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Pérou : trier, gagner un revenu, s’émanciper

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
1er juillet 2013

Imagine demain le monde - A Arequipa, la seconde ville du Pérou, des trieuses ont convaincu les ménages des beaux quartiers de leur réserver leurs déchets solides. Une tâche pharaonique et un patient travail de terrain.
Elles sont soutenues par Autre Terre et l’Opération 11.11.11.

"Chez nous, la loi encourage le recyclage et laisse le champ libre aux municipalités pour l’organiser, mais en pratique celles-ci bricolent, lance Giovanna Mamani, responsable pour l’association Cecypa du programme de gestion des déchets. A Arequipa, la seconde ville du Pérou, forte d’un million d’habitants qui génèrent 700 tonnes d’immondices par jour, les déchets solides sont systématiquement mis en décharge où ils sont récupérés par des travailleurs informels dans des conditions d’hygiène hallucinantes.  »

Giovanna Mamani est normalement une travailleuse sociale, mais la présence d’un gigantesque gisement de déchets non valorisés lui a donné le goût de l’action environnementale. Elle a donc imaginé de recruter des femmes sans emploi pour les envoyer trier les déchets recyclables. Dans le chaos de la société péruvienne, l’idée se révèle être une vraie gageure. Afin de trouver des candidates trieuses de déchets, Giovanna Mamani a tout d’abord fait la tournée des cantines populaires, qui distribuent des repas aux familles en difficulté. Le recrutement s’est avéré délicat car, quand les mères acceptaient ce boulot, c’était souvent contre l’avis de leur époux peu enthousiaste de voir leur famille associée à une besogne jugée dégradante : fouiller les poubelles des autres. D’autant que les déchets récoltés étaient au départ déposés et triés dans la cour du domicile des trieuses, étant donné que le projet ne disposait d’aucun terrain. « Certains époux, poursuit la travailleuse sociale, s’irritaient également de voir leur femme acquérir une forme d’autonomie en ramenant un salaire à la maison. Nous sommes parfois appelés pour arbitrer des conflits dans le couple et régler des problèmes de violence conjugale. »

5 300 familles participantes

Une fois les candidates recrutées, Giovanna Mamani a ensuite dû leur rendre une estime de soi, car ces femmes, souvent illettrées et indiennes d’origine, s’intégraient au projet suite à une longue dégringolade dans la pauvreté et la violence qui les avaient moralement détruites. « Nous avons travaillé leur identité, leur avons appris à distinguer les différents plastiques et métaux, car plus les déchets sont triés, mieux ils sont payés par les industriels.  »

Enfin il restait, pour Giovanna Mamani, une dernière difficulté à lever : convaincre les ménages de stocker leurs déchets solides dans des sacs particuliers et de les remettre aux trieuses le jour de la récolte. Les poubelles les plus intéressantes se trouvent dans les quartiers aisés, souvent surveillés par des gardiens privés, parfois fermés par des portails. Une Indienne n’a aucune chance de pénétrer dans ces lieux. Giovanna Mamani a donc approché les étudiants de l’université locale pour qu’ils aillent, durant leur temps libre, parlementer avec les vigiles. « Bien habillés, ils sonnaient ensuite aux maisons pour proposer aux familles de prendre les sacs verts du projet et d’y déposer leurs déchets. » L’opération a bien fonctionné. Sur 6 000 foyers démarchés, la moitié ont accepté de jouer le jeu. D’autres quartiers ont ensuite réclamé à leur tour des sacs verts, faisant grimper à 5 300 le nombre de familles associées aux trieuses.

Salaire minimum

Après trois ans d’existence, le projet a recyclé 170 tonnes de déchets valorisés à plus de 80 %. Les produits sont vendus aux industries d’Arequipa auprès desquels Giovanna Mamani a fait pression pour obtenir de bons prix. Le principal client est une usine de papier toilette. En revanche, le verre, les vêtements et les berlingots composés de plusieurs couches de carton, d’aluminium et de polyéthylène (du type Tetra Pak) n’ont pas encore trouvé preneur.

Le projet a également acquis un terrain pour son centre de tri, les femmes ne seront plus obligées de ramener les poubelles à domicile. Un grand pas en avant. Et, en même temps, une petite reculade. « Depuis la crise économique, les prix des matières premières ont baissé, ce qui donne moins de valeur à nos produits.  » En attendant, les trieuses gagnent un peu plus que le salaire minimum.

Source : article publié dans le magazine Imagine, n°98, juillet-août 2013.

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