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Philippines : un paradis pour tous ?

David Eloy David Eloy
23 novembre 2009

Philippines - L’archipel aux 7107 îles n’a de paradisiaque que ses cartes postales. Là, comme dans de nombreux pays du Sud, les droits des travailleurs sont régulièrement bafoués par des multinationales en quête d’une main d’oeuvre peu onéreuse et soutenues par des gouvernements peu soucieux de leur population. A la découverte d’un monde du travail pas très décent.

Que faites-vous le 7 octobre 2009 ? [1] C’est la question posée en une du site dédié à la Journée mondiale du travail décent. Instauré il y a à peine un an, ce rendez-vous du mouvement syndical international veut clamer à la face du monde que « toute personne devrait pouvoir avoir un emploi lui permettant de mener une vie digne qui réponde à ses besoins essentiels ». Les travailleuses et les travailleurs des Philippines auront-ils le coeur à la fête ? Peu probable.

L’archipel doré

Les Philippines, comme nombre de leurs voisins d’Asie du Sud, sont devenues en quelques décennies la destination privilégiée de multinationales en quête d’ateliers à la main d’oeuvre peu couteuse. Toyota, Nissan, Nestlé et beaucoup d’entreprises de confection textile ou de l’électronique s’y sont installés. De quoi doper le dynamisme économique de l’archipel ? « La croissance rapide dont se vante le régime est une baudruche gonflée par les emprunts et par l’entrée massive de capitaux étrangers, expliquait Renato Reyes, secrétaire général de Bayan, une coalition d’organisations populaires, peu de temps avant que n’éclate la crise financière [2]. Pour attirer les investisseurs, le gouvernement remet en cause le droit du travail, concède des pans entiers du territoire aux multinationales minières… » et bénéficie de la manne des travailleurs expatriés. Huit millions de Philippins – le quart de la population active – travaillent en dehors des frontières et envoient chaque mois au pays 800 millions d’euros [3] ! « Le gouvernement philippin se repose amplement sur l’argent ainsi expédié par les travailleurs émigrés à leurs familles pour compenser le manque de dépenses dans les services sociaux, pour stimuler la consommation intérieure et pour couvrir ses déficits budgétaires », insiste Eva Olear Ferraren, directrice exécutive de la fondation Stichting Sumpay Mindanao International.

Même si la crise fait peser des menaces de chômage sur ces « nouveaux héros », comme les surnomme le gouvernement, le départ n’en demeure pas moins un rêve pour l’ensemble des travailleurs. « Le salaire minimum philippin est très inférieur au coût de la vie, explique Cecilia Tuico du Workers assistance center (WAC), une ONG qui oeuvre pour la défense des droits des travailleurs de la zone franche de Cavite, à une cinquantaine de kilomètres de Manille, la capitale. Dans cette zone franche, le salaire minimum est de 298 pesos – à
peu près 6 euros – alors que le coût de la vie est supérieur à 700 pesos. C’est pour cette raison que les travailleurs veulent partir à l’étranger
 ».

Bienvenue en Colombie !

Dans les pays du Sud, où les zones franches se multiplient, le climat est souvent peu favorable aux droits des travailleurs. Les Philippines ne font pas exception à la règle. Voire même elles la transcenderaient. «  Les Philippines sont l’un des pays où les violations des droits syndicaux sont parmi les plus graves », dénonce la Confédération syndicale internationale.Le point de vue partisan d’une organisation de travailleurs ? «  Certains secteurs des forces armées ont mené une stratégie délibérée d’exécution des leaders d’organisations de gauche, éliminé des leaders de la société civile, incluant défenseurs des droits humains, syndicalistes, promoteurs de la réforme agraire […] Les institutions judiciaires ont été dévoyées par la poursuite des
leaders de la société civile plutôt que de leurs assassins
 », affirmait, en novembre 2007, Philip Alston, rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires.

En 2008, 218 nouveaux cas de violations des droits humains et syndicaux ont été signalés, dont l’assassinat de quatre syndicalistes. Certaines organisations n’hésitent plus aujourd’hui à comparer les Philippines à la Colombie.Triste privilège ! « Avec près de neuf cents exécutions depuis 2001, le régime de Gloria Macapagal Arroyo peut se vanter d’avoir fait pire que [l’exdictateur]
Ferdinand Marcos
, constate Jigs Clamor, secrétaire général de Karapatan, une organisation de défense des droits humains, et quarante-sept journalistes
[assassinés] au cours des six dernières années placent les Philippines au deuxième rang des pays les plus dangereux du monde pour cette profession
 ».

Le gouvernement vient d’accepter le principe d’une mission de haut niveau menée par l’Organisation internationale du travail, qui a très régulièrement condamné sa politique à l’encontre des travailleurs. Des perspectives pour le travail décent s’ouvriraient-elles ?

