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Sri Lanka : vivre de son salaire, un droit humain, une lutte permanente

Michel Cermak Michel Cermak
19 février 2014

« J’ai deux enfants que j’élève seule. Je n’ai même plus les moyens de payer notre loyer. Aucune usine ne veut nous engager depuis que nous avons été renvoyés et désignés comme ’fauteurs de troubles’ simplement pour avoir demandé un salaire suffisant pour vivre. Aidez-nous à retrouver notre travail.  »

Comme Thilini (Prénom d’emprunt), ils sont 179 travailleurs à avoir été ainsi licenciés en janvier 2014, et 15 représentants des travailleurs suspendus, dans l’usine Palla au Sri Lanka, qui produit pour Bata, un vendeur de chaussures en ligne présent en Belgique.

Travaillant pour la plupart depuis 8 à 10 ans dans cette usine, leurs salaires nets avoisinaient les 60 à 90€/mois, pour des journées de 10h de travail. Pour comparaison, un salaire suffisant pour vivre est évalué à 259 € au Sri Lanka. Loin d’ « oser » réclamer une telle augmentation, ces travailleurs demandaient simplement que leurs salaires soient adaptés à la hausse du coût de la vie, comme cela se faisait régulièrement depuis de nombreuses années dans cette usine. Ces adaptations étaient nécessaires puisque, selon la Banque mondiale, l’inflation, soit l’augmentation moyenne des prix à la consommation, avoisinait les 6 à 7% par an ces dernières années, avec un pic à plus de 20% en 2008.

  (Crédit : CC Michel Cermak 2014 )

Ce n’est qu’après de nombreuses tentatives de dialogue infructueux avec les nouveaux propriétaires de l’usine, et après avoir accepté deux reports de plusieurs mois des adaptations de salaires prévues, que ces travailleurs ont fini par décider d’entrer en grève. Au lieu d’entamer un dialogue, les employeurs ont persévéré dans leur logique de confrontation, ont expulsé de l’usine 236 travailleurs, qui ont alors décidé de rejoindre un syndicat. Quelques semaines plus tard, les patrons ont commencé à donner les tâches les plus difficiles à quinze leaders syndicaux pour ensuite les suspendre et en licencier 179 autres travailleurs, les accusant d’avoir participé à une action « Go slow », leur reprochant donc une productivité insuffisante. Un leader syndical a également reçu des menaces de mort apposées sur son habitation.

Ils sont aujourd’hui sans travail, simplement pour avoir demandé à pouvoir vivre décemment de leurs salaires, tandis que leurs postes de travail ont été repris par des travailleurs intérimaires. Ils ont lancé une procédure de médiation auprès des autorités publiques. Mais leur combat, comme de nombreux autres qui lui ressemblent, a peu de chance d’aboutir si la pression n’est pas mise sur les marques internationales par les consommateurs et leurs gouvernements, dans les pays de consommation de masse qui participent à l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché.

Comment promouvoir le travail décent ? Laisser les travailleurs se défendre !

Ce cas n’est malheureusement pas isolé et démontre comment la liberté d’association et le droit à la négociation collective, des droits fondamentaux dont on imagine difficilement qu’ils sont encore régulièrement bafoués dans de nombreux pays, sont les outils indispensables pour atteindre enfin des conditions de travail et des salaires décents pour tous les travailleurs du monde.

Dans des pays comme le Sri Lanka ou le Cambodge, où 5 travailleurs ont été tués en janvier 2014 et 21 emprisonnés jusqu’à ce jour dans une manifestation pour une augmentation de salaire, la meilleure manière de promouvoir un salaire suffisant pour vivre, c’est de soutenir les travailleurs qui prennent des risques, pour leur travail et pour leur vie, et qui réclament de pouvoir, enfin, être respectés dans leur dignité humaine, et justement rémunérés. Et le soutien le plus efficace qu’on peut leur apporter depuis l’Europe, c’est de faire pression ici, avec les consommateurs, les travailleurs et les citoyens, sur les marques et les gouvernements qui disposent des leviers, politiques et économiques, pour faire respecter les droits fondamentaux des travailleurs.

L’Asia Floor Wage Alliance : un combat des travailleurs à la hauteur de la mondialisation

Cette réalité est la base du travail de l’Asia Floor Wage Alliance (AFWA), soutenu en Belgique par achACT et l’Opération 11.11.11.

