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Pétrole ou forêt, les Indiens ont choisi

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
20 mai 2013

La vie des Indiens de la communauté de Sarayaku aurait pu être un long fleuve tranquille, s’ils ne vivaient pas sur une nappe de pétrole. Voici 30 ans que la communauté croise le fer avec les compagnies pétrolières. L’été dernier, la justice vient de leur donner raison.

Un petit avion se pose sur la piste de terre battue de Sarayaku, un village indigène de 1 200 âmes, perdu au milieu de l’Amazonie équatorienne. L’appareil à peine immobilisé, deux hommes sortent de l’habitacle. Le premier est fonctionnaire au ministère des Mines, il représente le gouvernement équatorien. Le second est un agent d’Arco-Agip, une compagnie pétrolière italienne qui vient d’obtenir la concession du « bloc 23 », un périmètre désormais ouvert au forage pétrolier situé sur le territoire des Indiens Kichwa de Sarayaku. Les deux hommes sont venus convaincre le village d’ouvrir ses terres aux prospecteurs. Le fonctionnaire des mines évoque un monde meilleur, avec des écoles équipées pour les enfants, des emplois bien rémunérés pour les pères de famille, des maisons neuves pour tous. Le second exhibe un chèque de 6 000 dollars, une somme énorme pour les Indiens. La conversation s’engage, s’anime, puis le ton monte, les hommes se font engueuler puis reconduire, sous les invectives, jusqu’à leur avion.

C’était en 1989. «  J’avais dix ans à l’époque, se souvient Hernán Malaver, 33 ans, paysan et bénévole au Conseil de la communauté de Sarayaku. Ils voulaient installer un puits de pétrole dans notre zone de chasse. Mais au village, on avait déjà entendu parler de ce qui était arrivé à nos frères du Nord avec Texaco. On savait qu’un peuple, les Tetetes, avait disparu suite à leur acculturation. Pour nous, il n’était pas question de laisser les pétroliers s’installer chez nous.  »

Cinq villages

Hernà¡n Malaver . Hernán Malaver

Sarayaku est une communauté indienne d’Amazonie installée dans l’Est de l’Equateur. Aucune route ne la relie au monde. Pour la rejoindre, il faut prendre une pirogue depuis Canelos, le bourg le plus proche, ou alors un avion depuis Puyo, le village de colons. « “Sarayaku” signifie, dans notre langue, “peuple du milieu du jour”  », poursuit Hernán Malaver. Nous sommes désormais collectivement propriétaires des 135 000 hectares de forêt qui forment notre territoire. Notre communauté est répartie en cinq villages entourés de champs, eux-mêmes bordés de zones de chasse, et le reste c’est la forêt, lieu de vie et essence de notre cosmogonie où nos yachaks (chamans) font leur initiation. »

Sécurisée dans ses droits fonciers depuis la remise, en 1992, de leur titre de propriété, la communauté de Sarayaku pourrait couler des jours tranquilles dans les boucles du Bononaza, le fleuve qui borde son territoire. Sauf que l’État reste propriétaire du sous-sol et que celui-ci est soupçonné de regorger de pétrole, ce qui ne manque pas d’aiguiser les appétits.

L’avion reviendra d’ailleurs un peu plus tard se poser sur la piste de Sarayaku. Cette fois, il est chargé de cadeaux : boîtes de sardine, filets de pêche, boissons gazeuses, cahiers d’écolier. Le conseil de communauté décide de mettre le feu aux présents. « Les enfants couraient derrière les ballons pour ne pas qu’on les détruise, raconte Hernán Malaver, ils ne comprenaient pas ce que l’on faisait. Mais il fallait répondre vigoureusement, car le village était sous pression. Les Italiens d’Agip avaient renoncé à exploiter le bloc 23 et revendu leur licence aux Argentins de la Compagnie générale des combustibles, et ceux-ci avaient durci leur action en tentant de diviser la communauté avec des offres d’emploi pour certains, des avantages pour d’autres. La compagnie cherchait à recruter des intellectuels dans la communauté, pour convaincre les familles. »

