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Succès & limites du Buen Vivir

Jean-François Pollet Jean-François Pollet Edith Wustefeld Edith Wustefeld Johan Verhoeven Johan Verhoeven ...
8 octobre 2014

Imagine demain le monde - En Amérique du Sud, plusieurs pays intègrent le Buen vivir dans la vie publique, un concept indien qui fait primer la convivialité sur la propriété et accorde à la nature une personnalité à part entière. Un projet de société révolutionnaire qui a ses succès et ses limites.


Les succès du Buen Vivir

  • Une souveraineté alimentaire acquise. Les communautés indiennes ne connaissent presque jamais la faim. En effet, leur système agricole communautaire rend collectives la propriété de la terre et la prise de décision sur sa gestion. Vis-à-vis de l’extérieur, ces communautés sont propriétaires de leurs terres et elles les cultivent librement. Mais en interne, la terre n’appartient à personne. Lorsqu’un jeune homme et une jeune fille décident de vivre ensemble, la communauté leur construit un logement et leur attribue un lopin de terre à cultiver. Ce terrain n’est pas donné, il est prêté. Les terres non distribuées sont cultivées par la communauté entière qui en redistribue ensuite les récoltes en fonction des besoins des familles. Les prises de décision sur le prêt de terre, la construction de logements, la gestion des terres collectives se prennent au cours d’une assemblée qui réunit tout le village. Par ailleurs, le commerce de denrées alimentaires est pratiquement inconnu des communautés qui privilégient systématiquement le troc. Poule contre maïs, patates contre haricots...
  • Une frontière d’arbres fleuris. Le Buen vivir peut susciter des projets plutôt poétiques, comme cette initiative baptisée « Frontière de vie » et portée par le peuple Sarayaku, une commune indienne de 1 200 habitants située au cœur de l’Amazonie équatorienne [1]. Ceux-ci ont voulu délimiter leur territoire par une barrière constituée de 300 kilomètres d’arbres à fleurs visibles depuis le ciel.
    Ce projet nous rappelle malheureusement que si le Buen vivir est une réalité juridique, elle peine encore à s’imposer dans les faits. Si les Indiens de Sarayaku ont voulu ainsi délimiter leurs terres, c’est que celles-ci ont été à plusieurs reprises violées par des prospecteurs de pétrole protégés par le gouvernement équatorien. La communauté a dû batailler devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme pourfaire condamner l’Etat équatorien qui ne respectait pas sa propre constitution.
  • Des économies redistributives. Pour lutter contre les inégalités sociales, la Bolivie, mais aussi l’Equateur et le Venezuela, ont pris diverses mesures axées sur la redistribution (hausse des allocations familiales, création d’une pension destinée aux anciens combattants...). En cinq ans, un million de Boliviens sont ainsi sortis de la pauvreté.
  • Les écoles populaires en Argentine. La ruine d’un pays peut aussi donner des idées. En 2001, dans une Argentine alors en pleine débâcle économique, des profs bénévoles ont installé à l’intérieur de l’usine récupérée Impa à Buenos Aires une école spécialement consacrée aux jeunes en décrochage scolaire. Le cursus s’organise sur trois années et s’appuie sur une méthode pédagogique inspirée de l’éducation populaire.
    Chaque élève est responsable de son apprentissage tout autant que l’équipe éducative.
    Autre particularité, chaque cours est donné par un tandem de profs qui se concertent pour faire vivre leur matière. Les horaires sont également flexibles pour permettre notamment aux élèves qui travaillent en journée de fréquenter l’école.
    Au départ, celle-ci était semi-clandestine et fonctionnait grâce au bénévolat. Aujourd’hui, elle est reconnue, ses professeurs touchent un salaire et les diplômes qu’elle dispense ont une valeur légale. L’initiative a même fait des émules puisque 70 autres baccalauréats populaires se sont ouverts dans le pays pour attirer les enfants des quartiers populaires vers les bancs de l’école.
  • L’eau, un droit universel. En 2010, l’Assemblée générale de l’ONU a fait, à la demande pressante de la Bolivie, de l’accès à l’eau potable un droit fondamental. C’est un autre effet positif du Buen vivir. Celui-ci touche les 884 millions de personnes qui, à travers le monde, n’ont pas accès à l’eau potable et les 2,6 milliards d’humains privés d’accès à des services d’assainissement. E.W., J.V. et J-F.P.

Les limites du Buen Vivir

  • Le parc Yasuni sacrifié en Equateur. Situé au cœur de l’Amazonie équatorienne, le parc Yasuni est une zone de biodiversité figurant parmi les plus riches de la planète selon l’Unesco, mais c’est aussi la plus grosse réserve pétrolière du pays. Avec un dilemme à la clé. En effet, si le pétrole est exploité, le parc sera très certainement dévasté. D’où l’idée de l’Equateur de faire appel à la coopération internationale pour sauver le parc. Sa proposition : des pays donateurs s’engagent volontairement à verser 3,6 milliards de dollars, soit la moitié de la valeur de la nappe pétrolière, en échange de la promesse de l’Equateur de ne jamais exploiter ce pétrole.
    La proposition, lancée en 2007, a essentiellement retenu l’attention de quelques pays européens dont la Belgique et surtout la Norvège, un important pays producteur... de pétrole. En vain. En octobre dernier, le Parlement équatorien, constatant que les promesses de dons étaient 30 fois inférieures aux attentes, a autorisé l’exploitation du parc.
  • La route de la discorde en Bolivie. La Bolivie, enclavée au centre du continent, envisage de construire une route traversant le pays d’est en ouest. Cette route représente le maillon essentiel d’un futur axe reliant l’Atlantique et le Pacifique. Le projet a cependant soulevé la colère des indigènes de la région amazonienne du Tipnis (Territoire indigène et parc national Isiboro Secure) qui craignent de voir leur territoire saccagé par la route et les opportunités d’exploitation du parc qu’elle rend possibles. Il y a deux ans, la violence avec laquelle la police a réprimé une marche de protestation a profondément choqué l’opinion publique et divisé la gauche bolivienne. Que faut-il choisir, le respect de l’environnement ou la construction d’une route qui relierait le pays au reste du monde ? Le Parlement bolivien s’est prononcé sans trancher : la décision de
    la poursuite des travaux sera prise après les élections présidentielles d’octobre 2014.
  • Des économies dépendantes des ressources minières et pétrolières. Si la Bolivie connaît l’un des taux de croissance les plus importants du continent, c’est essentiellement grâce à l’exploitation de ses matières premières, gaz et lithium en particulier, qui représentent 80 % de ses exportations. En Equateur, le pétrole alimente le tiers des recettes publiques et au Venezuela, il représente 85 % du commerce extérieur. Sortir de l’extractivisme sera d’autant plus difficile qu’il reste le pilier de l’économie de ces pays.
  • Des indiens reconnus mais emprisonnés. En Equateur, 200 leaders indiens sont actuellement emprisonnés selon Amnesty International. A quoi sert-il d’avoir la parole si on ne peut pas s’en servir ? En novembre dernier, les autorités ont dissous la Fondation Pachamamaqui qui depuis 16 ans structurait les mouvements indigènes et s’oppose aujourd’hui à l’exploitation du pétrole en Amazonie. Pendant ce temps, l’ambassade d’Equateur à Londres accueille depuis un an et demi Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, qui a diffusé le contenu de milliers de documents secrets américains, militaires et diplomatiques, sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan. J-F.P.

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