Asia Floor Wage Alliance . Asia Floor Wage Alliance

Les chaînes de production sont de plus en plus fragmentées et internationales, ce qui permet aux marques vendant des vêtements en Europe de se déresponsabiliser largement des violations des droits de travailleurs qui ont lieu dans les usines de leurs fournisseurs. Beaucoup posent ce constat depuis de nombreuses années. Moins nombreux sont ceux qui cherchent concrètement à construire la solidarité. C’est ce que fait l’AFWA, en partenariat avec la Clean Clothes Campaign : grâce à des contacts réguliers entre organisations de travailleurs en Asie (et progressivement dans d’autres régions du monde), ils relaient régulièrement des combats syndicaux en Asie auprès des marques européennes, de leurs consommateurs et de leurs travailleurs en Europe. Avec parfois des résultats tangibles, comme lorsque certaines marques internationales ont finalement accepté d’indemniser les victimes de l’incendie de l’usine Tazreen, au Bangladesh.

Sur ce terrain, le défi de demain sera d’arriver, en complément à ces appuis indispensables au cas par cas, usine par usine, marque par marque, à développer des approches novatrices plus structurelles, dans lesquelles les marques internationales, les employeurs et les travailleurs locaux se rejoignent sur des engagements communs pour améliorer les conditions de travail. Deux précédents récents inspireront utilement ce travail : l’accord pour la sécurité des bâtiments au Bangladesh et l’accord pour la liberté d’association en Indonésie. Ils ont chacun leurs spécificités et leurs défauts mais ont en commun quelques nouveautés inédites : il sont signés par les organisations de travailleurs locales et par les marques internationales, comme Nike, Puma, Adidas ou JBC et C&A, qui semblent enfin réagir à la pression, et comportent des engagements contraignants et précis, parfois même financiers, de leur part.

Des tribunaux des peuples pour un salaire vital

Ce travail nécessite également que les organisations de travailleurs dans ces pays soient encore plus fortes et plus unies, à l’échelle de chaque pays et de la région, pour faire face à ces challenges internationaux. C’est dans cette optique que l’AFWA organise des tribunaux des peuples pour le salaire vital, des évènements nationaux de grande ampleur nécessitant l’implication de toutes les organisations attachées à la défense des travailleurs dans chaque pays et débouchant sur des « verdicts » qui peuvent servir de feuille de route pour le combat sectoriel national en faveur d’un salaire vital.

Tribunal permanent des peuples au Cambodge, 2012 . Tribunal permanent des peuples au Cambodge, 2012

Depuis 2011, trois tribunaux ont été organisés, au Sri Lanka, au Cambodge et en Inde. 2014 verra encore l’organisation d’un tribunal en Indonésie suivi d’un tribunal international visant à faire la synthèse des précédents tout en marquant fermement la volonté d’un travail régional et international indispensable pour mettre fin à la concurrence entre pays basée sur des salaires de misère. Un forum international sera organisé en 2015 à Bruxelles et sera l’occasion d’interpellations publiques des marques et décideurs politiques pour un salaire vital

Enfin, l’AFWA, le CNCD-11.11.11 et achACT travaillent aujourd’hui à développer davantage un pôle de leur collaboration : en complément au travail mené vis-à-vis des marques, nous renforçons le travail de plaidoyer vis-à-vis des décideurs politiques, en Belgique et en Europe, de manière à défendre des revendications politiques toujours plus proches des réalités et besoins de terrain. Le CNCD-11.11.11 défendra ainsi auprès des décideurs belges des demandes toujours plus précises en matière d’adaptation des politiques notamment de commerce et d’investissement internationaux, de réglementation des entreprises transnationales ou encore de marchés publics durables, pour en optimiser les effets très concrets ressentis au quotidien par des millions de travailleurs dans le monde.

Dans le cadre des prochaines élections européennes, belges et régionales de mai 2014, le CNCD-11.11.11 interpellera les candidats aux élections, leur posant des questions précises par écrit, et oralement lors d’interpellations publiques. Si vous souhaitez faire peser le droit universel à une vie décente et à un travail décent dans les enjeux politiques des prochaines élections, nous ne pouvons que vous encourager à prendre part à ces actions, à prendre connaissance des revendication du CNCD-11.11.11 et des engagements pris par chaque parti, ainsi qu’à venir interpeler avec nous les décideurs de demain.

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