Hélicoptères et militaires

En 2002, la paix du village est à nouveau troublée, cette fois par le passage d’hélicoptères. Les Indiens suivent les appareils du regard pour tenter de localiser leur destination puis envoient des groupes explorer la forêt. Une patrouille repère rapidement, à la lisière du territoire, un groupe de prospecteurs au travail sous escorte militaire. « Pour les Indiens, ce fut une très mauvaise nouvelle, commente Liliana Chiocci, présidente du Mouvement d’action à travers monde (MATM), un des principaux supports belges de Sarayaku, qui s’est rendue une douzaine de fois dans le village. Car là, les compagnies s’installaient à demeure sur le territoire. Leurs ouvriers fouillaient le sous-sol en faisant exploser de la bentonite en profondeur. Dès qu’une nappe aurait été découverte, elle aurait été mise en exploitation.  »

« Pour nous, c’était la mort, renchérit Hernán Malaver. Le bruit des explosions et des hélicoptères faisait fuir les animaux sacrés, comme l’anaconda, le protecteur des forêts. La fuite des animaux signifiait qu’à terme toute vie serait condamnée. »

Il est inutile d’envisager de s’opposer par la force à des prospecteurs protégés par l’armée. Sarayaku lance alors une résistance pacifique. Les villageois installent des camps le long de la Bononaza pour surveiller les allées et venues sur leur territoire. « Ce furent des moments difficiles, poursuit Liliana Chiocci, car depuis les camps, il était difficile de rejoindre les champs pour y travailler, et la nourriture a parfois manqué.  » Les Indiens cherchent dans le même temps des appuis en dehors de la communauté. Ils s’étaient déjà constitué un agenda lors des mobilisations collectives des grandes marches indiennes des années 90 pour la reconnaissance de leur terre. Les Indiens peuvent également compter sur les conseils de la Belge Sabine Bouchat, une Verviétoise installée à Sarayaku depuis 20 ans.

Les camps au bord du fleuve sont bien vite rejoints par des observateurs extérieurs, délégués par la société civile équatorienne ou par des organisations occidentales, surtout nord-américaines. En même temps, la communauté lance une action devant les tribunaux contre les compagnies pétrolières, faisant valoir que celles-ci sont tenues de consulter les communautés avant d’explorer leur territoire.

Projet pharaonique

Après un an de résistance, le village a gagné, les prospecteurs se retirent. Mais ceux-ci abandonnent derrière eux 1 400 kilos de pentolite, les explosifs qu’ils utilisaient lors de leurs prospections. Ces explosifs vont encore grossir le dossier porté devant la justice. « Ce procès a connu son épilogue en juillet dernier seulement, soit presque neuf ans plus tard, devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme, précise Hernán Malaver. Mais c’est une victoire, l’État équatorien est condamné à retirer à ses frais la pentolite et la Cour rappelle que nous devons être consultés avant toute exploitation pétrolière sur notre territoire. C’est une garantie pour notre avenir. Mais on continue le combat, car d’autres peuples sont menacés par les compagnies pétrolières. Celles-ci viennent de recevoir 3,6 millions d’hectares de forêt amazonienne en concession. »

Les compagnies parties, la communauté de Sarayaku cherche aujourd’hui à renforcer son projet de vie. Ce qui revient à répondre aux questions : qu’est-ce qu’être Indien, quelle est l’importance de la forêt amazonienne et comment vivre avec le reste du monde ?
Pour ce qui est du monde, Sarayaku est désormais joignable à tout moment. Le village est connecté au web via un satellite et un ordinateur alimenté par un panneau solaire.
Pour la défense de la forêt, la communauté a dressé un plan de gestion du territoire. La chasse est désormais contrôlée. « Les populations de singes et de tapirs [1] sont en déclin, explique Hernán Malaver. Nous ne chassons donc plus le singe. Quant au tapir, nous en faisons l’élevage dans un centre vétérinaire. Lorsque les animaux deviennent adultes nous les relâchons pour repeupler la forêt.  »

Forêt, territoire et biodiversité étant préservés, il reste à affirmer l’essence amazonienne de la communauté. Celle-ci s’incarne dans le savoir traditionnel accumulé par les yachaks, qui ramènent de leur séjour en forêt préceptes de sagesse et plantes médicinales. « Nous leur dédions un centre de médecine qui centralisera leurs connaissances et veillera à les partager avec les visiteurs », poursuit Hernán.

