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Politique de drogues : l’émancipation latino-américaine

François Polet François Polet
4 novembre 2013

La guerre aux drogues a du plomb dans l’aile. Et c’est d’Amérique latine que la pression est la plus forte pour remettre en cause le tout répressif.

Imposé à l’ensemble du monde depuis plus d’un siècle - c’est en 1912 que le premier traité international interdisant le commerce de stupéfiants a été adopté -, le paradigme prohibitionniste qui sous-tend le régime international de contrôle des drogues prend lentement l’eau. L’approche purement punitive des questions de dépendance ne convainc plus depuis belle lurette dans l’Union européenne, où la majorité des États-membres expérimentent l’approche de « réduction des risques » [1] et défendent sa reconnaissance - sans succès à ce jour - dans les conventions internationales. Mais d’autres voix dissonantes se font entendre avec une détermination grandissante depuis l’autre bout de la filière - dans certains pays de production et de transit des drogues - pour dénoncer les impacts désastreux de la « guerre aux drogues » sur leurs sociétés.

Remises en cause multiples

A la grande surprise des observateurs, les initiateurs du récent mouvement latino-américain de remise en cause du tout répressif dans la gestion des drogues sont des alliés proches des États-Unis, principal garant de l’orientation prohibitionniste du régime actuel. Les présidents Pérez Molina du Guatemala et Santos de Colombie ont effectivement profité de la tenue du sixième Sommet des Amériques de Cartagena d’avril 2012 pour exprimer un sentiment largement partagé par les autres pays traversés par la cocaïne à destination des États-Unis (Andes - Amérique centrale - Mexique) : «  la seule chose que nous proposons est d’aborder le sujet, car jusqu’à présent beaucoup de pays, notamment les États-Unis, ont refusé de le faire. Cela fait 40 ans que le monde est plongé dans cette guerre aux drogues et je pense que nous devrions analyser si nous faisons la bonne chose » (Juan Manuel Santos).

Les initiateurs du récent mouvement latino-américain de remise en cause du tout répressif dans la gestion des drogues sont des alliés proches des États-Unis

Cette volte-face diplomatique n’en est pas réellement une. Les manifestations des réticences latino-américaines montent en puissance ces dernières années. A commencer par la décision sans précédent du gouvernement bolivien de se retirer de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961 (le principal des trois accords qui composent l’architecture du système international de contrôle des drogues), suite au rejet de sa proposition de retirer la mastication traditionnelle de la coca de la liste des interdictions prévues par ce texte. Plusieurs pays d’Amérique du Sud ont par ailleurs entamé ces dernières années une révision de leur législation afin de dépénaliser la possession de drogues à usage personnel (Uruguay, Brésil, Equateur, Argentine). Enfin, l’impasse de la militarisation de la lutte contre le trafic a été abordée avec une franchise grandissante lors des dernières rencontres entre pays centro-américains, notamment à Tegucigalpa en mars 2012, lorsque l’option de la dépénalisation fut carrément mise en débat en présence du vice-président états-unien Joe Biden.

Un régime contre-productif et déséquilibré

Les reproches des gouvernements latino-américains au régime de contrôle international se déploient en réalité à trois niveaux. Il y a d’abord une mise en cause de l’efficacité d’une approche tournée vers la réduction de l’offre (la production et le trafic de stupéfiants). La Commission onusienne sur les stupéfiants le reconnaît elle-même, la prohibition a eu comme conséquence non voulue « la création d’un immense marché noir criminel (...) [et] il ne manque pas de criminels pour disputer une part de ce marché dans lequel la multiplication par cent du prix entre la production et la vente n’est pas rare » [2]. Malgré les immenses ressources militaires et policières investies ces vingt dernières années, la production globale de stupéfiants n’a pas diminué. Et pour cause, à demande égale, toute réduction de l’offre (causée par les campagnes d’éradication des plantations ou le démantèlement de tel cartel) se traduit par une hausse des prix et une plus grande incitation pour les millions de paysans et de banlieusards pauvres à s’impliquer dans le trafic.

La focalisation des traités internationaux sur l’offre se traduit par une distribution inégale des coûts sociaux et financiers résultant de l’existence du narcotrafic comme de la lutte contre ce dernier. Le premier de ces coûts est bien entendu celui de l’insécurité liée à la violence débridée qui touche les pays de production et, davantage encore ces dernières années, de transit de la cocaïne en route vers les États-Unis. La militarisation de la lutte contre le trafic décidée en 2006 par le président mexicain, suivi par d’autres leaders centro-américains dans le cadre de l’initiative de Mérida financée par les États-Unis, n’a fait qu’augmenter les niveaux de violence sans entamer la puissance des cartels. Les coûts sont énormes par ailleurs en termes de dépenses de sécurité, de congestion des prisons et des tribunaux, de frais hospitaliers, de déplacement de paysans. Des externalités négatives que la classe politique aujourd’hui évalue plus précisément : « Pour le Costa Rica, la voie n’est pas celle de la guerre aux drogues, car nous n’avons pas d’armée et nous ne voulons pas devenir dépendants de ce convoi de destruction, de militarisme, de dépenses exorbitantes qui détourne l’État de ses efforts en matière d’investissement social. C’est pourquoi nous disons qu’il faut chercher des alternatives ».

