Pour une coopération repensée face aux défis mondiaux
Remise en cause par la guerre culturelle réactionnaire, l’aide au développement a pourtant fait ses preuves et a un rôle majeur à jouer pour répondre aux défis mondiaux, à condition d’être renforcée et repensée.
L’aide publique au développement est une des principales variables d’ajustement budgétaire pour les gouvernements occidentaux engagés dans un coûteux plan de réarmement. Des coupes sombres sont opérées dans les budgets d’aide au développement en Europe (dont une coupe de 25% en Belgique) et aux Etats-Unis (où l’Administration Trump a décidé de fermer purement et simplement l’USAID) [1].
L’aide ciblée par la guerre culturelle réactionnaire
Ces coupes s’inscrivent dans un contexte de remise en cause de la légitimité de la coopération internationale par les partis conservateurs et nationalistes, qui mènent une guerre culturelle contre la société ouverte et les politiques de développement durable et de lutte contre la pauvreté et les discriminations. C’est aux Etats-Unis que l’offensive est la plus radicale, mais elle fait progressivement tache d’huile en Europe.
En Belgique francophone, le président du MR répète depuis plusieurs mois qu’il souhaite supprimer la totalité de la Coopération belge au développement – à l’image de l’administration Trump aux Etats-Unis. Selon lui, l’aide au développement est inutile, car elle n’aurait jamais contribué à sortir un pays de la pauvreté et ne bénéficierait pas aux entreprises belges. En juillet dernier, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération au développement a réagi vertement sur les réseaux sociaux aux critiques infondées du président du MR, qu’il a qualifiées de « ahurissantes » et de « caricatures » [2]. Les critiques adressées à la coopération au développement ne reposent en effet sur aucune donnée sérieuse et sont au contraire faciles à démonter.
Le nombre de pays à faible revenu a été divisé par près de deux depuis le début du siècle et le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a diminué de plus de moitié depuis 1990 [3]. D’importants progrès auxquels ont contribué la coopération au développement ont par ailleurs été enregistrés en matière de santé et d’éducation : le taux mondial de mortalité infantile (des enfants de moins de cinq ans) a diminué de 60 % entre 1990 et 2022 [4] ; le taux d’enfants non scolarisés dans le monde a été réduit de moitié en vingt ans [5] ; 34 millions d’enfants supplémentaires sont allés à l’école grâce à l’aide au développement depuis les années 2000 [6] ; la coopération au développement a permis d’éliminer certaines maladies et le Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et la malaria a permis de sauver 65 millions de vies. Plus généralement, l’étude d’impact de quatre décennies d’aide au développement conclut que « l’aide a au cours des quarante dernières années stimulé la croissance économique, favorisé le changement structurel, amélioré les indicateurs sociaux et réduit la pauvreté » [7].
Quant au fait que l’aide au développement devrait bénéficier aux entreprises des pays donateurs, il est évident que l’objectif prioritaire de l’aide est de financer le développement des pays à faible revenu et non d’augmenter les profits des entreprises des pays donateurs. Il est d’ailleurs reconnu que l’aide liée à l’obligation pour les pays bénéficiaires de l’utiliser pour acheter des biens et services du pays donateur, tel que pratiqué par de nombreux bailleurs au cours des dernières décennies, a pour effet d’en réduire l’efficacité. En revanche, il est démontré qu’une aide efficace alignée sur les stratégies appropriées des pays partenaires peut stimuler l’économie de ces pays et bénéficier indirectement aux exportations des entreprises des pays donateurs. Ainsi, l’étude de l’impact économique de l’aide allouée par l’Union européenne démontre que chaque euro d’aide au développement génère plus d’un euro d’exportations européennes en retour [8].
L’aide est de plus en plus présentée comme un coût démesuré pour les finances publiques des pays donateurs. Pourtant, l’objectif de 0,7 % du RNB des pays donateurs ne représente qu’une part infime de nos richesses. En outre, cet objectif n’a jamais été atteint et l’aide mondiale ne représente que moins de la moitié de cet objectif (0,33 % du RNB des pays donateurs en moyenne en 2024). L’objectif de 0,7 % ne représente pas non plus grand-chose par rapport à celui de 5 % du PIB fixé par l’OTAN en juin 2025 pour les dépenses militaires et de sécurité. En réalité, l’aide au développement représente un coût marginal pour un impact économique et social considérable et des dépenses importantes évitées.