Et enfin, la communauté a imaginé de parachever son identification avec un projet pharaonique : planter tout autour de son territoire, soit sur 300 kilomètres, des arbres à fleurs colorées afin de délimiter son espace de vie et de le rendre visible depuis le ciel. Ce projet, baptisé « Frontière de vie », activement soutenu par l’association du même nom créée en région liégeoise, implique la mise en culture d’une dizaine de milliers de plantes en pépinière avant leur repiquage en terrain préparé. Douze bosquets ont été installés à ce jour, soit la moitié du projet. Le reste suivra, mais rien ne presse. Pour Sarayaku, l’important, c’est d’avoir les idées claires sur l’avenir. Et le droit pour soi. Or ce droit, il a été confirmé l’été dernier.

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Texaco : 30 Exxon Valdez vomissant leur poison au cœur de l’Amazonie

Texaco, deuxième compagnie pétrolière américaine, fut la pionnière de l’exploitation du pétrole de l’Amazonie. Elle obtient sa première concession en 1964. Elle plante son premier puits de pétrole trois ans plus tard. En tout 338 puits seront forés jusqu’en 1992, année de la fin des activités de Texaco en Equateur.
En moins de 30 ans, la compagnie a semé une désolation indicible, déversant dans la jungle amazonienne 64 millions de litres de pétrole et 70 milliards de litres d’eau polluée causant, selon les Indiens, une catastrophe écologique 30 fois plus importante que celle engendrée par le fameux naufrage de l’Exxon Valdez, au large de l’Alaska.
La dévastation qui a touché cinq nations indiennes aurait pu être évitée. Mais loin des yeux, au cœur de l’Amazonie, la compagnie ne s’est pas embarrassée de précautions, utilisant des technologies de forage obsolètes et bon marché. Au lieu de réinjecter ses résidus et déchets toxiques dans les nappes, la compagnie les a simplement déversés dans de gigantesques bassins qui n’ont pas manqué par la suite de se dégrader ou de déborder, déversant leur mortel contenu dans les rivières et nappes phréatiques. Cette technique rudimentaire permettait de réaliser des économies dérisoires de… trois dollars par baril, sur trois milliards de barils extraits au total. Mais elle a durement touché ces cinq nations indiennes qui vivaient à proximité des puits. La communauté Cofan, la plus touchée, comptait une population de 15 000 personnes avant les premiers forages, ils ne sont plus que quelques centaines aujourd’hui.
En février 2011, la justice équatorienne a condamné Texaco à verser 9 milliards de dollars de dommages aux victimes indiennes. Le jugement a été confirmé en appel en janvier 2012.

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Les pétroliers tentent de créer la zizanie

Puisque les compagnies doivent consulter les populations avant de prospecter leur territoire, les pétroliers ont créé de toutes pièces des villages favorables à leur cause. En 1989, après la première approche des pétroliers, quelques familles de Sarayaku ont fait une mini-sécession en créant dans la forêt leur propre village baptisé El Molino. L’opération a suscité une vive discorde, surtout lorsque le gouvernement, reconnaissant les droits fonciers des peuples indigènes, a remis 3 000 hectares aux habitants d’El Molino, qui se sont empressés de les ouvrir à la prospection. Les compagnies mettront longtemps ce soutien en évidence pour affirmer que la population de Sarayaku est favorable à l’exploitation pétrolière.
Au tournant de l’an 2000, d’autres familles créeront Kutucachi, un village situé dans une zone de chasse traditionnelle proche de deux zones concédées aux pétroliers. La communauté de Sarayaku obtiendra cependant le démantèlement de ce village par la police, en avril 2010.

[1Mammifères ongulés, de la taille d’un cochon, représentants de la famille des tapiridés, qui est très proche de celles des chevaux et des rhinocéros.

Source : article publié dans le magazine Imagine, n°95, janvier-février 2013.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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