Conférence sur le financement du développement #FFD4

Séville ou la chronique d’un rendez-vous manqué

Bilan du sommet qui s'est tenu du 30 juin au 4 juillet
© Mariscal / UN Photo

La quatrième Conférence de l’ONU sur le financement du développement s’est tenue à Séville du 30 juin au 3 juillet 2025, dans un contexte mondial particulièrement tendu. L’enjeu était de taille : comment mobiliser les ressources nécessaires pour combler l’immense déficit de financement des Objectifs de développement durable (ODD), aujourd’hui estimé à plus de 4 000 milliards de dollars par an  ?

La conférence de Séville, qui a fait suite à celles de Monterrey (2002), Doha (2008) et Addis-Abeba (2015), devait constituer le principal cadre multilatéral de discussion sur les orientations mondiale du financement du développement.

Elle a rassemblé chefs d’État, représentants des composantes du système onusien, des Institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI, etc.) ou du secteur privé, ainsi que de nombreuses organisations de la société civile.

Un contexte mondial sous tension

Avant même la tenue du sommet, le document final de la Conférence a été adopté le 17 juin à New York, sous le nom de Compromiso de Sevilla. Si la version provisoire du texte contenait des promesses encourageantes, le compromis final est plutôt synonyme d’occasion manquée. Une série d’engagements vont dans le bon sens, mais le texte manque cruellement d’ambition et n’est pas à la hauteur des enjeux mondiaux. La cause  ? La résistance des pays riches, dont l’Union européenne, face aux propositions constructives des pays en développement, en particulier le Groupe Afrique.

Deux semaines plus tard, la conférence a débuté dans un contexte climatique extrême : une vague de chaleur inédite frappait Séville, avec des températures atteignant les 43 degrés à l’ombre. La veille de l’ouverture, des organisations de la société civile ont fait entendre leurs voix dans les rues : « Economic justice, now  !  »

Manifestation en marge du Sommet de Séville
Manifestation en marge du Sommet de Séville
© LAPAS (Facebook)

La situation économique internationale est, en effet, particulièrement tendue. Depuis la crise du Covid-19 Covid-19
Coronavirus
covid-19
coronavirus
, les inégalités se sont accrues entre les pays. Au cœur des préoccupations figure la crise persistante de la dette souveraine qui affecte de nombreux États et les prive de ressources essentielles pour financer la santé, l’éducation ou l’alimentation. Débora Freire, sous-secrétaire à la Politique fiscale du Brésil, a souligné la gravité de la situation lors de la Conférence en rappelant que la richesse des milliardaires a augmenté de 33 000 milliards de dollars au cours des sept dernières années — soit 22 fois le montant nécessaire pour éradiquer l’extrême pauvreté [1].

Outre la crise de la dette crise de la dette , les pays en développement sont disproportionnément affaiblis par les répercussions de la guerre commerciale, ainsi que par les coupes drastiques dans les budgets d’aide internationale. À cela s’ajoutent les crises du climat et de la biodiversité. L’Afrique, à titre d’exemple, est l’une des régions les plus exposées aux effets du dérèglement climatique tout en étant le continent qui porte le moins de responsabilités de ce phénomène, comme l’a rappelé le Président de l’Angola, au nom du Groupe des États africains.

Dans ce contexte instable, marqué également par des recompositions géopolitiques et une fragmentation croissante autour des grands enjeux mondiaux, la coopération Nord-Sud semble s’effriter de plus en plus.

L’aide publique au développement coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
 : un outil fragilisé

Face à l’ampleur et à l’urgence des enjeux, l’aide publique au développement (APD), en tant qu’outil central de la lutte contre la pauvreté, devrait occuper une place prioritaire dans les négociations. Or, la situation demeure préoccupante, tant en termes de volume que de modalités.

Le Compromiso de Sevilla réaffirme l’engagement historique – adopté dès 1970 – des pays développés à mobiliser 0,7 % de leur revenu national brut, en faveur de l’APD. Le président de l’Équateur, Daniel Noboa, a rappelé l’importance de cet objectif, en insistant sur la nécessité de le traduire concrètement dans les politiques nationales.

