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Nord-Sud : un fracture périmée ?

Quand le monde bascule

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
21 mars 2016

La fin de la Guerre froide et la mondialisation ont profondément transformé l’ordre mondial et la nature des relations Nord-Sud. D’une part, le tiers-monde, qui regroupait au sein d’un « troisième monde » les pays du Sud face aux deux premiers mondes capitaliste et communiste durant la Guerre froide, a perdu sa raison d’être. D’autre part, la mondialisation a entraîné une redistribution internationale des richesses au profit de quelques pays émergents du Sud, et plus particulièrement de la Chine et des autres pays émergents d’Asie orientale qui sont devenus les « ateliers du monde » dans le cadre du nouvel ordre industriel mondial, tandis que les pays du Nord expérimentaient une perte de leur pouvoir relatif suite à une série d’événements allant des difficultés militaires en Irak et au Moyen-Orient à la crise financière de 2008 et à son impact dans la zone euro. Il en a résulté un monde de plus en plus multipolaire, caractérisé par des pôles régionaux dominés par une puissance régionale dont aucune n’a toutefois les moyens d’assurer le rôle de puissance hégémonique mondiale. Selon Thierry de Montbrial : « Depuis l’aube des temps modernes, les Européens, puis ceux qu’on a pris l’habitude d’appeler les Occidentaux, ont dirigé le monde. C’est probablement un cycle de cinq siècles qui s’achève  » [1].

Les conséquences du basculement du monde pour les relations Nord-Sud

Le basculement du monde implique cinq conséquences majeures qui bouleversent le panorama des relations Nord-Sud traditionnelles. Premièrement, le Nord a perdu son monopole en matière de coopération au développement. Insignifiante au 20e siècle, la coopération Sud-Sud n’a cessé d’augmenter au cours des vingt dernières années, non seulement en termes d’aide au développement, mais aussi et surtout en termes de commerce et d’investissement. Alors que le commerce Nord-Nord représentait près de 70% du commerce mondial en 1990, il n’en représente plus désormais que moins de la moitié, tandis que le commerce Sud-Sud est passé de moins de 15% à plus du tiers durant la même période. En outre, non seulement les pays du Sud attirent désormais plus de la moitié des investissements directs étrangers (IDE) mondiaux (contre 20% en 2000), mais les firmes transnationales du Sud deviennent également d’importantes sources d’IDE : les IDE sortant du Sud représentent 39% du total mondial, contre 7% quinze ans plus tôt, faisant chuter les IDE sortant du Nord de 93% à 61% [2]. Habitués à concentrer la quasi-totalité des pays donateurs et des partenaires commerciaux des pays en développement, les pays du Nord doivent désormais composer avec des pays émergents du Sud de plus en plus présents en Afrique, en Amérique latine et en Asie.

Deuxièmement, le Nord a cessé d’être l’unique locomotive de la croissance économique du reste du monde. Plus de la moitié de la croissance mondiale a été produite par les pays en développement au cours de la dernière décennie. Plus fondamentalement, les pays du Nord ne sont plus les principaux moteurs de la croissance des pays du Sud. Depuis le début des années 2000, leurs économies ont de plus en plus été connectées aux pays émergents du Sud, et plus particulièrement à la Chine. Comme le résume l’OCDE : « Les performances positives de croissance des pays à faible et moyen revenu dans les années 2000 peuvent être liées en grande partie à la croissance chinoise. (…) Des preuves suggèrent que les pays pauvres, avec ou sans ressources pétrolières, ont changé leur moteur de croissance durant les années 2000, des pays du G7 vers la Chine » [3].