L’autorité morale des Etats-Unis en la matière est sérieusement entamée par l’instrumentalisation régulière de cette politique intrusive à d’autres fins géopolitiques

Moins spectaculaire mais sans doute plus dommageable en termes de démocratie : l’immense pouvoir de corruption des réseaux de trafiquants. D’aucuns n’hésitent pas à qualifier le Mexique de narco-État, tant ses appareils politiques, judiciaires et militaires sont gangrenés. Mais aucun des États placés sur les routes principales de la cocaïne andine, notamment en Afrique de l’Ouest, nouvel « itinéraire-bis » vers l’Europe, et de l’héroïne afghane (Asie centrale, Pakistan, Turquie, Iran) ou birmane (Asie du Sud-Est), n’échappe à l’action corrosive du trafic sur les institutions, de la « simple » complaisance passive des échelons inférieurs des services de sécurité aux alliances au sommet entre chefs de cartels et hauts responsables politiques ou militaires.

Vente de coca . Vente de coca

Enfin le mécontentement latino-américain est également alimenté par l’asymétrie du processus politique qui sous-tend le régime international de lutte contre les stupéfiants. Prééminence des États-Unis dans les agences onusiennes anti-drogues, immixtions incessantes dans les politiques nationales, unilatéralisme du mécanisme de « certification » à travers lequel Washington s’arroge le droit de classer annuellement l’implication des pays dans la lutte contre les drogues... les pays de la région sont lassés de l’alignement automatique sur le grand voisin du Nord et entendent s’affirmer politiquement sur ce sujet (comme sur d’autres soit dit en passant). D’autant qu’en dépit du moralisme obtus qui imprègne historiquement l’approche états-unienne (« la drogue est un mal qu’il faut combattre, le drogué un dépravé qu’il faut punir »), leur autorité morale en la matière est sérieusement entamée par l’instrumentalisation régulière de cette politique intrusive à d’autres fins géopolitiques, ce que d’aucuns qualifient « d’impérialisme par le contrôle des drogues  ».

Réformes et marges de manœuvre

Les perspectives de réforme de la législation internationale sont cependant incertaines. Certes le volontarisme latino-américain coïncide avec d’autres évolutions prometteuses au sein du contexte mondial. L’administration Obama a rompu avec les accents autoritaires de la période précédente en abandonnant les notions de « guerre aux drogues » et de « narco-terrorisme », en subordonnant les campagnes d’éradication de plantes à drogue aux objectifs de développement alternatif, en s’ouvrant à l’idée de « réduction des risques ». Des rapprochements ont lieu dans les enceintes internationales entre pays européens et latino-américains les plus progressistes en la matière. Les communautés scientifiques et médicales prennent des positions de plus en plus claires sur les effets néfastes de la prohibition sur la santé publique (propagation du VIH).

Pour autant les facteurs de blocage ne doivent pas être sous-estimés. Tout d’abord, pour peser efficacement dans les enceintes onusiennes, les nations latino-américaines devront s’accorder sur une stratégie et des objectifs communs, ce qui est loin d’être acquis. Ensuite, la tolérance des États-Unis vis-à-vis des écarts les plus manifestes au régime prohibitionniste a ses limites, en témoigne l’empressement du vice-président Biden à sermonner les gouvernants centro-américains lors de la réunion de Tegucigalpa. Enfin d’autres puissances, comme la Russie ou le Japon, mettent tout leur poids dans la balance pour maintenir le statu quo.

Cette sanctuarisation des conventions internationales n’arrêtera cependant pas les évolutions en cours. A l’instar de certains pays européens, les pays latino-américains se donneront vraisemblablement le droit d’une interprétation de plus en plus lâche des textes pour les conformer à leur réalité politique, forme de déclinaison de l’idée de « marges de manœuvre nationales » (policy space) exigée dans l’application des accords commerciaux. La décision récente de l’Uruguay de réglementer la vente du cannabis (via un réseau de pharmacies agréées), une première mondiale, illustre clairement cette tendance.

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En savoir plus

  • Narcotrafic : la « guerre aux drogues » en question
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[1Approche visant à réduire les risques sanitaires et sociaux liés à la toxicomanie, via notamment les programmes d’échange de seringues.

[2Commission sur les stupéfiants des Nations unies (2008), « Making drug control ’fit for purpose’ : Building on the UNGASS decade », 7 mars.

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