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Opération 11.11.11

Sénégal : le développement, c’est nos oignons

Stéphanie Triest Stéphanie Triest
29 octobre 2018

Au Sénégal, 72% de la population vit de l’agriculture. En réalité, il s’agit surtout de petites exploitations familiales (95% des exploitations), qui bénéficient peu du soutien de l’État. Plusieurs régions sont confrontées à un problème d’insécurité alimentaire, tandis que la population reste fort dépendante des importations (50 à 80% des besoins). Cette insécurité chronique est renforcée par les menaces qui pèsent sur l’environnement : dégradation des terres, des forêts et des ressources en eau… A leur tour exacerbée par le réchauffement climatique. Face à ce constat, l’agriculture écologique offre une véritable clé pour répondre aux besoins des populations locales : produire assez de légumes de qualité pour se nourrir et assurer un revenu à sa famille, sans devoir partir en ville.

Stéphanie Triest, CNCD-11.11.11

Opération 11.11.11 / Sénégal : Le développement, c’est nos oignons

https://youtu.be/Yr-yfpAkZ90

A la manœuvre dans ces exploitations familiales, la plupart du temps, des femmes. C’est elles qui sont responsables des périmètres maraichers créés par l’ONG Agrecol, partenaire d’Autre Terre au Sénégal.

A Koulouck, un petit village en rase campagne aux alentours de Thiès, à l’Ouest du Sénégal, un groupe d’une cinquantaine de femmes cultive des oignons, des poivrons, du piment, des tomate, des choux, du niébé [une variété de haricot]… Une production assez diversifiée, plutôt rare, dans cette région enclavée et surtout, qui s’étale sur toute l’année. Ce n’était pas le cas jusqu’en 2017.

« Avant, nous devions partir en ville en laissant notre famille ici, au village, sans aucune occupation, pour chercher du travail là-bas… C’était ça le problème », se rappelle Ndèye Caimba Dièye, présidente du groupement des femmes de Koulouck. « Avant, il n’y avait qu’une seule campagne [récolte], maintenant, il y en a deux, pendant l’hivernage [la saison des pluies] et la saison sèche ».

De fait, à la fin mars, les femmes de Koulouck sont encore en plein dans la récolte de l’oignon, plus précisément, « l’oignon violet de Gambie, une variété très productrice et « résistante  », explique Moussa Diop, expert technique chez Agrecol, spécialisé dans l’agroécologie.

« Les femmes étaient découragées, parce que chaque année, elles n’obtenaient pas ou peu de production. Mais quand je suis arrivée, j’ai lutté avec elles pour leur montrer que c’est possible.

Aujourd’hui, nous avons une bonne récolte d’oignons, c’est dû à l’entretien, parce que c’était difficile de récolter quelque chose ici. Ce périmètre était aussi très infesté, attaqué par les nématodes [des parasites]. Quand je suis arrivée, on a appliqué ensemble avec les productrices « une lutte intégrée ». On a pris en compte les connaissances endogènes et on a y intégrer les connaissances scientifiques ».

Comment ? Les femmes jonglent avec l’association des cultures, pour permettre aux plantations de se protéger entre elles, de rationnaliser l’eau et de mieux gérer l’espace, laissée en partie en jachère. Autre exemple : des feuilles de moringa sont déposées sur les semi pour les protéger du vent. Cette plante sert aussi de fongicide, elle permet de lutter contre les insectes et… le diabète, elle se mange.

Ce type de savoir-faire, les femmes l’utilise en toute autonomie après avoir suivi une formation avec Agrecol. L’ONG a aussi financé du petit matériel, rudimentaire, pour que les femmes restent indépendantes financièrement. La gestion financière et foncière sont en effet d’autres aspects du programme. A Koulouck, le groupe est propriétaire d’un terrain d’1, 5 hectares, chaque femme gère une parcelle de 200 mètres carré. Elles se nourrissent et vivent grâce à la vente de leur production.

Vivre du bio, une utopie ?

Sur les marchés avoisinant – où les marchandises d’importation ou produits par des firmes étrangères à faible coût au Sénégal (Inde, Chine) sont très présents-, le bio se vend parfois au même prix que les produits conventionnels. Par contre, il se conserve mieux. Les femmes peuvent donc attendre avant d’écouler leur production, si elles estiment que les prix sont trop bas.

  (Crédit : © Véronique Paternoster )

« Au Sénégal, c’est moins cher de produire du bio, parce que pour les produits conventionnels, on achète de l’engrais. Pour le bio, on fait du compostage, on utilise du fumier. Dans ce village, les gens font de l’aviculture, ils utilisent la fiente pour fertiliser le sol. Et cela ne coûte rien. Donc, les femmes gagnent mieux leur vie avec cette production », conclût Awa Fall, chargée de programme Agrecol.

Le périmètre de Koulouck, aussi mesuré soit-il, apporte donc une réponse concrète et durable aux besoins des femmes du village. Sur une année, elles sont capables d’en tirer 3 à 5 tonnes de production. Avec l’aide d’Autre Terre, Agrecol a implanté le même type de programmes dans 7 villages (4 dans la région de Thiès, 3 en périphérie de Kaolack, plus au Sud).

A quelques kilomètres de Koulouck, à Thiès, Agrecol travaille avec le Réseau des Femmes pour l’Agriculture Biologique et le Commerce Équitable, le REFABEC. Le réseau gère quatre activités : la transformation de céréales bio comme le mil, le maïs, pour en faire de la brisure, du couscous, un restaurant bio, un marché et une boutique bio. 94 femmes y sont actives.
En effet, les Sénégalaise occupent la majorité du secteur de l’économie informelle, les membres du réseau trouvent ici un meilleur débouché économique, grâce au soutien technique et matériel d’Agrecol. Au siège de l’ONG, un premier marché bio de la ville a ouvert ses portes et commence à trouver sa clientèle. A deux pas, un restaurant bio est hébergé dans un local prêté par la mairie. Ce qui permet d’offrir des plats bio au prix standard (1200 franc CFA), délicieux et bien meilleur pour la santé.

Le périmètre maraîcher, comme le réseau, représente une avancée à trois niveaux : les femmes gagnent mieux leur vie, grâce à des marges réduites ; elles mangent, elles et leur famille, des produits de meilleure qualité, bons pour la santé ; l’agroécologie permet de préserver l’environnement, dans un pays où la sécheresse est renforcée par le réchauffement climatique, d’où des ressources en eau de plus en plus rares, et par la déforestation. Un cercle infernal auquel n’est pas étranger l’exploitation agricole intensive mené par des firmes étrangères, qui achètent des milliers d’hectares à bas prix.

C’est pourquoi, d’autres ONG belges (ADG, Caritas…) soutiennent l’implication des communautés locales, en particulier des femmes, dans l’agroécologie au Sénégal, avec l’Opération 11.11.11.

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