Les perspectives concrètes sont, en effet, alarmantes. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’aide internationale pourrait diminuer de 9 à 17 % en 2025 par rapport à 2024, une année qui avait déjà été celle d’une baisse après cinq années consécutives de hausse [2]. Des coupes budgétaires majeures ont été annoncées dans plusieurs pays donateurs : un quart en Belgique, plus d’un tiers en France, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, et jusqu’à 83 % aux États-Unis, où l’agence USAID a été brutalement démantelée.

Lors de la Conférence, les débats ont mis en lumière des divergences marquées quant à l’usage et aux priorités de l’APD. Pour plusieurs États du Sud, soutenus par les organisations de la société civile, l’aide doit rester guidée par les principes d’efficacité et avoir pour objectif central l’éradication de la pauvreté et ce, conformément aux engagements pris au travers des Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide (2005) et de Busan sur l’efficacité du développement (2011).

Le discours dominant s’en écarte cependant, privilégiant la mobilisation de capitaux privés à travers des partenariats public-privé et des mécanismes de financement mixte. Le Business Forum a dès lors occupé une place centrale lors du Sommet, illustrant la prédominance du modèle « private finance first » et du paradigme dit des « billions to trillions », selon lequel le développement doit être financé par la mobilisation massive de capitaux privés.

L’Union européenne a ainsi mis en avant des initiatives telles que le programme Global Gateway, appelant à un engagement massif du secteur privé. Estimant que les ressources publiques sont devenues insuffisantes, le président de la Banque mondiale a plaidé pour une collaboration basée sur des perspectives de rendement, dans laquelle les fonds publics serviraient à absorber une partie des risques afin d’attirer les investissements privés.

Le ton était donné. Ce paradigme n’est pourtant pas sans risques. En orientant les fonds publics vers des mécanismes visant à séduire le secteur privé, l’aide au développement court le danger d’une captation par les entreprises, au détriment des besoins fondamentaux. Des ressources essentielles — pour l’éducation, la santé ou la sécurité alimentaire — risquent ainsi d’être détournées vers des projets dont les bénéfices pour le développement durable restent incertains.

Crise de la dette souveraine : un frein majeur au développement

Antonio Guterres, Secrétaire général de l'ONU.
Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU.
© Manu Elias / UN Photo

Dans son discours d’ouverture, António Guterres, secrétaire général des Nations unies, a alerté sur l’aggravation de la crise de la dette, soulignant que plus de 1 000 milliards de dollars sont consacrés chaque année au seul service de la dette. Ce fardeau financier empêche des investissements vitaux : plus de 3,3 milliards de personnes vivent aujourd’hui dans des pays où le remboursement de la dette mobilise davantage de ressources que les budgets de la santé ou de l’éducation [3]. La question de la dette souveraine constitue dès lors un enjeu central pour le financement du développement.

Malgré les demandes portées par l’Union africaine et les petits États insulaires en faveur d’une convention onusienne permettant de mettre en place un mécanisme multilatéral de résolution des dettes souveraines, le document final ne fait qu’évoquer ce processus de manière vague et non contraignante. En revanche, le rôle central du FMI, de la Banque mondiale et du G20 est réaffirmé.

Ce statu quo représente un revers majeur puisque ce sont précisément ces institutions qui entretiennent un système profondément déséquilibré. Structurellement dominées par les pays créanciers, qui y détiennent la majorité des voix, elles sont peu démocratiques. Par ailleurs, elles minimisent les besoins d’annulation de dette, laissent aux créanciers privés la possibilité de faire traîner les négociations indéfiniment, et maintiennent de nombreux pays dans une situation de surendettement, même après l’application de mécanismes de restructuration.

La responsabilité des créanciers a d’ailleurs été clairement dénoncée lors de la conférence par Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, qui rappelle qu’ils sont censés avoir une connaissance fine des risques. Il dénonce un déséquilibre structurel : alors qu’il existe des outils pour gérer les dettes au niveau national, aucun mécanisme équitable n’existe au niveau international pour aider les États en crise. Cela contribue à maintenir, voire aggraver, la spirale de la dette pour de nombreux pays du Sud. Un constat largement partagé par ces derniers, qui estiment que les solutions actuelles, pilotées par les bailleurs, manquent de transparence, de légitimité et d’efficacité.

