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Des femmes, une cause

Sarayaku : la forêt vivante

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
3 novembre 2016

Imagine demain le monde - La petite communauté équatorienne de Sarayaku est venue rappeler à l’Occident la volonté des peuples d’Amazonie de vivre selon leurs valeurs, dans le respect de la nature. Une forêt aujourd’hui menacée par l’industrie pétrolière et le réchauffement climatique.

Ester et Laeticia Santi, Cindy Vargas et Narcisa Gualinga viennent de Sarayaku, une communauté de 1 200 habi-tants, installée sur un territoire de 135 000 hectares le long du fleuve Bononaza, au cœur de l’Amazonie équatorienne. Accompagnées de Sabine Bouchat, une agronome verviétoise qui vit depuis 25 ans en Equateur, elles ont réalisé récemment une tournée européenne afin d’alerter l’opinion sur leur situation. « Nous devons sans cesse nous battre pour défendre nos droits, y compris auprès de notre propre gouvernement !, s’indigne Narcisa Gualinga, 72 ans, qui participe au conseil des sages de Sarayaku. En tant que peuples indigènes, nous sommes théoriquement protégés par la législation. Nous sommes par ailleurs propriétaires de nos terres depuis 1992. Et la nature avec laquelle nous vivons en harmonie est protégée par la Constitution. Malgré tout cela, le respect de notre intégrité et de notre territoire ne va pas de soi. »

La Déclaration de Kawsay Sacha

Pour le malheur des habitants de la forêt, le sous-sol de l’Amazonie regorge de pétrole, ce qui aiguise bien des appétits et contraint les communautés locales à croiser régulièrement le fer avec les compagnies pétrolières.

« Toute l’Amazonie a été découpée en concessions, poursuit la vieille dame. Sarayaku est installé sur le bloc 10 que le gouvernement a concédé à la compagnie italienne Agip. Depuis 30 ans, nous devons régulièrement repousser des équipes de prospecteurs venus déterminer l’emplacement des nappes de pétrole. Pour nous, il est vital d’empêcher les forages, car l’expérience a montré qu’ils sont fatals pour les communautés vivant à proximité. Les Tétés, par exemple, un peuple du nord de l’Amazonie, ont complètement disparu. »

Il y a une vingtaine d’années, Sarayaku a dû affronter les i trusions répétées et particulièrement intimidantes de prospecteurs qui se présentaient accompagnés de militaires en armes. Des familles volontaires se sont alors installées sur les berges du Bononaza pour marquer une présence et surveiller les allées et venues sur ce fleuve qui représente la principale voie d’accès à leur territoire.

Avec l’aide d’associations indigènes et d’activistes étrangers, la communauté a dénoncé ces intrusions devant les tribunaux. Un combat qui a connu son épilogue il y a trois ans devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme. Au grand soulagement de la communauté, l’Etat équatorien fut condamné par la Cour pour avoir violé son territoire. Il s’est également fait rappeler que la communauté devait donner son accord à l’exploitation de son territoire. Ce jugement a éloigné pour longtemps les compagnies pétrolières et donné au petit peuple de Sarayaku un rôle particulier dans la protection de la forêt, car il a démontré qu’une bataille judiciaire pouvait faire plier l’Etat équatorien.

Mais ce combat est loin d’être terminé. « Le nord de la forêt a été totalement dévasté par l’exploitation du pétrole et les plantations de palmiers à huile, poursuit Cindy Vargas. Même le parc Yasuni, que le gouvernement a cherché un moment à protéger, est maintenant mis en exploitation [1]. Dans le sud, il reste 3 millions d’hectares de forêt vierge où vivent différents peuples, dont nous-mêmes, la communauté de Sarayaku. Maintenant que nous avons fait respecter l’intégrité de notre territoire, nous cherchons à préserver toute la forêt encore intacte avec ses 200 000 habitants. »

  (Crédit : © I. Madariaga/ K. Quintana, IACHR )

