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Sommet UE/CELAC : le commerce, seule priorité de l’Europe ?

Stephane Compère Stephane Compère
9 juin 2015

Le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE et de la Communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes (UE-CELAC) se tient à Bruxelles ces 10 et 11 juin. Le respect des droits humains et le développement durable doivent-ils être subordonnés aux pratiques commerciales ?

Depuis les Sommet de Rio de Janeiro de 1999, les dirigeants de 61 pays, les 28 de l’Union européenne (UE) et les 33 de la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (Celac), se rencontrent tous les deux ans pour renforcer les relations entre les deux régions. Thème du Sommet de Bruxelles 2015 : Concevoir notre avenir commun pour offrir à nos citoyens des sociétés prospères, solidaires et viables à long terme. Il sera intéressant de voir entre « prospérité » ou « solidarité » quelle sera la priorité portée par les deux présidents du sommet aussi éloignés que Rafael Correa (socialiste « bolivarien », président de l’Équateur et président en exercice de la Celac) et Donald Tusk (président du Conseil européen et ex-Premier ministre libéral-conservateur de la Pologne).

Influence grandissante des Etats-Unis et de la Chine

L’UE, qui reste provisoirement le deuxième partenaire économique de l’Amérique latine et des Caraïbes (ALC), est depuis plusieurs années mise sous pression face à la concurrence commerciale des Etats-Unis et de la Chine dans la région. Chine et ALC ont vu leurs échanges commerciaux bondir de 20 milliards $ en 2000 à 289 milliards $ en 2013 et le gouvernement chinois promet des investissements à hauteur de 250 milliards $ lors des 10 prochaines années.

En réponse, l’UE veut mettre en avant son « modèle européen ». Mais elle aura de plus en plus difficile à le faire valoir, embourbée par une économie en panne et des politiques de récession qui affectent durement ses propres membres. L’UE a développé ces dernières années, un « partenariat stratégique » avec les pays latino-américains qui comprend des aspects de dialogue politique et de coopération, mais surtout des aspects de commerce à travers des politiques de libéralisation des marchés, de protection de ses investissements et d’accès aux ressources naturelles. L’UE a négocié une série d’accords de libre-échange (ALE) avec différent pays et sous-régions (Chili, Mexique) et plus récemment avec l’Amérique centrale ou le Pérou/Colombie. Ces derniers, bien que mis en application provisoire, sont en processus de ratification dans les divers parlements européens et font actuellement débat dans les parlements belges. Le sommet UE-CELAC abordera également les négociations pour un ALE avec le Mercosur et prépare la renégociation de l’ALE avec le Mexique, quinze ans après sa ratification.

Les accords de libre-échange vont accentuer le phénomène de « re-primarisation » de l’économie latino-américain

Accords taillés sur mesure pour les transnationales

Les organisations sociales et de la société civile des deux régions se sont prononcées contre ces accords, estimant qu’ils sont surtout taillés pour favoriser les entreprises transnationales.
Ils mettent en place des mécanismes contraignants en cas de non respects des engagements commerciaux des parties, mais ne contiennent pas de mécanismes contraignants en cas de violations des droits humains, sociaux ou environnementaux.
Ils vont accentuer le phénomène de « re-primarisation » de l’économie latino-américaine, dépendante des exportations fluctuantes des matières premières. En période de prix élevés, cela aura permis de sortir un grand nombre de personnes de la pauvreté. Mais cela a également creusé les inégalités, l’ALC étant la zone la plus inégalitaire du monde.

Cette politique de redistribution risque d’être mise à mal ces prochaines années, car la croissance n’est plus au rendez-vous dans certains pays émergents (Brésil, Argentine). Ce modèle basé sur l’agro-exportation, l’exploitation des ressources minières, la libéralisation via des accords de libre-échange,… participe à l’amplification d’autres phénomènes tels que la pression foncière, l’accaparement des terres, la décomposition de filières de production (tel que celle du lait, où les petits producteurs sont incapables de faire face aux produits importés), l’augmentation des inégalités sociales, de la répression de la protestation sociale,...