Fiscalité internationale : avancées timides et résistances persistantes

Deux initiatives intéressantes ont émergé de la Conférence : d’une part, le Brésil et l’Espagne ont lancé une coalition en faveur de la taxation des ultra-riches ; d’autre part, la France a proposé la création d’une alliance internationale visant à instaurer une taxe sur les billets d’avion. Ces initiatives constituent des avancées positives en matière de financement du développement. Néanmoins, face à l’ampleur des crises mondiales, un engagement plus ambitieux et structurel demeure nécessaire.

L’une des principales revendications des pays du Sud porte sur l’adoption d’une convention fiscale internationale, destinée à lutter contre l’évasion fiscale des multinationales et des grandes fortunes. Les négociations prévues à l’ONU à partir du mois d’août 2025 constitueront une échéance clé à cet égard.

Le document final de la Conférence réaffirme son soutien à cette initiative et marque d’autres avancées, notamment en matière de progressivité fiscale et de transparence. Néanmoins, des limites notables subsistent : le texte tend à ériger les normes fiscales des pays du Nord en standards universels, sans reconnaître suffisamment les contraintes qu’ils imposent aux pays du Sud, que ce soit par des pratiques fiscales agressives, des accords bilatéraux inéquitables ou le pouvoir des grandes entreprises domiciliées sur leur territoire.

Il convient dès lors de lire entre les lignes de certains discours émanant de pays riches. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, tout comme le président français Emmanuel Macron, ont insisté sur la nécessité pour les États en développement de mettre en place des fiscalités domestiques fortes, mais sans faire référence à la part de responsabilité des États du Nord — que ce soit à travers leur influence disproportionnée au sein des instances internationales (G20, OCDE, FMI), ou via l’inaction face aux pratiques fiscales de leurs multinationales.

Le Honduras a adopté une posture critique à l’égard des Institutions financières internationales, dénonçant les effets délétères des privatisations et les inégalités générées par un système économique oligarchique. Le pays a défendu une transformation structurelle du système financier mondial, basée sur la justice sociale et les droits humains.

Une société civile marginalisée dans les négociations

© Society for International Development (sur X)

Les organisations de la société civile ont vu leur participation fortement restreinte, notamment lors de la phase de finalisation du compromis à Séville. Le sommet lui-même s’est révélé peu inclusif, en raison d’obstacles administratifs, notamment des difficultés d’obtention de visa, et de la présence limitée de panélistes issus de la société civile dans les espaces officiels.

Dès le deuxième jour, la sécurité a confisqué éventails, autocollants et prospectus arborant des slogans en faveur d’une convention sur la dette. Des plaintes ont été déposées. Ainsi, le dernier jour de la conférence s’est conclu par une mobilisation inédite au sein même de l’enceinte onusienne – un rappel salutaire de la présence, de la résilience et de l’importance des voix citoyennes

Et maintenant  ?

Alors que les budgets militaires explosent et que les autres sources majeures d’instabilité — pauvreté, exclusion, inégalités, dérèglement climatique — sont reléguées au second plan, les attentes autour du Compromiso de Sevilla étaient élevées. Pourtant, une fois de plus, les pays riches ont esquivé leurs responsabilités face à la crise de la dette et ont poursuivi la promotion d’une approche du développement centrée sur la primauté de la finance privée.

Cette tendance reflète une approche dite pragmatique, alors même qu’elle échoue à transformer un système profondément atteint. Ce consensus apparent rassure sans bousculer, mais freine l’émergence de décisions politiques à la hauteur de l’Agenda 2030 Agenda 2030  [4]. Comment expliquer une telle dissonance cognitive ?

