Pour une coopération euro-sahélienne au service des droits fondamentaux

Cécile Vanderstappen Cécile Vanderstappen 23 février 2018

Ce vendredi 23 février a lieu à Bruxelles une conférence de haut niveau sur le Sahel. A l’ordre du jour : le renforcement de la coopération internationale dans cinq pays de la région du Sahel. Du côté européen, les objectifs de la rencontre sont connus : lutte contre le terrorisme et pour la sécurité, le développement durable et l’emploi pour les jeunes qui, à terme, doivent endiguer les migrations irrégulières. Qu’en est-il des attentes du côté africain ? Sont-elles au service des droits des populations ? Telle est la crainte exprimée dans la déclaration de l’association ONE, publiée ce jour et co-signée par le CNCD-11.11.11. Explications.

« Dans un esprit de partenariat égalitaire, l’initiative officielle aurait dû se nommer « Alliance AVEC le Sahel » au lieu de « Alliance POUR le Sahel », précise la déclaration de l’association ONE [1].

La différence peut paraître anecdotique ou purement symbolique, mais elle est de taille et se fait ressentir de facto sur le terrain. Les discussions autour d’une « Stratégie Sahel » européenne ont débuté en 2011 avec trois pays sahéliens (Mali, Mauritanie, Niger), puis se sont élargies en 2014 au Burkina Faso et au Tchad. Ce dialogue, porté surtout par Frederica Mogherini, a abouti en 2015 à un partenariat dénommé « EU-G5 Sahel ». Celui-ci s’est traduit par un plan d’action (Sahel Regional Action Plan) dont les trois principaux axes d’intervention sont la paix, la sécurité et le développement ; et plus précisément la prévention de la radicalisation, la création de l’emploi pour les jeunes, le contrôle des frontières et la lutte contre le trafic des êtres humains et le crime transnational organisé.

Un représentant spécial pour l’UE au Sahel (Mr. Angel Losada) a été nommé en décembre 2015 pour coordonner l’ensemble des financements (dont le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique [2]), des programmes « sécurité » (EUCAP Sahel Niger (2012) /Mali (2015) et EUTM Mali [3]) et les divers acteurs impliqués dans la mise en œuvre de ce plan d’action. Au-delà du partenariat euro-sahélien, une Alliance pour le Sahel a été mise en place en juillet 2017 [4] au niveau international. Le sommet du 23 février réunira les protagonistes de cette union.

Situation difficile et complexe dans la région du Sahel

Dans la région aride et désertique du Sahel, malgré une situation propre à chacun des pays du G5, des causes structurelles de mal développement sont à déplorer. Plus de la moitié de la population sahélienne a moins de 18 ans et vit essentiellement de l’agriculture et de l’élevage. Les difficultés d’accès à l’éducation et aux soins de santé, ainsi que les difficultés quotidiennes pour assurer une alimentation suffisante et de qualité sont considérables, notamment en raison de la vulnérabilité aux dérèglements climatiques (stress hydrique, rendements plus faibles des récoltes). La famine est une menace permanente dans la région du Sahel. Les pays sahéliens se situent dans les dernières places du classement de l’IDH (indices de développement humains).

La course à l’accaparement des ressources naturelles de ces pays par des puissances étrangères (l’uranium au Niger ou encore le coton au Burkina), mais aussi l’instabilité politique (nombreuses rebellions armées et coups d’Etat) et l’insécurité (mouvements armés rebelles dits « terroristes » et trafiquants d’armes et drogues [5]) contribuent également à aggraver les conditions de vie quotidiennes des populations locales. L’intervention militaire occidentale en Libye menant à la chute en 2011 de son leader a entraîné la circulation de nombreuses armes qui sont en partie responsable de ce chaos.

La situation dans la région est donc assurément difficile et toutes les initiatives de solidarité internationale sont plus que bienvenues. Encore faut-il qu’elles visent réellement l’atteinte des objectifs de développement durable, qu’elles s’alignent sur les priorités des Etats partenaires du Sahel et qu’elles ne servent pas d’alibi à un agenda européen migratoire et militaire.

L’UE impose son agenda migratoire et militaire

Dans la « Stratégie Sahel », à côté de l’aide humanitaire (234 millions d’euros) et des projets de développement controversés [6] du fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique (918,5 millions d’euros pour la région Sahel et lac Tchad), on retrouve des actions liées au renforcement des capacités de la force conjointe G5, dont le but est de lui permettre d’opérer une gestion commune du contrôle de ses frontières (50 millions d’euros) [7].

