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Combat(s) de là-bas

Palestine : sous la vigne, la résistance

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
1er avril 2016

Imagine demain le monde - Sur les hauteurs d’Hébron, dans le sud de la Cisjordanie, Raed Abu Youssef préside la coopérative Al Sanabel, qui soutient la culture du raisin par les paysans palestiniens. Un combat de tous les instants entre la confiscation de terres, des lois iniques et la violence des colons israéliens.

Sa silhouette est aussi noueuse et élancée que ses vignes. Raed Abu Youssef, 45 ans, vit à Halhul, dans le sud de la Cisjordanie, non loin de la ville d’Hébron. Perché à 1 000 mètres d’altitude, son village se consacre à la culture du raisin, la seconde production en importance de l’agriculture palestinienne. Ce fruit est très apprécié, mais particulièrement délicat. Arrivé à maturité, il doit être rapidement consommé. Or, dans le contexte politique actuel, c’est loin d’être facile. « Nous avons rencontré les premières difficultés à écouler nos productions en 1994, se souvient Raed. Nous venions de signer les accords d’Oslo [1]. Ceux-ci ont été accompagnés d’accords commerciaux qui ont considérablement compliqué la vie des paysans palestiniens. Car les produits israéliens entrent chez nous sans difficulté, alors que l’inverse n’est pas vrai. Nous devons obtenir des tas d’autorisations qui demandent un temps fou et qui arrivent en pratique quand nos produits sont périmés. »

En 2006, la situation devient tout simplement intenable. En réaction à la seconde Intifada, l’armée israélienne bloque complètement la Cisjordanie. Plus aucune marchandise ne peut circuler. A Halhul, les raisins pourrissent sur pied. La saison s’achève sur un bilan catastrophique : 60 % du raisin sont perdus. Une seconde année du même genre et beaucoup de paysans auraient été contraints de stopper leurs activités.

Raed Abu Youssef est ingénieur agronome « formé à Montpellier, en France », précise-t-il dans un français impeccable. Avec quelques amis, il a donc créé Al Sanabel (« épi de blé » en arabe), une coopérative qui propose aux agriculteurs de presser leur raisin. Pasteurisé artisanalement avant d’être mis en bouteille, le raisin se conserve plusieurs mois.

Cette coopérative rassemble aujourd’hui les 300 producteurs du village. Elle cherche, et trouve, de nouveaux marchés dans toute la Palestine. Et expédie même des bouteilles en Israël, via des marchands arabes. Par ailleurs, Al Sanabel facilite l’écoulement des fruits frais, encourage la fabrication de gelée de raisins. Grâce au séchoir installé sur son toit, la coopérative produit aussi du raisin sec.

Violence des colons

Soutenue par des comités de citoyens de Bretagne et du Brabant wallon, la coopérative envisage maintenant d’acquérir de nouveaux équipements plus performants et plus conformes aux règles sanitaires. « Actuellement, nous traitons 1 500 tonnes de raisins chaque année. Nous espérons monter à 7 000 tonnes, car la demande est là. »
Un soutien précieux, la situation de l’agriculture en Palestine étant vraiment très préoccupante. « Nous sommes pénalisés par toutes sortes de règles absurdes, poursuit l’agronome. Par exemple, les paysans ne peuvent pas stocker l’eau de pluie. Nous devons la laisser s’écouler sur le sol. L’armée organise parfois des descentes dans les exploitations pour débusquer d’éventuelles citernes enterrées. Nous ne pouvons pas non plus creuser de puits. Nous devons travailler sans irrigation, ce qui réduit nos choix de cultures. » Encourager, malgré tout, les paysans à cultiver leurs parcelles est d’autant plus important qu’ils se mettent ainsi à l’abri d’une confiscation de terre. En effet, sur la base d’une ancienne loi ottomane, l’Etat israélien se permet de saisir toute parcelle laissée en friche durant trois ans. « C’est une loi absurde, mais elle est très utilisée par les colons. Ils repèrent des lopins de terre non cultivés, en raison des multiples tracasseries subies par les paysans, puis ils vont se faire remettre ces terres par un tribunal. »

