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Power To The People

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
22 juillet 2013

Demain le monde - Son nom évoque un combat à lui tout seul. Celui des Afro-américains des années 60 et 70. Un combat symbolisé par la mobilisation internationale contre son incarcération et sa coupe « afro » en boule. Rencontre avec Angela Davis.

Angela Davis est née dans une famille afro-américaine engagée du Sud des Etats-Unis. Sa jeunesse dans une petite ville de l’Alabama va profondément la marquer. La ségrégation raciale y est encore de vigueur, les espaces étant cloisonnés entre white only et coloured only. Mais c’est à New-York puis à San Diego que son identité politique se construit. Militante marxiste, féministe et de la cause noire, elle s’engage dans le mouvement des droits civiques et est proche du parti des Black Panthers. Accusée d’avoir organisé une prise d’otages dans un tribunal dont l’issue a été meurtrière, Angela devient la femme la plus recherchée des Etats-Unis. A l’époque, Richard Nixon est à la Maison Blanche et J.E. Hoover à la tête du FBI. Arrêtée, emprisonnée, jugée, condamnée à mort, elle sera libérée faute de preuves et sous la pression des comités de soutien internationaux dont le slogan est « Free Angela ». Devenue un symbole de la lutte contre toutes les formes d’oppression, Angela incarne le « Power to the People » dans les années 70. Depuis, la professeur de philosophie arpente les amphithéâtres pour parler de la cause des Noirs américains, de leur condition dans les prisons. En parallèle, elle n’a de cesse de se mobiliser pour la libération de Mumia Abu Jamal [1], pour soutenir le mouvement Occupy Wall Street ! ou pour la Palestine. En février dernier, la militante était de passage à Bruxelles pour participer au dernier round du Tribunal Russell sur la Palestine [2]. Entre deux sollicitations, elle a répondu à quelques questions.

D.R. . D.R.

D’où vient votre engagement pour la Palestine ?
J’étais encore au collège quand j’ai commencé à m’y intéresser. En prison [de 1970 à 1972], j’ai reçu des lettres très émouvantes de prisonniers politiques palestiniens. Plus tard, je m’y suis rendue et j’ai été impressionnée par la sévérité de la répression. Je le savais mais passer réellement du temps sur la Rive Ouest [3], c’est différent. J’ai été témoin de ce que les Palestiniens vivent au jour le jour, comme passer des check points et avoir tout le temps en face de soi des militaires en armes qui patrouillent le doigt posé sur la gâchette. Mais ce qui est encore plus émouvant, c’est d’observer la vitalité de ces mêmes Palestiniens. On pourrait penser qu’après tant de décennies, ils seraient à genoux. Il n’en est rien. Je me suis sentie à nouveau inspirée. Aucun de nous ne devrait dire qu’il est fatigué et qu’il est temps d’arrêter. Nous devons continuer à nous battre.

Votre engagement fait l’objet aujourd’hui d’un documentaire. Quel est son objectif ?
Je me sens plutôt embarrassée quand les gens tentent de faire de moi une icône, mais j’ai jugé que le film pouvait avoir de l’intérêt. Il y a quarante ans, toutes les forces répressives de l’Etat n’étaient pas tant contre moi mais contre un mouvement. Il se trouve que je personnifiais ce mouvement à leurs yeux. Personne n’aurait cru qu’on pourrait gagner.

La mobilisation pour votre libération fut massive et a dépassé les frontières des Etats-Unis. Lennon ou les Rolling Stones ont même chanté votre cause.
Ma sœur a participé à Paris à une marche de 100 000 jeunes gens pour ma libération. Il y a aussi eu des manifestations en Afrique et en Amérique latine. J’ai donc estimé que si nous pouvions rendre compte de tout cela aujourd’hui au travers d’un documentaire, cela donnerait peut-être de l’espoir et inspirerait les gens pour s’engager. C’est la seule raison.

© Sandy Sissel . © Sandy Sissel

Dans nos colonnes, Chuck D, leader de Public Enemy, nous confiait que Barack Obama est « comme un bon conducteur avec une mauvaise voiture, qui essaie de la réparer pendant qu’il la conduit ».
Il se peut que Chuck D ait raison. L’élection d’Obama a été un aboutissement historique. Mais il ne s’agit pas tant de l’individu Obama que des gens qui ont construit ce mouvement. Dans un premier temps, je me suis dit que nous avions fait une grosse erreur. Les gens ont tendance à voter, puis à rentrer chez eux, en le laissant faire le boulot. Et bien sûr, il ne pouvait faire le travail tout seul et il ne l’a pas fait ! Par contre, sa réélection était beaucoup plus importante. Elle a révélé à quel point les gens étaient prêts à se mobiliser. Romney était convaincu qu’il allait gagner. Il n’avait d’ailleurs écrit qu’un discours de victoire. Partout dans le pays et particulièrement dans le Sud, les noirs, les latinos et les pauvres sont allés voter en faisant la file durant des heures entières. Il faut nous appuyer sur cette énergie, sans nous focaliser sur l’individu Obama. Il faut continuer à construire des mouvements populaires plus puissants, plus radicaux et plus instruits politiquement. Je pense que si nous parvenons à cela, nous pourrons mettre la pression sur Obama pour le forcer à adopter des positions plus progressistes.

Le documentaire « Free Angela Davis and All Political Prisoners » réalisé par Shola Lynch et produit par Will Smith, n’est pas distribué en Belgique. Il sera toutefois projeté le dimanche 4 août au festival Esperanzah !

[1Mumia Abu-Jamal est un journaliste et militant afro-américain. Il a été condamné en 1982 à la peine de mort pour le meurtre d’un policier de Philadelphie, suite à une enquête et un procès contesté. Une mobilisation internationale a eu lieu en faveur de sa libération et/ou pour l’organisation d’un nouveau procès. Il est devenu un symbole pour beaucoup d’opposants à la peine de mort.

[2Le Tribunal Russell sur la Palestine (TRP) est un tribunal d’opinion international créé par un groupe de citoyens engagés dans la promotion de la paix et de la justice au Proche-Orient.

[3La Palestine est aussi appelée « Al dhifa al gharbia » ‫qui signifie en arabe « Rive ouest ».

Source : article publié dans le magazine dlm, n°20, juillet-août 2013.

Traduction : Cachou Kirsch.

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Qui ? Julien Truddaïu
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