Face à cette inertie, l’intervention d’un représentant des îles Tuvalu a résonné comme un appel clair à la justice. Il a dénoncé la disparition progressive de ses terres, synonyme de pertes culturelles irréversibles et de migrations justice migratoire
migrations
forcées [5]. Les financements existent, a-t-il rappelé, mais c’est la volonté politique qui fait défaut. Pour lui, la justice climatique Justice climatique
changement climatique
changements climatiques
est indissociable de la justice fiscale justice fiscale
Justice fiscale
Justice Fiscale
  : il faut faire payer les pollueurs. Il a plaidé pour une saisie de la Cour internationale de justice afin de garantir le droit des peuples à l’autodétermination et à la subsistance, et d’imposer aux États le respect de la limite des 1,5 °C. «   Protéger 1,5 °C, c’est promouvoir la vie   », a-t-il insisté. Ce combat ne relève pas de la charité, mais de la justice.

Il revient désormais à la société civile, au monde académique et aux pays du Sud de faire entendre leur voix. Sans financements publics solides et sans une réforme profonde de la gouvernance économique mondiale, notre planète ne fera que s’enfoncer dans l’instabilité. Ils et elles doivent démontrer qu’un monde plus égalitaire est à la fois juste, désirable et nécessaire.

Dans ce contexte, le CNCD-11.11.11 plaide pour que la Belgique renonce aux coupes budgétaires importantes prévues dans l’aide belge au développement et qu’elle veille à la cohérence de l’ensemble de ses politiques— qu’elles soient financières, climatiques, commerciales, agricoles ou migratoires — afin qu’elles servent pleinement les Objectifs de développement durable Objectifs de Développement Durable
Objectifs de développement durable
ODD
SDG
Les objectifs de développement durable (ODD), adoptés en 2015, constituent le cadre de référence des Nations unies pour le développement international. Ils remplacent les 8 objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), qui se focalisaient sur les seuls symptômes sociaux de la pauvreté dans les pays en développement, sans en interroger les causes structurelles. Principaux changements ? Tous les pays sont concernés et les objectifs, désormais au nombre de 17, sont déclinés en 169 cibles précises. Les ODD sont donc, en bref, l’horizon que s’est fixé l’ONU pour un développement harmonieux.

Ce programme est ambitieux, puisqu’il vise à généraliser à l’ensemble du monde le développement économique et social, tout en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et l’utilisation des ressources naturelles. Une perspective illusoire sans une transition rapide et radicale vers de nouveaux modèles de développement, à la fois plus pauvres en carbone, moins gourmands en matières premières et plus équitablement répartis.
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Cela implique de jouer un rôle actif et positif sur la scène internationale, notamment au sein de l’Union européenne et des Nations Unies. Cela doit se traduire par un soutien à la création d’une convention internationale encadrant la gestion de la dette souveraine, à l’élaboration d’une convention fiscale multilatérale portée par les Nations Unies, ainsi qu’à la mise en place d’une convention sur l’aide publique au développement sous l’égide de ces dernières. Il s’agit également de respecter les engagements internationaux en consacrant 0,7 % du Revenu national brut à l’aide publique au développement, tout en veillant à ce que cette aide respecte les principes d’efficacité.

[1Chiffres tirés du dernier rapport d’Oxfam : Oxfam, juin 2025, EN Brief - From Private Profit to Public Power EN.pdf | Avec la technologie Box, https://oxfam.app.box.com...

[2OCDE, « L’aide internationale recule en 2024 pour la première fois en six ans », communiqué de presse, 16 avril 2025 ; données préliminaires

[3UNCTAD, 2025, Crise de la dette : la dette extérieure des pays en développement atteint le chiffre record de 11 400 milliards de dollars | ONU commerce et développement (CNUCED), https://unctad.org/fr/new...

[4En 2015, les chefs d’État de 193 pays membres de l’ONU ont adopté un nouvel agenda du développement durable visant à construire, d’ici 2030, un monde plus juste, durable et en paix. Cet agenda, connu sous le nom d’Agenda 2030, fixe 17 Objectifs de développement durable (ODD en français, ou Sustainable Development Goals – SDG – en anglais) et 169 cibles à atteindre dans des domaines aussi variés que l’éradication de la pauvreté, la lutte contre la faim, l’accès à une éducation de qualité, la réduction des inégalités, les modes de production et de consommation durables, ou encore la lutte contre le changement climatique.

[5Voir notamment : National géographique, 2024, Cette île du Pacifique est en train de disparaître | National Geographic, https://www.nationalgeogr...