplir : ne pas acheter les produits fabriqués dans des territoires occupés illégalement et de dissuader la population de les acheter, voire les magasins de les vendre.

Mais, pour les promoteurs de BDS, même s’il vaut mieux se fixer un nombre limité de cibles par souci d’efficacité, le boycott peut s’étendre à tous les produits israéliens. Argument : l’économie israélienne et celle des colonies sont aujourd’hui totalement imbriquées. En outre, les exportateurs israéliens font tout pour camoufler la provenance exacte de leurs produits. Ainsi, la moitié des raisins et des dattes made in Israël est cultivée dans la vallée du Jourdain sous occupation militaire. Seul un étiquetage précis permettrait aux consommateurs de faire le tri, comme la Belgique le demande désormais officiellement. Mais ne faudrait-il pas interdire complètement la commercialisation de biens produits dans des conditions illégales ? En attendant, certains distributeurs prennent les devants. Comme Colruyt qui déclare ne plus vendre de produits issus des territoires occupés sous ses propres marques (Boni, Bio-time) depuis plus d’un an.

Carte de l'occupation israélienne des territoires palestiniens . Carte de l'occupation israélienne des territoires palestiniens (Crédit : © MICmag )

Boycott culturel et sportif

Ici, BDS change de terrain, en passant de l’économique au symbolique. Séparer la politique et le sport ? Impossible : les équipes nationales sont les ambassadeurs de leur pays dont elles servent le prestige et la diplomatie. Celle d’Israël aurait remporté une victoire politique si la rencontre de football Israël-Belgique s’était jouée comme initialement prévu à Tel Aviv le 9 septembre 2014, soit moins d’un mois après « Bordure protectrice ». Elle a été reportée au 31 mars 2015 et se jouera... à Chypre.

Boycotter la culture et les artistes israéliens ? Il ne s’agit pas de ça. Ce qui est visé, c’est leur utilisation par la diplomatie israélienne en vue de polir son image. Ses responsables sont très conscients que le capital de sympathie dont disposait Israël auprès de l’opinion publique occidentale a été dilapidé par l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens ainsi que par la présence à l’intérieur de son gouvernement d’un courant ouvertement raciste. D’où des « opérations charme » de promotion artistique sponsorisée par les ambassades, que BDS dénonce. Mais en dehors de ces cadres piégés, les artistes israéliens sont les bienvenus.

Désinvestissement et boycott universitaire

Ce volet de BDS s’adresse principalement aux entreprises. Comme on sait, l’argent n’a pas d’odeur et, s’il y a du profit en vue, on n’est pas très regardant au respect des droits humains. Ce fut le cas avec Dexia, banque publique majoritairement belge, dont la filiale Dexia-Israël faisait son job de banque en finançant le développement des colonies illégales. Suite aux pressions de BDS, Dexia finit par déclarer, en 2012, vouloir se séparer de cette filiale. On attend toujours la concrétisation de cet engagement.

Il était sans doute nécessaire de « recentrer » les objectifs autour de l’essentiel : c’est à l’Union européenne et à ses États membres de prendre des mesures visant l’arrêt de la colonisation et de l’occupation du territoire palestinien par Israël.
Le « boycott universitaire » relève de la même démarche. L’université moderne est étroitement imbriquée dans l’économie à travers des contrats de recherche qui contribuent à son équilibre financier. Ainsi, l’Institut Technion de Haïfa (le MIT israélien), lié à l’ULB par un accord de coopération, se vante d’avoir mis au point un nouveau bulldozer très performant dans la démolition des maisons de terroristes présumés. Quand nos universités s’engagent dans ce genre de coopération, c’est comme si elles investissaient dans une machine de guerre.

Sanctions et « Made in illegality »

La force de la campagne BDS est aussi sa faiblesse. Force : son large champ d’application qui permet à tout groupe de citoyens de choisir son objectif. Faiblesse : la dispersion et parfois des erreurs de cible. Il était sans doute nécessaire de « recentrer » les objectifs autour de l’essentiel : c’est à l’Union européenne et à ses États membres de prendre des mesures visant l’arrêt de la colonisation et de l’occupation du territoire palestinien par Israël. Prendre position ne suffit pas, il faut agir. En droit international, selon le juriste François Dubuisson (ULB), « les États tiers ont l’obligation de cesser toutes les relations économiques avec des entités israéliennes qui auraient pour effet de contribuer au maintien de la situation illégale issue de la colonisation ou à sa reconnaissance  ». C’est l’objectif de la campagne « Made in illegality » lancée au printemps 2014 à l’initiative du CNCD-11.11.11, de son équivalent flamand et de la Fédération internationale des droits de l’Homme. Car c’est avant tout au nom du droit que la Belgique, l’UE et leurs sociétés civiles peuvent manifester leur solidarité avec un peuple opprimé en sanctionnant l’État qui en est responsable.

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