×

Pas 842 millions mais 2,5 milliards de personnes qui souffrent de la faim

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
16 octobre 2013

Selon les dernières statistiques de la FAO (l’agence de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture), le nombre de personnes souffrant de malnutrition est en baisse continue depuis le début des années 1990, passant de plus d’un milliard en 1990 à 842 millions en 2013. Cette baisse est encore loin de l’objectif fixé en 1996 par le sommet mondial sur l’alimentation de Rome, qui s’était engagé à réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim, mais est par contre beaucoup plus proche du premier objectif du millénaire défini en 2000 par l’ONU et qui consiste à réduire de moitié la proportion de personnes souffrant de malnutrition. En effet, suite à l’évolution démographique, la baisse de 158 millions de personnes souffrant de malnutrition signifie que leur part est passée de 18,9% à 12% de la population mondiale.

Au vu de ces statistiques, les choses semblent ainsi s’améliorer lentement mais sûrement sur le front de l’alimentation. Certes, les résultats sont contrastés entre les différentes régions du monde : si le nombre de malnutris a baissé de manière significative en Asie et en Amérique latine entre 1990 et 2013, il a augmenté de 177 à 226 millions de personnes en Afrique durant la même période, tandis que les hausses de prix alimentaires, qui ont atteint un pic en 2008 puis en 2011, ont eu tendance à exacerber les crises alimentaires ces dernières années. Mais l’évolution globale communiquée par la FAO est franchement positive.

Toutefois, deux nuances de taille viennent sérieusement assombrir ce tableau. D’une part, si la faim dans le monde est en baisse, ce n’est que suite à une modification par la FAO du mode de calcul pour estimer l’évolution du taux de malnutrition depuis 1990. En effet, en 2012, la FAO a modifié en profondeur la manière de calculer les statistiques de la faim : révision des données démographiques, intégration de nouvelles données anthropométriques, actualisation de l’estimation des apports alimentaires énergétiques par pays, intégration d’estimations des pertes de produits alimentaires au niveau de la distribution de la vente au détail, etc. Du coup, plutôt qu’une hausse continue du nombre de malnutris depuis 1995, passant selon l’ancien mode de calcul de moins de 800 millions de personnes souffrant de malnutrition en 1995 à un milliard en 2011, on est subitement passé à une tendance inverse et nettement plus favorable, avec une baisse de 17% de la malnutrition mondiale entre 1990 et 2013 !

D’autre part, et plus fondamentalement, le chiffre de 842 millions de personnes communiqué par la FAO et relayé par les médias n’est en fait que la fourchette basse de statistiques estimées à trois niveaux. En effet, la FAO a calculé les statistiques de la faim selon des styles de vie « modérés », « normaux » et « intenses ». Or le chiffre de 842 millions concerne le nombre de personnes souffrant de la faim selon un style de vie « modéré », tandis que les deux autres styles de vie présentent des réalités bien moins favorables : selon le mode de vie « normal », le nombre de personnes souffrant de la faim stagne à hauteur de 1,5 milliard de personnes depuis 1990, tandis que selon le style de vie « intense », le nombre de personnes souffrant de la faim est passé de 2,2 à 2,5 milliards de personnes – soit de 52% à 44% de la population des pays en développement. Quand on sait que la majorité des personnes malnutries sont des paysans ruraux du Sud qui travaillent à la main dans des conditions climatiques difficiles et sans arriver à vivre décemment de leur production, il n’est pas exagéré de conclure que leur mode de vie est davantage « intense » que « modéré ».

La morale de cette histoire est triple. Primo, les statistiques sont difficiles à collecter dans les pays pauvres et doivent donc être interprétées avec précaution. Secundo, si une personne sur huit dans le monde souffre de malnutrition aigüe, c’est-à-dire qu’elle n’absorbe pas un nombre suffisant de calories pour mener un style de vie modéré, c’est en réalité plus d’une personne sur trois dans le monde et près d’une personne sur deux dans les pays en développement qui souffre plus généralement de la faim, c’est-à-dire qu’elle ne bénéficie pas d’une alimentation qui lui apporte les nutriments suffisants pour mener une vie active et saine. Enfin, tertio, éradiquer la faim dans le monde et garantir le droit à l’alimentation nécessitent de redoubler d’efforts pour soutenir l’agriculture familiale durable et garantir aux paysans l’accès à la terre, aux intrants et à un revenu suffisamment rémunérateur.

Le paradoxe du système alimentaire mondial est en effet que ce sont ceux qui cultivent qui représentent la majorité de ceux qui meurent de faim. La solution pour éradiquer la faim dans le monde n’est donc pas de développer l’agro-industrie et les OGM, car cela aurait pour effet de rendre les paysans du Sud encore plus vulnérables envers la concurrence déloyale et les produits brevetés des firmes agroalimentaires, tout en exacerbant les problèmes environnementaux. La solution implique au contraire de soutenir une agriculture permettant d’accroître la productivité agricole tout en préservant la biodiversité et en réduisant la dépendance des agriculteurs envers les intrants. C’est ainsi par des politiques publiques adéquates, et non par la modification des modes de calcul des statistiques de la faim, que l’on pourra espérer garantir à terme le droit à l’alimentation.

Lire aussi

SOCFIN en Sierra Leone : La Belgique doit agir !

SOCFIN en Sierra Leone : La Belgique doit agir !

Stop à l’accaparement des terres et aux abus de droits humains du groupe SOCFIN en Sierra Leone ! La Belgique doit agir ! Un mois et demi après de nouveaux incidents violents dans les plantations du groupe SOCFIN en Sierra Leone causant la mort (...)


Qui ? Arnaud Zacharie
Adresse Quai du Commerce, 9 - 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 41

Inscrivez-vous à notre Newsletter