Troisièmement, le Sud n’est plus une entité homogène suite à la diversification croissante des pays en développement. D’un côté, les pays émergents du Sud s’industrialisent et acquièrent des attributs des pays du Nord ; de l’autre, les pays à faible revenu restent dépendants de l’aide extérieure et de l’exportation de matières premières à faible valeur ajoutée. La coopération Sud-Sud reproduit le schéma traditionnel des échanges Nord-Sud : les pays émergents échangent des biens industriels contre les matières premières des pays pauvres. Cet échange inégal se reproduit également entre pays émergents, comme c’est par exemple le cas entre la Chine, premier exportateur mondial de biens industriels, et le Brésil, qui reste dépendant des exportations de matières premières. En outre, certains pays du Nord subissent les mêmes effets de domination que les pays du Sud, comme l’illustrent les plans d’austérité imposés par le FMI et les institutions européennes dans certains pays de la zone euro.

Quatrièmement, le Nord n’a plus les moyens de régler seul les enjeux mondiaux. Le temps où il suffisait pour les pays du Nord de s’accorder pour décider du destin de la planète est révolu. C’est par exemple le cas en matière d’émissions de gaz à effet de serre et de changement climatique. Comme le souligne Alexis Bonnel : « Même si tous les pays de l’OCDE parvenaient par magie à réduire à zéro leurs émissions en 2030, celles générées dans les seuls pays en développement amèneraient la planète au-delà des limites considérées comme acceptables par les scientifiques » [4]. Pareillement, le Nord n’a plus toutes les cartes en mains en matière financière. Les pays émergents du Sud concentrent la majorité des réserves de change mondiales, le G7 a été supplanté par le G20, la nouvelle Banque des BRICS est appelée à concurrencer la Banque mondiale et les pays d’Asie orientale sont devenus les « caissiers du monde ». Selon Arrighi et Silver : « La vitesse sidérante à laquelle cette économie régionale est devenue le nouvel atelier et le nouveau caissier du monde est pour quelque chose dans la « peur de la chute » généralisée du monde occidental  » [5].

Enfin, cinquièmement, le Nord a perdu son monopole en matière de production des normes de l’économie mondiale. C’est notamment le cas en matière de coopération au développement : contrairement à la coopération Nord-Sud traditionnelle, dont l’approche « charitable » se fonde sur une aide conditionnée, destinée aux secteurs sociaux et considérée comme un vecteur en soi de développement, la coopération Sud-Sud adopte une approche « gagnant-gagnant » fondée sur une aide sans condition, destinée aux secteurs productifs et considérée comme un simple catalyseur d’autres flux de commerce et d’investissement [6]. Plus récemment, l’initiative lancée par la Chine en vue de construire une « Route de la Soie du 21e siècle » transforme l’architecture financière internationale. La Banque asiatique pour l’investissement dans les infrastructures, basée à Pékin, a été créée malgré l’opposition des Etats-Unis par cinquante-sept pays en vue de financer ce vaste projet. Selon Larry Summers, ex-ministre des Finances du président Clinton, la création de la nouvelle Banque asiatique en 2015 pourrait représenter « le moment où les Etats-Unis ont perdu leur rôle de souscripteur du système économique mondial  » [7].

Les relations Nord-Sud dans un monde multipolaire

La grille d’analyse Nord-Sud reste pertinente pour analyser les inégalités entre les pays industrialisés et les pays en développement, qui restent abyssales, mais elle est devenue insuffisante pour analyser la complexité des relations internationales du 21e siècle. Certains pays émergents du Sud convergent avec les pays du Nord et revendiquent leur place au sein du directoire mondial, tandis que des dizaines de pays pauvres sont de plus en plus marginalisés [8]. Certes, les pays en développement continuent, au sein du G77, de tenter de parler d’une seule voix pour défendre leurs intérêts au sein des Nations unies, mais cette réalité masque les divergences d’intérêts et les effets de domination qui se reproduisent entre pays du Sud. Le leadership mondial des puissances occidentales du Nord est concurrencé par l’émergence de puissances régionales du Sud, qui font désormais partie du problème et de la solution des enjeux mondiaux.