Loin de représenter un gaspillage, l’aide au développement peut au contraire prévenir les crises et épargner des dépenses colossales. Ainsi, l’OCDE a démontré que tout dollar investi en prévention des conflits permet d’épargner 16 dollars à l’avenir [9]. Dans le même esprit, une étude des universités de Duke et Princeton estime que prévenir une nouvelle pandémie coûterait 500 fois moins cher que de devoir la gérer a posteriori [10].
En réalité, les critiques masquent la véritable motivation de la guerre culturelle réactionnaire : dans la lutte contre les dépenses publiques et les solidarités au profit d’un modèle de société fondé sur le chacun pour soi et la loi du plus fort, les budgets de coopération internationale sont une cible privilégiée. Pourtant, malgré ses limites, ses échecs et les effets contre-productifs engendrés par les politiques internationales incohérentes des pays donateurs, la coopération au développement est un puissant instrument de prospérité partagée et de stabilité mondiale.
Refonder la coopération internationale
Toutefois, le fait que les critiques des pourfendeurs de l’aide au développement soient fallacieuses n’implique pas pour autant de prôner le statu quo. Dans un monde en mutation, les politiques de coopération internationale doivent être renforcées, mais aussi repensées. L’aide au développement n’est pas seulement utile pour lutter contre la pauvreté. Elle fait aussi partie des instruments à privilégier pour faire face aux enjeux mondiaux, tels que la lutte contre le dérèglement climatique et les pandémies, la sécurité collective et la démocratie libérale, et plus généralement l’Agenda 2030 Agenda 2030 de l’ONU pour le développement durable. Cela nécessite de passer définitivement d’une coopération « verticale » (dicter ses priorités la main sur le portefeuille) à une coopération « horizontale » (poursuivre ensemble des objectifs communs).
En matière climatique, le Nord n’a pas les moyens de régler seul la transition énergétique et doit donc s’accorder avec le Sud pour atteindre des objectifs communs. En matière de santé, la coopération internationale permet la diffusion et la répartition des traitements et le développement des systèmes de santé publique. En matière de sécurité, le développement est un des trois piliers de l’approche globale (diplomatie, défense et développement) et la coopération au développement a un rôle majeur à jouer en matière de prévention des conflits, de reconstruction et de développement des pays en situation de post-conflit.
Enfin, en matière de démocratie et de droits humains, dans un monde où près de trois personnes sur quatre vivent dans un régime autocratique, la coopération internationale peut contribuer à renforcer les contre-pouvoirs démocratiques, comme les organisations de la société civile ou les médias indépendants, et à promouvoir le respect des droits humains et de la démocratie dans le monde. C’est d’autant plus important que ce type de programmes de coopération a été supprimé aux Etats-Unis par l’Administration Trump, dont l’agenda est illibéral. Il est à ce sujet paradoxal, comme le fait le président du MR, de prétendre être « fier d’être libéral » et, dans le même temps, vouloir démanteler un instrument indispensable pour défendre les valeurs de la démocratie libérale.
[1] CNCD-11.11.11, « Rapport 2025 sur la Coopération belge au développement. Le rôle de la coopération internationale dans un monde qui bascule », septembre 2025.
[2] Gadisseux T., Georges-Louis Bouchez évoque la suppression du budget de la Coopération, ’ahurissant’ selon Maxime Prévot, RTBF Actus, 12 juillet 2025.
[3] KHARAS H., DOOLEY M., “The evolution of global poverty 1990-2030”, in Brookings Global Working Paper n°166, Center for sustainable development at Brookings, 2 février 2022.
[4] UNICEF, Under-five mortality, data.unicef.org, mars 2024.
[5] Observatoire des Inégalités, La scolarisation des enfants progresse dans le monde, 20 novembre 2020.
[6] UNESCO, EFA Global Monitoring Report 2015 – Education for all 2000–2015 : Achievements and Challenges, 2015.
[7] Channing Arndt et al., Assessing Foreign Aid’s Long-Run Contribution to Growth and Development, in World Development, vol. 69, 2015, pp. 6-18.
[8] Pandemic Action Network, The Economic Impact of EU Aid on EU Economies, Policy Brief, mai 2025.
[9] OCDE, States of Fragility Report, 2022.
[10] Dobson A. P., Ecology and Economics for pandemic prevention, in Science, 24 juillet 2020.
Cet article a été publiée en version courte dans le magazine Imagine demain le monde, automne 2025.