Au Guatemala, 70 syndicalistes ont été assassinés depuis 2007. En Colombie, 26 syndicalistes l’ont été en 2013 selon l’OIT et l’ONU [1] de même que 45 défenseurs des droits humains et 25 défenseurs de l’environnement [2], le plus souvent dans des zones riches en ressources naturelles. Les mobilisations sociales de 2013 et 2014 dans ces pays étaient directement liées aux ALE et aux impacts pour les populations fragilisées. Au Pérou, on dénombrait en septembre 2014 quelques 201 conflits sociaux, dont 158 actifs et 92 liés aux activités minières.

Les organisations de la société civile, qui ont tenu un Forum bi-régional les 19 et 20 mars dernier [3], estiment que les entreprises européennes ne peuvent nier ces violations et doivent appliquer à leurs filiales et leurs intermédiaires les mêmes normes de respect des droits humain et du travail dans les pays tiers, que celle qu’elles se voient imposées chez nous. Par exemple, la Colombie est un des pays ayant le taux le plus élevé de population déplacée au monde. Afin de ne pas accroitre ce phénomène, les entreprises doivent s’assurer que leurs investissements dans l’achat de terres (pour l’agro exportation, les ressources naturelles,…) ne se fera pas sur des terres spoliées ou de personnes déplacées. Cela sera un point abordé lors du Sommet UE-CELAC, qui prévoit de saluer le processus de paix entamé par le gouvernement colombien et la guérilla des FARC. Mais la paix en Colombie ne sera durable que si on s’attaque réellement au problème de l’accès à la terre.

On constate des avancées en Amérique latine : diminution de la pauvreté, intégration régionale, meilleur redistribution des richesses dans certains pays « progressistes »… Si en Europe les politiques d’austérité ont généré des mobilisations sociales importantes, il en est de même en Amérique latine et dans les Caraïbes (ALC) : lutte contre les Fonds vautours en Argentine, campagnes contre Chevron-Texaco en Equateur, mobilisations contre les mégaprojets miniers au Pérou, contre les féminicides en Amérique centrale ou mobilisation des étudiants pour une éducation publique de qualité au Chili,...

Renforcer la société civile

Les organisations sociales d’UE et d’ALC ont encore un rôle à jouer pour une relation solidaire et égalitaire bi-régionale. Cela passe, entre autres, par le renforcement de cette société civile dans son rôle de contre-pouvoir et de proposition alternative, par le développement de politiques fiscales et de redistribution plus justes, par une cohérence entre les politiques commerciales et les politiques de développement (changement climatique, agriculture, énergie,…), la mise en place de politiques publiques qui garantissent la protection sociale pour tous.

Le dialogue politique et la coopération, objet des débats des sommets des chefs d’Etats, sont souvent subordonnés aux intérêts commerciaux. Mais, si le commerce peut être un facteur de développement, il doit être régulé, respecter les normes internationales et ne pas se faire au détriment des populations locales et de l’environnement.

Pour le CNCD-11-11-11, les deux régions doivent promouvoir des relations moins asymétriques, qui intègrent la participation citoyenne, le respect du droit à la consultation des populations affectées par les investissements dans le secteur des ressources naturelles, la transparence et le monitoring des ALE.

Au niveau belge, la coopération au développement avec l’ALC est en mutation. Le Ministre Alexander De Croo a décidé que la coopération au développement officielle belge allait se retirer des pays 3 pays partenaires d’Amérique latine (Bolivie, Equateur et Pérou) pour se concentrer sur les pays moins avancés. Cela peut se justifier, mais cela ne doit pas empêcher les ONG à poursuivre leur travail dans cette région où elles ont un rôle à jouer pour développer un partenariat commun sur les enjeux globaux auxquels nous sommes tous confrontés tels que le changement climatique, la protection sociale, le travail décent, etc.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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