Fort de sa cohésion et de sa victoire judiciaire, Sarayaku a pris le leadership de la résistance indigène. « Nous avons traduit notre vision de la forêt et la relation que nous entretenons avec elle dans la Déclaration de Kawsay Sacha (littéralement : la « Déclaration de la forêt vivante »). On ne conçoit pas la nature comme quelque chose de différent des hommes ou des femmes. Et inversement, l’humanité ne peut être pensée autrement que dans son rapport à la nature. Tout est entremêlé, interdépendant, lié par des relations d’équilibre. Nous en déduisons une vision propre du développement. C’est tout cela que reflète le Kawsay Sacha. »

Portée par Sarayaku, la Déclaration de Kawsay Sacha est devenu le texte fédérateur de tous les peuples indigènes d’Amazonie équatorienne.
En décembre dernier, une délégation a fait sensation à Paris, en descendant la Seine à bord de pirogues traditionnelles, pour porter le message de la Kawsay Sacha à la 21e Conférence sur le climat. « La lutte contre le réchauffement climatique est devenue une priorité, insiste Ester Santi. Il fait plus chaud et le régime des pluies a changé. On voit des plantes dépérir. On ne sait pas pourquoi, c’est tout à fait nouveau.  »

En Amazonie, la violence des pluies est encore amplifiée par la proximité des Andes. Les averses s’abattent sur leurs flancs, s’y concentrent avant de se déverser sur la forêt où elles engendrent de fortes crues. « Nous avons été inondés deux fois, poursuit Ester Santi. Des champs sont emportés, il faut recommencer les semis. Si le fleuve a arraché des bana- niers, la récolte est perdue pour une année entière. »

Des fleurs visibles du ciel

Sur le terrain, la communauté s’organise et met en pratique cette Déclaration de Kawsay Sacha avec notamment son projet « Frontière de vie », qu’a soutenu par l’Opération 11.11.11. Celui-ci vise à baliser de façon inédite les lieux symboliques du territoire de Sarayaku. « Nous plan- tons de grands arbres sélectionnés pour produire de grandes fleurs colorées, précise Sabine Bouchat, ainsi ces fleurs sont visibles depuis le ciel. En dessous, nous plantons des arbres plus petits pour occuper tous les étages de la forêt. Au niveau du sol, nous installons des potagers. A ce jour, 22 espaces, comprenant 20 grands arbres, encadrent les lieux sacrés de Sarayaku, dont les quatre collines protectrices de la communauté. Nous plantons deux à trois nouveaux espaces chaque année. » Le village a également créé un jardin botanique riche de 60 000 plantes différentes, dont certaines ont été ramenées après plusieurs jours de marche. « Le jardin se trouve en montagne, précise l’agronome. On se croirait dans un lieu ordinaire mais les connaisseurs distinguent la diversité des plantes et repèrent celles qui leur sont utiles. Certaines plantes ont des qualités curatives, d’autres sont de précieux matériaux de construction. »

La communauté s’est également dotée d’un centre de santé, d’un lieu d’accueil de patients et de rencontres sur le thème des médecines alternatives. Un projet qui se révèle cependant difficile à mettre en place. « Nous avons du mal à recruter des chamanes, confie Narcisa Gualinga. Leur savoir demande un long apprentissage. Les jeunes qui sont allés se former ou travailler en ville refusent à leur retour de se plier à la rude discipline alimentaire, sexuelle et sociale qu’exige la vie de chaman. Nous préservons notre art de vivre aussi pour susciter des vocations. » Et aider ce petit peuple d’Amazonie à préserver sa
forêt et son art de vivre.

[1La préservation du parc Yasuni fit l’objet d’une offre inédite de la part du gouvernement équatorien. Celui-ci s’engageait à ne pas exploiter le pétrole du parc (soit quelque 850 millions de barils laissés sous terre) contre une aide au développement renforcée, versée sur une base volontaire. La proposition équatorienne permettait aux bailleurs de fonds de faire coup double : lutter contre les désordres climatiques et contribuer à la préservation d’un des parcs les plus riches au monde en biodiversité. le projet, lancé en 2009, souleva dans un premier temps un réel intérêt, puis fut abandonné en 2013 faute de bailleurs de fonds suffisants. Voir Imagine n° 95, janvier-février 2013.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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