Batailles syndicales

Difficile à dire tant il ne fait pas bon défendre les droits des travailleurs sur l’archipel. Remigio Saladero, relâché le 5 février après plus de trois mois de prison, en a récemment fait les frais. Comment comprendre ce que la Justice reprochait à celui que les Philippins surnomment « l’avocat du peuple », si ce n’est d’avoir défendu les dossiers les plus chauds de ces dernières années : de la famille du responsable syndical, assassiné, des employés d’une usine Nestlé en grève depuis maintenant près de 6 ans, aux représentants syndicaux des plantations de la multinationale fruitière américaine Dole, en passant par les
ouvrières des usines textiles de la zone franche de Cavite.

C’est d’ailleurs là qu’intervient, non sans difficultés, l’organisation de Cecilia Tuico. Auprès des quelque 70 000 ouvriers – surtout des ouvrières – qui travaillent dans l’une des 250 entreprises (confection et électronique) de la zone franche. « Nous essayons évidemment d’améliorer les conditions de travail dans les usines, explique-telle, mais surtout nous organisons des sessions de formation pour apprendre aux ouvrières quels sont leurs droits, en tant que travailleuses, en tant que femmes ». L’adhésion à un syndicat viendra plus tard. « Il existe une loi non écrite dans la zone franche : pas de syndicat, pas de grève, précise Cecilia Tuico. Il faut savoir que le fait de défendre ses droits ou même de se plaindre est déjà considéré comme suspect par les employeurs. Les ouvrières ont donc peur de rejoindre un syndicat, d’être mises sur une liste noire ou renvoyée ». D’autant que des entreprises du textile ont déjà fermé leurs portes, en quête d’une main d’oeuvre moins chère au Vietnam ou en Chine.

Cette menace, le Toyota Motors Philippines Corporation Workers Association
(TMPCWA) la connaît bien. En février 2001, pour protester contre l’attitude clairement anti-syndicale de Toyota, le TMPCWA organise une série de rassemblements pacifiques devant le ministère du Travail. « Toyota a immédiatement recherché l’assistance du gouvernement philippin, se souvient Ed Cubelo, président du syndicat. Soutenue par d’autres multinationales japonaises, l’entreprise a menacé de quitter le pays si le gouvernement n’agissait pas en leur faveur ». Le ministère a obtempéré. Les manifestants ont été violemment dispersés par la police. En 2003 et 2004, la Cour suprême aura beau déclaré la grève légale, rien n’y fera. Toyota reste sourd et le gouvernement aveugle. Le TMPCWA ne désarme pas, encouragé par les soutiens que lui apportent ses homologues [4]. « Même si notre syndicat
n’est toujours pas officiellement reconnu
, conclut Ed Cubelo, nous pouvons observer des changements par rapport au moment où nous avons commencé notre action. Parce que nous avons instillé l’esprit de résistance. Nos revendications sont de plus en plus soutenues par les travailleurs ».

Alors, que feront les travailleurs philippins et leurs organisations le 7 octobre prochain ? Gageons qu’ils seront encore, sur le terrain, à faire en sorte que le travail décent devienne enfin une réalité.


Le saviez-vous ?

  • D’ici fin 2009, 20 millions de personnes supplémentaires
    pourraient se retrouver sans emploi des suites de la crise.
  • Un travailleur sur cinq dans le monde – soit 614,2 millions
    de travailleurs – continue à travailler plus de 48 heures
    par semaine, gagnant souvent à peine de quoi joindre les
    deux bouts.
  • Seulement 20% de la population mondiale bénéficie d’une
    couverture sociale correcte et plus de 50% n’en a aucune.
    Dans les pays les moins avancés, moins de 10 % des
    travailleurs bénéficient d’une sécurité sociale.
  • 12,3 millions de personnes dans le monde sont victimes
    de travail forcé. 218 millions d’enfants travaillent. Plus
    de 70% d’entre eux exercent dans l’agriculture. Plus de
    132 millions ont entre 5 et 14 ans.
  • En 2008, la situation des droits syndicaux s’est encore
    aggravée. 76 syndicalistes, dont 49 en Colombie, ont été
    assassinés. 7500 travailleurs impliqués dans des activités
    syndicales ont été licenciés dont plus de 2000 en Turquie
    et 600 en Indonésie.

[1Article publié en septembre 2009, avant la réalsiation de la Journée mondiale pour le travail décent.

[2Les Philippins regretteraient presque… Ferdinand Marcos, Philippe Revelli, Le Monde Diplomatique, juin 2008.

[3Philippines – Et si l’argent des émigrés venait à manquer ?, Courrier international, 20 novembre 2008

[4Le TMPCWA reçoit notamment un soutien politique et financier de premier plan des syndicats de Toyota Japon,
de Toyota France et de la Fédération syndicale internationale des organisations de travailleurs de la métallurgie (FIOM).

Cet article a été publié dans la revue trimestrielle de solidarité internationale ’Altermondes’ (n°19, septembre 2009).

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
]

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