D’autres opérations (nommées EUCAP Sahel Niger et Mali) ont pour but la formation des forces de sécurité nigériennes (police, gendarmerie, garde nationale, forces armées) dans la lutte contre les crimes organisés et le terrorisme. En mai 2015, le mandat d’EUCAP Sahel Niger s’est élargi à la lutte contre l’immigration irrégulière. EUCAP Sahel Mali et EUTM Mali se concentrent quant à elles sur la coopération militaire en vue de la restauration de la paix et de la sécurité.

Or cette politique de coopération centrée sur l’agenda migratoire (« stay at homme development ») est incohérente avec les objectifs de développement durable. En effet, elle va à l’encontre de divers principes d’efficacité de la coopération au développement. La mobilisation d’une aide au développement pour réaliser un agenda au service des pays donateurs n’est pas bénéfique aux pays en développement. Elle débouche sur une aide insuffisamment adaptée aux besoins des populations dans le Sud. Le développement nécessite des investissements sur le long terme, durables, prévisibles et structurels.
Pourtant, la politique de coopération de l’UE et de ses Etats membres va de plus en plus dans ce sens. Comme l’a démontré le rapport de La Cimade/Migreurop/Loujna Tounkaranke, au Niger, les régions prioritaires pour l’aide alimentaire sont celles d’où partent les migrants (Zinder, Tahoua et Agadez), pas celles où on la malnutrition est la plus importante (Maradi et Dosso). En outre, les effets du développement durable ne réduisent les migrations que sur le long terme. A court terme, l’effet est justement inverse. Le développement stimule dans un premier temps la migration. Les taux d’émigration ne reculent pas quand des pays pauvres commencent à se développer, mais lorsqu’ils dépassent un revenu par habitants qui se situe dans la catégorie supérieure des pays à revenus intermédiaires. Ce processus nécessite plusieurs décennies. Les Etats africains, et surtout leurs populations, le savent et sont dès lors en demande de développer des voies légales de migrations. Comme l’a rappelé, diplomatiquement, le président du Ghana, Nana Akufo-Addo, au sommet de Dakar sur l’éducation en février 2018, le continent africain a besoin de relations commerciales plus équitables, basées notamment sur la fin de l’accaparement de leurs ressources naturelles et de plus de justice fiscale [8].

La « stratégie Sahel » doit reposer sur un véritable partenariat

Compte-tenu de ces éléments, la question de savoir qui a fixé les priorités du partenariat EU-G5 sahélien et comment elles ont été imposées aux partenaires sahéliens s’éclaircit. Si l’Union européenne promeut la mise en place d’un véritable partenariat, certains principes directeurs doivent être respectés. Dès le début du processus d’élaboration du programme de coopération, pendant son implantation et jusqu’à son évaluation, les partenaires doivent travailler ensemble de façon égalitaire (sans instrumentalisation de l’APD), transparente (contrôle démocratique parlementaire et de la société civile) et dans le respect des principes de l’efficacité de l’aide.

Telle est la demande formulée par les signataires de la déclaration publiée ce 22 février adressée aux membres de l’Alliance Sahel qui se réunissent à la conférence de haut niveau sur le Sahel. Les partenariats solides et de long terme doivent se construire dans le dialogue et l’écoute mutuelle, au service des populations locales.

[1ONE est une organisation internationale de campagne et de plaidoyer .https://www.one.org

[4L’« Alliance pour le Sahel » de juillet 2017 a pour but de mieux coordonner l’aide au développement dans la région ». Elle est composée de 9 membres : France, Allemagne, Italie, Espagne, Royaume-Unis, UE, PNUD, la Banque africaine du Développement et la Banque mondiale.

[5Les activités criminelles au Sahel génèrent autour de 3,8 milliards de dollars chaque année : http://www.un.org/africarenewal/fr/magazine/d%C3%A9cembre-2013/sahel-une-r%C3%A9gion-plusieurs-crises

[6Voir Rapport de Migreurop/La Cimade/Loujna Tounkaranke « Coopération UE-Afrique sur les migrations. Chronique d’un chantage » 2017. https://www.cncd.be/IMG/pdf/cimade_coope6a67.pdf

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