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Dossier

Sans protection sociale, pas de prospérité

Eric Walravens Eric Walravens
29 avril 2016

Imagine demain le monde - Aujourd’hui, 73% de la population mondiale n’ont pas accès à une protection sociale complète ; 50 % n’en disposent pas du tout. Où en est ce droit universel ? En quoi ce système garantissant à chaque individu des revenus su sants tout au long de sa vie (assurance maladie, allocations de chômage, pension...) et un accès à des services de base est-il si précieux ? Alors que notre sécurité sociale fête ses 70 ans d’existence, que les Etats imposent des cures d’austérité, Imagine fait le point sur cet enjeu capital pour réduire les inégalités et accroître la prospérité.

« L’Etat-providence est révolu. Les gens qui ne le comprennent pas n’ont aucune idée de ce qui est en train de se passer. Ils veulent arrêter de travailler à 60 ans, avoir le soutien du CPAS et une bonne grosse pension, mais cela n’est simplement plus possible, déclarait en 2011 l’homme d’affaires Léopold Lippens [1]. Ils pensent qu’une structure qui a 30 ou 40 ans peut perdurer pendant des siècles.  » Des propos faciles à tenir lorsqu’on est bourgmestre de Knokke-Heist, président de la Compagnie du Zoute et propriétaire de la moitié de la côte belge, mais qui résume assez bien une idée dans l’air du temps : la protection sociale, ce précieux système basé sur la solidarité et destiné à assurer à tous, et durant toute la vie, des revenus suffisants et un accès aux services de base (soins médicaux, indemnités de maladie, allocations de chômage...), ne serait plus finançable aujourd’hui.

C’est d’autant plus paradoxal que cette idée se répand sur le continent européen, là où ont été inventés les dispositifs de couverture sociale il y a plus d’un siècle, quand le chancelier allemand Otto von Bismarck a mis en place un mécanisme de protection contre les risques de maladie (1883), les accidents de travail (1884) et la vieillesse (1889).

En réalité, si l’on observe bien le monde d’aujourd’hui, la protection sociale n’est pas du tout en régression. Au contraire, de nombreux pays – observant avec envie le niveau de développement humain atteint en Europe – se dotent à leur tour de systèmes de protection.

La Chine, l’Inde et l’Indonésie ont étendu ce filet de sécurité à des milliards d’individus. Des pays pauvres se sont également lancés dans cette direction, à l’instar du Burkina Faso, qui a adopté une loi sur l’assurance maladie univer- selle. Quant aux Etats-Unis, la patrie de Ronald Reagan et de Donald Trump, des progrès ont également été enregistrés ces dernières années grâce à la vaste réforme du système de soins de santé et à l’instauration de la fameuse ObamaCare.

Un droit pourtant universel

Toutefois, malgré ces différentes avancées, les chiffres sont là : selon l’Organisation internationale du travail (OIT), 73 % de la population mondiale n’ont pas accès à une protection sociale complète ; 50 % ne disposent d’aucune couverture [2]. Or, il s’agit d’un droit consacré par plusieurs conventions in- ternationales.

« Les Etats sont tenus de respecter ce droit universel, de le protéger et de le garantir », rappellent les syndicats, les mu- tualités et les ONG, qui ont lancé cette année en Belgique une grande campagne baptisée « Protection sociale pour tous ». Ils réclament, notamment, un financement « durable et solidaire » et la mise en œuvre de systèmes de protection « performants ». Au Nord comme au Sud.

Ils appellent ainsi les décideurs belges et européens à sou- tenir davantage la société civile dans les pays en développement, à défendre une politique fiscale plus « équitable », à développer une politique de l’emploi et des revenus « active et efficace », etc.

Leur argument principal ? La protection sociale, c’est large- ment démontré, est un moyen efficace de réduire les inégalités et la pauvreté dans le monde. Mais c’est aussi un puissant facteur de développement, notamment économique.

La bolsa família mise en place au Brésil est un exemple du genre : avec un coût limité à 0,4 % du PIB, cette aide aux familles les plus pauvres a permis de réduire spectaculai- rement les inégalités depuis son introduction en 2003 (lire notre article en p. 24 du dossier téléchargeable ci-dessous).

Selon certaines études de l’OIT et du FMI, les pays les plus défavorisés parviendraient à mettre en place des programmes efficaces à un coût ne dépassant pas 1 à 2 % de leur PIB. En Afrique et en Asie, un système de protection sociale de base, comprenant des pensions pour les personnes âgées et les per- sonnes handicapées, ainsi que des allocations familiales (mais excluant la santé), se situerait entre 2,2 et 5,7 % du PIB.

Dans les pays riches, les dépenses sociales sont effective- ment plus élevées (environ 20 % du PIB au sein de l’OCDE et 30 % en Belgique, l’un des systèmes les plus chers au monde). Mais ces régimes sont-ils pour autant impossibles à payer ? Certainement pas. Au-delà de la réalité des chiffres (vieillissement de la population, chômage de masse...), c’est une question de choix politique. La fin de l’Etat-providence, n’en déplaise au comte Lippens, n’est pas une fatalité. Et les gros dossiers du moment – de la réforme fiscale (tax shift) aux débats sur l’allocation universelle, du recul de l’âge de la pension aux manifestations des taximen contre le modèle Uber, en passant par la régionalisation des allocations fa- miliales – démontrent combien notre sécurité sociale (qui a 70 ans cette année) peut être soit renforcée, soit rognée si l’on n’y prend garde.

Avec le dossier téléchargeable ci-dessous, Imagine demain le monde vous donne quelques clés pour comprendre un enjeu collectif qui n’a rien d’une bataille d’arrière-garde.

[1Entretien accordé au Standaard.

[2Organisation internationale du travail (OIT), Rapport mondial sur la protection sociale 2014-2015.

Source : introduction dossier sur la protection sociale publié dans Imagine demain le monde, novembre-décembre 2015.

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