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Combat(s) de là-bas

Philippe Ranaivomanana, l’évêque malgache des sans-terre

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
18 août 2016

Imagine demain le monde - A Madagascar, dans son diocèse d’Antsirabe perché sur les hauts plateaux, à 1 500 mètres d’altitude, Philippe Ranaivomanana, 67 ans, vit aux côtés des paysans les moins nantis. Il défend leur accès à la terre et à un meilleur rendement dans leurs cultures. Rencontre avec un évêque en quête de justice sociale et d’harmonie.

Lorsqu’il porte sa tenue de ville, Mgr Philippe Ranaivomanana rehausse parfois son épiscopale poitrine d’un petit lémurien en bois monté en pendentif. « Ce bijou ludique étonne mes interlocuteurs, mais j’y suis attaché, précise-t-il, amusé. Le lémurien est un animal emblématique chez moi. Il symbolise l’incroyable richesse de notre biodiversité, qui compte 10 000 plantes endémiques et une faune unique au monde.  » Cependant, l’avenir incertain de ces paisibles primates menacés par la déforestation et la chasse est également, et malheureusement, emblématique de la réalité de Madagascar où, s’insurge l’évêque, « on gaspille inutilement nos ressources ».

En un siècle, la généralisation de la culture sur brûlis (les champs sont défrichés par le feu), l’exploitation du bois et des mines, l’usage du charbon de bois comme combustible ont entraîné la disparition des quatre cinquièmes de la forêt malgache. Une déforestation parmi les plus importantes au monde. « Chez nous, 85 % de la population est paysanne et ne sait toujours pas lire et écrire, explique-t-il. La pauvreté pousse les populations à négliger l’environnement. La destruction de l’environnement accroît la pauvreté. L’île est prise dans un engrenage infernal. »

« Il faudrait une minirévolution »

Philippe Ranaivomanana est un fils de paysan devenu évêque. « Je vois ma nomination comme une injonction à me mettre au service des gens », nous explique-t-il.

En 1977, il est ordonné prêtre à 28 ans et s’engage auprès des gens ordinaires, paysans et citoyens qui espèrent un avenir meilleur dans un pays devenu indépendant.

Justice pour tous, accès à la terre, à des soins de santé et à une instruction de qualité : le jeune prêtre est de tous les combats. Et n’hésite pas à bousculer le pouvoir en place.

A l’époque, Madagascar est une république démocratique autoritaire dirigée par un ancien officier de marine, Didier Ratsiraka, surnommé « l’amiral rouge ».

« Je recevais d’innombrables coups de téléphone, mais je m’en moquais. A la fin de l’époque socialiste, dans les années 85-90, j’ai même reçu des menaces physiques, mais aujourd’hui tout cela, c’est fini. »

Nommé évêque en 1999, l’homme poursuit son engagement auprès des paysans pauvres. Son diocèse d’Antsirabe est perché sur les hauts plateaux, à 1 500 mètres d’altitude. « Notre montagne est belle, mais elle est escarpée. Les villages sont enclavés dans de profondes vallées, bordées de terrasses où les paysans cultivent du riz. Beaucoup manquent de terres ou sont fort isolés. L’hôpital est loin. Quant à la première grande ville, Antananarivo, la capitale, elle se situe à 170 kilomètres au nord », poursuit-il.

Son combat d’aujourd’hui, c’est l’accès à la propriété. A Madagascar, l’Etat est le propriétaire officiel de toutes les terres. Les paysans sont simplement tolérés sur leurs parcelles qui peuvent leur être retirées à tout moment. Une situation arbitraire totalement insupportable aux yeux de l’évêque d’Antsirabe.

« Mon père, et avant lui mon grand-père et tous mes ancêtres, cultivait les terres que le village leur avait confiées, argumente-t-il. Les terrains leur appartenaient donc au regard du droit coutumier. Cette propriété était scellée par un accord oral qui liait tous les paysans de la communauté entre eux. Mais le droit coutumier n’est pas reconnu par certains politiciens qui se permettent de vendre ces terres à des firmes étrangères pour y creuser des mines ou planter des palmiers. Par ailleurs, il n’y a pas de syndicat fort capable de défendre les paysans. Pourtant, il faudrait une minirévolution afin de changer le cadastre, le code rural et la législation au profit des paysans. »