Quelles perspectives découlent de ce basculement du monde ? A court terme, les relations conflictuelles entre puissances du Nord en perte de vitesse et puissances émergentes du Sud risquent de mener, en l’absence d’un nouveau cadre de coopération multilatérale intégrant les deux parties, à un monde de plus en plus instable et dangereux. En outre, la convergence entre les pays du Nord et quelques pays émergents du Sud ne signifie en rien que les inégalités Nord-Sud vont inéluctablement disparaître. Comme le fait remarquer Sebastian Santander : « Ce n’est pas parce que des clubs de puissances s’élargissent à l’un ou l’autre pays de taille que les relations internationales se démocratisent » [9]. C’est pourquoi le basculement en cours pourrait ne mener qu’à une reproduction des inégalités et des effets de domination Nord-Sud, la seule différence étant que quelques pays émergents du Sud s’ajouteraient au club restreint des puissances dominantes.

Toutefois, la multipolarité croissante du monde est également susceptible de mener à moyen terme à une transformation radicale des relations Nord-Sud. Les prochaines décennies mèneront-elles, comme le postule Arrighi, vers une « société mondiale de marché fondée sur une plus grande égalité des civilisations du monde » [10] qui « pourrait faire du marché mondial un instrument d’égalisation des rapports de pouvoir Nord-Sud » [11] ? Cette thèse est également défendue par Golub, selon qui « l’émergence ou la réémergence économique récente de régions du monde autrefois périphériques va dans le sens d’un retour aux conditions de relative égalité internationale qui prévalait avant 1800 » [12]. Dans le même esprit, Boillot et Dembinski postulent qu’à l’horizon 2030, l’économie mondiale aura connu des transformations structurelles portées par la Chine et l’Inde, qui auront fait basculer l’Afrique dans leur orbite pour faire de la « Chindiafrique » un pôle économique concentrant la moitié des forces productives mondiales autour de « nouveaux business models environnementaux » permettant de « trouver de nouveaux équilibres entre des milliards de personnes et des contraintes majeures de ressources naturelles finies » [13]. Dans un tel scénario, non seulement le Sud convergerait avec le Nord, mais il serait en outre à l’origine des solutions aux enjeux mondiaux.

En définitive, les inégalités Nord-Sud ne sont pas condamnées à être éternelles, mais quoi qu’il advienne à moyen terme, elles ont encore de belles décennies devant elles.

[1T. de Montbrial (dir.), RAMSES 2011 : Un monde post-américain ?, IFRI, 2010, p. 25.

[2UNCTAD, World Investment Report 2014, United Nations, 2014, p. 6.

[3OECD, Perspectives on Global Development, Industrial Policies in a Changing World. Shifting up a Gear, 2013, pp. 43-44.

[4S. Michailof et A. Bonnet, Notre maison brûle au Sud. Que peut faire l’aide au développement, Fayard, 2010, p. 289.

[5G. Arrighi et B. J. Silver, « Capitalisme et (dés-)ordre mondial », in P. Beaujard, L. Berger et P. Norel (dir.), Histoire globale, mondialisations et capitalisme, 2009, p. 253.

[6E. Mawdsley, From Recipients to Donors. Emerging Powers and the Changing Development Landscape, ZED Books, 2012.

[7A. Zacharie, « Le nouveau Bretton Woods chinois », Imagine Demain Le Monde, septembre-octobre 2015.

[8A. Zacharie, Mondialisation : qui gagne et qui perd. Essai sur l’économie politique du développement, La Muette/LBDE, 2013.

[9S. Santander (dir.), L’émergence de nouvelles puissances. Vers un système multipolaire ?, Ellipses, 2009, p. 235.

[10G. Arrighi, Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise, Max Milo, 2009, p. 35.

[11Ibid., pp. 471-472.

[12P. Golub, Une autre histoire de la puissance américaine, Seuil, 2011, p. 278.

[13Ibid., p. 13.

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