Trois colonies israéliennes se sont implantées dans le voisinage d’Halhul. Et les paysans doivent composer, non sans mal, avec cette occupation. « Les colons nous mènent la vie dure, raconte Raed. Ils nous insultent, viennent parfois arracher nos vignes, leurs enfants nous jettent des pierres. L’année dernière, un paysan a pris une balle dans la tête au motif qu’il s’approchait trop près de la colonie. Il récoltait simplement des olives. »

De l’intifada à l’agronomie

Animer et développer les activités d’Al Sanabel est le second combat de Raed Abu Youssef. Son premier, il l’a mené dès ses 18 ans, lorsqu’il a rejoint la première Intifada, le soulèvement des Palestiniens contre l’occupation israélienne. Il défile alors avec ses copains dans des manifestations, jette parfois des pierres. Dix fois, il est arrêté pour interrogatoire. La onzième arrestation le conduit en détention administrative. « Je portais le numéro de matricule 2, se souvient-il, car j’étais la seconde personne emprisonnée dans ce camp qui venait d’être construit dans le désert du Négev.  »

Libéré au bout de six mois, il regagne les rangs de l’insurrection. Il est à nouveau arrêté et renvoyé dans la même prison. «  J’ai alors reçu le matricule 22 250, ce qui donne une idée du nombre de personnes qui ont défilé dans ce lieu en moins d’un an. »

Accroché à sa montagne, attaché à son village et à sa société qu’il s’efforce de défendre au mieux, Raed se sent par ailleurs comme « un paysan du monde  », confronté aux réalités que partagent ceux qui vivent de leurs terres. « J’ai visité beaucoup de pays en Europe, explique-t-il. Partout, je retrouve les mêmes problématiques. Les impôts, les prix trop faibles, les grands capitalistes désireux de lancer de vastes projets agricoles qui feront disparaître les petits paysans. Chez nous aussi, il y a des gens qui pensent planter des vignes à grande échelle. Chez nous aussi, on cherche à nous imposer les produits chimiques. Pour les paysans, les résistances sont partout les mêmes. »

Depuis sa montagne, Raed Abu Youssef regarde la ville avec méfiance. « Ramallah (la capitale économique de la Cisjordanie) n’est pas la Palestine, insiste-t-il. J’y vois l’arrogance des hommes politiques et des hommes d’affaires. La vie économique repose sur 160 000 fonctionnaires payés avec les dons des pays arabes et de l’Union européenne. En distribuant des postes et des fonctions, les partis politiques ont acheté la paix sociale. Mais pour combien de temps ? Car ils ont également fabriqué de l’injustice, 3 000 fonctionnaires se partagent la moitié de la masse salariale. La révolte est là mais il n’y a pas d’exutoire. Maintenant, des désespérés vont poignarder des Israéliens anonymes. Ils sont abattus comme des lapins. On les laisse agoniser sur le trottoir, même quand ce sont des gamins, comment peut-on faire cela ? Les Palestiniens ne demandent rien d’extraordinaire : vivre en paix et réunis
dans un pays qu’ils gèrent comme ils l’entendent.
 »

Séparé de sa famille

« Vivre réunis », c’est le troisième combat de Raed Abu Youssef. Un combat intime celui-là. Car les territoires palestiniens sont partagés entre Gaza, Jérusalem-Est et la Cisjordanie. Et sa famille est également éclatée. Il habite dans le sud de la Cisjordanie, tandis que son épouse et ses trois enfants résident à Jérusalem. « Quand nous nous sommes mariés, nous pouvions circuler sans difficulté. Mais maintenant il y a le mur de séparation et le durcissement des conditions d’accès à Jérusalem. » La famille a donc choisi de se séparer. Lui cultive les terres familiales, elle reste dans la ville sainte où elle est institutrice. « On se voit le week-end, car elle peut sortir de la ville. Les enfants passent leurs vacances au village. C’est un peu compliqué mais ainsi mon épouse est toujours enregistrée à Jérusalem. Si elle venait s’installer avec moi, le voyage serait sans retour, parce qu’elle perdrait définitivement le droit de vivre dans sa ville natale.  » Encore une règle inique qui alimente le combat quotidien de Raed.

[1Signés entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat le 13 septembre 1993, les accords d’Oslo permettaient la construction d’un micro-Etat palestinien sur la bande de Gaza et la ville cisjordanienne de Jéricho. Ces accords, qui laissaient entrevoir l’installation d’une paix durable au Moyen-Orient, n’ont malheureusement pas été suivis d’effets.

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