A Madagascar, les questions foncières sont particulièrement sensibles. Un président est même tombé à cause d’elles. C’était en 2008, après que les Malgaches eurent appris par la presse étrangère l’existence d’un accord passé avec Daewoo Logistics, une entreprise sud-coréenne, à qui l’Etat avait cédé 1,3 million d’hectares de terres pour produire de l’huile de palme et du maïs. « Il y a eu un grand mouvement de contestation, se souvient Philippe, parce que chez nous la terre est sacrée et ne peut jamais être vendue. Céder de telles surfaces à un groupe étranger fut ressenti comme une trahison. L’accord était d’autant plus choquant que les paysans ont du mal à agrandir leur propre parcelle lorsque les terres ancestrales deviennent trop petites pour satisfaire aux besoins de familles nombreuses. Il y avait par ailleurs d’autres sources de mécontentement dans le pays, qui ont été exploitées par l’opposition pour précipiter la chute de Marc Ravalomanana.  »

Le vide du pouvoir a plongé le pays dans le chaos et une interminable période dite de transition. « On était nourri de paroles et pas d’actes. Ce furent cinq années de vide politique, un précieux temps perdu. »

Philippe Ranaivomanana, l'évêque malgache des sans-terre  (Crédit : © Entraide et Fraternité )

La philosophie fihavanana

Durant cette période, le pays a fait marche arrière, notamment dans l’agriculture. Grand exportateur de riz dans les années 60, Madagascar a été contraint, au début des années 2000, d’importer cet aliment de base. Et l’année dernière, à la période dite de la « soudure » (le temps qui s’écoule entre deux cueillettes), il a fallu importer 200 000 tonnes de riz.

« C’est une ruine pour les familles, dénonce l’évêque. Certains paysans peu prévoyants vendent leurs réserves sans forcément penser à l’avenir. Et puis, quand leur grenier est vide, ils doivent racheter du riz au prix fort ! Beaucoup de familles se sont ainsi fortement endettées pour ne pas mourir de faim. »

Avec l’aide d’organisations belges [1], Philippe Ranaivomanana aide les paysans à augmenter leur production. « Nous construisons des barrages pour garantir l’approvisionnement des rizières en eau. Nous développons l’agroécologie qui nous permet de nous passer d’intrants chimiques. Et nous encourageons les cultures de contre-saison : manioc, pommes de terre, légumes divers que l’on peut planter juste après une récolte de riz. »

En choisissant de meilleures semences et en adaptant leurs méthodes de culture, certains paysans parviennent à récolter huit tonnes de riz à l’hectare, contre deux autrefois. « La vente de riz, c’est ce qui permet aux familles d’envoyer les enfants à l’école et de payer le médecin. La moindre hausse dans les rendements se traduit par un surcroît de bien-être. »

L’avenir de Madagascar ? Il le voit de façon optimiste. Car son pays dispose d’atouts importants : une biodiversité unique, un sous-sol riche en argent, en cuivre, en zinc et en nickel, la présence de terres rares dont l’exploitation pourrait également contribuer au développement « si le secteur était plus transparent », insiste-t-il.

Avec, par ailleurs, une grande unité au sein de la population : « L’île a été colonisée par les Indonésiens au 4e siècle, rappelle- t-il. Les Africains sont venus plus tard, au 19e siècle, et se sont totalement mélangés avec la population locale. Il n’y a pas de distinction ethnique, tout le monde est de sang mêlé, nous par- lons aussi une même langue. »

En outre, les Malgaches partagent un idéal de vie appelé le fihavanana. « Vous, les Européens, vous traduisez ce mot par “fraternité” ou “coopération”. Je préfère parler d’harmonie. Le fihavanana est un ensemble de règles et de coutumes qui régissent la vie commune sans soumettre personne et en cher- chant à entretenir une harmonie entre les villageois, mais aussi avec les éléments naturels comme la terre, le soleil et l’eau. » Le fihavanana est une philosophie proche du buen vivir, l’art de vie des Indiens d’Amérique. « On n’accepte pas le gaspillage des ressources, ni le saccage de l’environnement, car c’est une forme de domination. On préfère être en bons termes, composer avec l’autre et penser collectif  », conclut Philippe en souriant.

[1Les ONG Entraide et Fraternité et Caritas soutiennent les communautés paysannes de la région.

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