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Réfugiés syriens : la solidarité en panne ?

François Corbiau François Corbiau
28 mai 2014

Non, l’Europe n’accueille pas toute la misère du monde. La plupart des réfugiés dans le monde sont soit des déplacés internes, soit des populations qui trouvent refuge dans les pays voisins d’une zone de conflit. Seule une infime minorité arrive jusqu’en Europe pour demander l’asile. La crise humanitaire majeure en cours en Syrie est là pour nous le rappeler.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis trois ans, le conflit syrien a jeté sur les routes de l’exil plus de 2,4 millions de réfugiés dont plus de la moitié sont des femmes et des enfants. Face à cette crise majeure, l’Union européenne (UE) aurait reçu environ 81 000 demandes d’asile entre mars 2011 et décembre 2013. Selon Eurostat, ces demandes ont abouti à environ 50 000 décisions positives, avec des disparités parfois très importantes entre États membres. La majorité des demandeurs d’asile syriens ont été accueillis par deux États : la Suède et l’Allemagne. Si on ne peut pas dire que l’Europe ne fait rien, un chiffre interpelle tout de même : à peine 3 % des réfugiés syriens sont accueillis sur le territoire européen. Une goutte d’eau en comparaison avec la situation au Liban, en Turquie ou en Jordanie.

Paradoxes européens

L’approche européenne en la matière est pour le moins paradoxale : d’un côté, les Syriens qui réussissent à accéder au territoire européen ont de réelles chances d’obtenir une protection, que ce soit le statut de réfugié ou celui de protection subsidiaire. De l’autre, l’immense majorité des réfugiés syriens n’aura jamais la possibilité d’accéder au territoire européen pour demander l’asile. Depuis plusieurs années et a fortiori depuis le début du conflit syrien, l’UE n’a fait que renforcer les barrières et les obstacles à ses marges, assistée dans cette tâche par Frontex, l’Agence européenne de contrôle des frontières extérieures de l’UE. Pourtant, pour les Syriens qui souhaitent atteindre le territoire européen et demander l’asile, la Grèce depuis la Turquie et la Bulgarie sont presque des passages obligés.

L’immense majorité des réfugiés syriens n’aura jamais la possibilité d’accéder au territoire européen pour demander l’asile.

Dans les deux cas, les contrôles ont été considérablement renforcés poussant les migrants à prendre davantage de risques et à recourir à des passeurs de plus en plus cher payés. La voie terrestre étant de plus en plus surveillée, ils sont nombreux à tenter leur chance par la mer. Résultat : 44,7 % des Syriens ayant rejoint l’Europe en 2013 l’auraient fait en mettant leur vie en péril en mer, comme les 250 noyés au large de Malte en octobre dernier.

Et la Belgique dans tout ça ?

Depuis le début du conflit, les instances d’asile belges ont accordé un statut de protection à près de 2 800 Syriens, répondant positivement dans près de 90 % des cas. Reste que le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides a accordé dans 80 % des cas le statut de protection subsidiaire plutôt que celui de réfugié, ce qui n’offre pas les mêmes garanties. On le voit ici aussi, les Syriens qui parviennent jusqu’en Belgique ont de réelles chances d’obtenir une protection. Mais pour tous les Syriens reconnus ici, combien sont restés sur le carreau parce qu’ils n’ont pas pu rejoindre un membre de leur famille, ou parce qu’ils ont été arrêtés avant d’être refoulés hors des frontières de l’UE ? Sans compter une application aveugle du fameux règlement de Dublin (lire le témoignage de Mohamad) qui a déjà valu aux instances belges d’être condamnées par la Cour européenne des droits de l’Homme.

Autre obstacle majeur : la question des visas. Rappel : pour obtenir un visa, il faut se rendre auprès de l’ambassade belge du pays – il n’y en a plus en Syrie depuis le début du conflit – ou résider légalement dans un pays, ce qui n’est pas le cas de l’immense majorité qui a trouvé refuge au Liban, en Turquie ou en Jordanie.

Raison pour laquelle des ONG belges [1] réclament la mise en place d’un visa humanitaire pour les Syriens. Au niveau européen, des dispositions sont prévues pour les visas « court séjour ». En droit belge aussi, des mesures existent. Dans des circonstances particulières et pour des raisons humanitaires, un étranger peut demander un visa humanitaire pour la Belgique. Seul « hic » : la mise en oeuvre de cette disposition dépend du bon vouloir de la Secrétaire d’État à l’Asile et la migration ou de son administration, l’Office des étrangers. Dans le contexte actuel, pas sûr que le salut des Syriens qui souhaitent venir ici passera par là.

La Belgique pourrait aussi inviter des Syriens bloqués dans des pays limitrophes dans le cadre des programmes de réinstallation proposés par le HCR. Jusqu’à présent, elle s’est engagée à réinstaller 75 réfugiés en 2014. Un chiffre ridicule.

Admission humanitaire

À l’instar de ce que notre pays avait fait en 1999 au moment de la guerre au Kosovo, la Belgique pourrait mettre en place un programme d’accès humanitaire pour les Syriens. Ils bénéficieraient ainsi d’un accès facilité à notre territoire et obtiendraient un statut de séjour temporaire afin de pouvoir introduire une demande d’asile. C’est ce qu’ont fait l’Allemagne, la France, la Suède, les Pays-Bas... Mais pour l’instant, pas de signaux en ce sens ici non plus.

Signe des temps, l’Allemagne, qui avait d’abord annoncé qu’elle accorderait un accès humanitaire à 5 000 Syriens, a revu ce chiffre à la hausse, face à l’ampleur de la catastrophe. Elle propose désormais d’en accueillir 10 000. Des déclarations qui sonnent comme un avertissement pour tous les gouvernements européens car la crise syrienne n’est pas près de s’arrêter. Au contraire, elle s’aggrave. Le HCR prévoit 4 millions de réfugiés d’ici fin 2014. À l’aune de la crise syrienne, la fameuse phrase prononcée en son temps par Michel Rocard fait plus que jamais sens. Ou plutôt, la seconde partie de la phrase qu’on oublie généralement de citer : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde... mais chacun doit en prendre sa part ». Pour l’Europe et la Belgique dans le cas des réfugiés syriens, c’est maintenant !

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[1Parmi lesquelles Amnesty international, Caritas International, CBAR-BCHV, CIRÉ, CNCD-11.11.11, Médecins du Monde, MOC, Oxfam, Vluchtelingenwerk Vlaanderen...

Source : article publié dans MICmag #1, avril 2014.

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