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Quand le Maghreb s’empare des enjeux migratoires …

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
17 juin 2014

En avril dernier, quelque 400 personnes actives au sein d’associations se sont réunies à Monastir en Tunisie pour participer à une édition du Forum social maghrébin dédiée aux enjeux grandissants des migrations dans la région. Les défis sont de taille car depuis la fin du siècle dernier, le Maghreb n’est plus (seulement) une terre d’émigration mais est aussi une région de transit et d’immigration.

Parmi la cinquantaine de programmes financés annuellement par l’Opération 11.11.11, plusieurs visent à appuyer des organisations et dynamiques sociales qui renforcent les sociétés civiles et les espaces démocratiques, une condition essentielle du développement. C’est dans cet esprit que l’Opération 11.11.11 soutient des initiatives telles que le Forum social maghrébin (www.fsmaghreb.org), dont une édition consacrée exclusivement aux questions migratoires s’est tenue en avril dernier à Monastir, en Tunisie. Driss El Korchi est membre du comité de suivi de ce forum. Il répond à nos questions.

Quand et comment est né le Forum social maghrébin ?

On peut situer les prémisses en 2004, en marge du second Forum social marocain à Rabat. Cette première rencontre entre associations a été suivie d’un travail qui a conduit aux rencontres préparatoires de Bouznika, avec plus de mille participants venant des quatre coins du Maghreb. Sans hésitation, Bouznika a été le moment fondateur.

Pourquoi traiter spécifiquement des questions migratoires ?

Dans le Maghreb, la question migratoire n’est plus unidimensionnelle mais tridimensionnelle. Initialement terre d’émigration, le Maghreb est devenu une région de transit pour les migrants qui essaient de rejoindre l’Europe et d’immigration pour les populations qui s’y installent faute de pouvoir traverser la Méditerranée. C’est la raison pour laquelle les organisations du Forum y apportent une attention particulière, d’autant plus que le constat aujourd’hui est sans appel : la situation des migrants ne cesse de se détériorer, les actes de violences à leur égard se suivent et se ressemblent, le nombre des morts croît en permanence, tant en Méditerranée que sur les routes du Sahara.

S’il ne fallait retenir qu’un moment important du dernier Forum, ce serait lequel ?

Peut-être la marche d’ouverture emmenée par les parents des enfants disparus qui sont, pour la majorité, des jeunes qui ont quitté la Tunisie juste après la révolution de 2011 et qui ont disparu en mer. Les parents, pour la plupart des mères, exigent que l’on fasse la lumière sur ce qui s’est passé.

Dans votre appel à la fin du Forum, vous pointez la responsabilité de l’UE …

Les dirigeants européens sont obnubilés par la question migratoire, ce qui se concrétise dans des politiques de construction de mur, de mise en place d’une agence spécifique de contrôle des migrants aux frontières (Frontex), d’un durcissement des conditions d’obtention des visas et d’une politique systématique de criminalisation des migrants. De plus, l’UE exerce une forte pression sur les pays de la rive Sud pour qu’ils jouent aux gendarmes. Ainsi, les accords de mobilité qu’essaie d’imposer l’UE au Maroc et à la Tunisie ont été au centre du Forum.

La question migratoire fait-elle l’objet de débats dans les sociétés du Maghreb ?

Les autorités de tous les pays du Maghreb ont essayé de faire taire tout débat sur cette question et en particulier sur le sort réservé aux migrants subsahariens par les forces de l’ordre. Mais cela n’a pas marché. Nous avons encore pu le constater lors du Forum.

Peux-tu en dire plus sur l’accueil réservé aux subsahariens ?

Honnêtement, en tant que Maghrébin, il n y a pas de quoi être fier… Je précise d’abord que l’on parle d’un maximum de quelques dizaines de milliers de personnes sur une population totale de 70 millions d’habitants. Au Maroc et en Algérie où ils sont les plus présents, les migrants subsahariens ne reçoivent aucune aide, même la plus élémentaire. Ils vivent pour la majorité dans des conditions déplorables. A cela il faut ajouter le racisme … Mais les luttes commencent à porter leurs fruits …

Justement, quels progrès ont été enregistrés grâce à votre mobilisation ?

Depuis quelques mois, les autorités marocaines essaient de redorer leur blason terni par l’image laissée par la répression auprès des opinions publiques. Plusieurs initiatives ont été prises comme la mise en place d’une politique de régularisation, la scolarisation des enfants des migrants, l’arrêt des expulsions vers la frontière désertique entre le Maroc et l’Algérie, etc. Ces progrès, pour lesquels la vigilance s’impose car on est habitué aux annonces sans lendemain, sont dus au renforcement des capacités de luttes que permet un espace comme celui du Forum social.

Des initiatives concrètes sortent-elles de ce type de rencontres que sont les forums ?

Lors des travaux en ateliers, il a été proposé de lancer un « observatoire maghrébin pour la migration ». Cet observatoire permettrait de créer un véritable réseau transversal entre les sociétés civiles des pays du Maghreb. Son rôle : observer les comportements des Etats et leurs institutions à l’égard des étrangers ; observer également les comportements de la société maghrébine et des médias… Observer certes mais interpeller également chaque fois que des dysfonctionnements ou des atteintes aux droits de la personne sont constatés. Un autre rôle fondamental que jouerait cet observatoire serait de promouvoir le débat politique sur la migration et la réflexion et l’élaboration d’alternatives possibles.

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