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Sur la route, pour le droit des migrants

Cécile Vanderstappen Cécile Vanderstappen
18 avril 2011

En Afrique de l’Ouest, les freins à la liberté de circulation se multiplient. C’est ce qu’a voulu constater et dénoncer une « Caravane pour le droit des migrants » qui a traversé 7 pays de la région en marge du Forum social mondial de Dakar. Rencontre avec Jean Jacques Mbelle Abega, son coordinateur.

Ils sont partis le 18 janvier de Yaoundé au Cameroun. Ils sont arrivés le 5 février à Dakar au Sénégal. Ils étaient six au départ, cinq Camerounais et une Française, et 1 200, de toutes les nationalités, lors de leur entrée dans la capitale du pays de la Teranga (« hospitalité » en wolof). L’organisation en février dernier de la 11e édition du Forum social mondial (FSM), la grande messe altermondialiste, a poussé le GRAMI-AC (Groupe de recherche et d’action sur les migrations en Afrique Centrale) à renouveler une expérience lancée en 2008 lors du Forum social africain : la caravane pour le droit des migrants. Son objectif : recueillir des informations sur le terrain et rencontrer des acteurs locaux dans une région, l’Afrique de l’Ouest, où 86% des migrations sont intra-régionales et n’ont pas pour but le départ pour l’Europe.

L’Europe sous-traite sa forteresse

Conférence à Kayes (Mali) . Conférenceà Kayes (Mali)

1997. L’espace Schengen devient réalité. Les frontières internes sont supprimées et la libre circulation des citoyens sur le territoire des parties signataires est instaurée. Corollaire de cette réforme, l’Europe bâtit progressivement une forteresse à l’Est et au Sud de son territoire pour contrôler et freiner les migrations. Depuis la fin des années 90, « la politique européenne commune en matière d’asile et d’immigration, nous explique Claire Rodier, est fondée d’une part sur un volet interne et, d’autre part, sur une « dimension externe », qui consiste à monnayer l’aide apportée par l’Europe à certains pays tiers – pays de départ, ou pays de transit des populations qui migrent – contre leur collaboration en matière de contrôle des frontières [1] ». La forteresse, malgré les tragédies qu’elle engendre, reste poreuse, trop poreuse dans une Europe où les discours contre l’immigration ont la cote. L’Europe opte alors pour une vision laissant la part belle au sécuritaire et organise la sous-traitance du contrôle des flux migratoires. « Nous avons pu constater, explique Jean Jacques Mbelle Abega, coordinateur de la caravane, que les pays d’Afrique de l’Ouest ont tendance à copier une politique et une législation qui rend la circulation des personnes au sein de la région de plus en plus compliquée ». La libre circulation des gens progresse en Europe, elle se restreint en Afrique, malgré qu’elle soit un des objectifs de la CEDEAO [2]. « Ceci nous paraît être en contradiction avec le discours sur l’intégration africaine, les besoins économiques de l’Afrique, l’histoire et les réalités des peuples du continent. Rappelons que les frontières africaines ont été arbitrairement dessinées lors de la conférence de Berlin de 1884 qui a réparti le continent entre les puissances coloniales : des familles se sont vu divisées bien qu’appartenant au même peuple et au même village ». Dans son dernier rapport, le réseau associatif Migreurop dénonce d’ailleurs cette tendance à l’« externalisation » et rappelle avec force que « le droit, reconnu par les traités internationaux, à quitter tout pays et à demander protection ailleurs, est vidé de son sens si les candidats à l’émigration ou à l’asile sont assignés à résidence ou retenus en route [3] ».

La caravane

Marche d'ouverture du FSM . Marche d'ouverture du FSM

Au cours du Forum social africain qui s’était tenu en terre nigérienne en 2008, plusieurs « Caravanes de la dignité » avaient été organisées en amont du Forum, pour relier 9 capitales ouest-africaines à Niamey. Le GRAMI-AC, dont fait partie Jean Jacques, a donc remis le couvert [4]. « Tout au long du voyage, nous raconte-t-il, nous avons fait des conférences de presse pour sensibiliser les locaux, des ateliers ‘santé du migrant’ en présence de médecins locaux, des marches contre les accaparements des terres par les grandes multinationales au Burkina, contre les OGM, la visite de la tombe de Thomas Sankara  [5]. Nous avons rencontré des témoins et des acteurs de l’émigration légale et illégale vers l’Afrique (australe) et l’Europe. Nous avons recueilli des descriptions assez détaillées sur les parcours des aventuriers du désert et de la mer.  »

L’ignorance de ses droits par le voyageur se paye cash

Durant 19 jours, en bateau, ou en bus, la caravane a traversé 7 pays : Le Cameroun, le Nigéria, le Bénin, le Togo, le Burkina Faso, le Mali et le Sénégal. « La première difficulté se trouve au niveau des prix des visas entre pays africains : 2 700 euros au total pour cinq Camerounais et une Française. Un vrai scandale ! La palme d’or du visa le plus coûteux revient au Burkina Faso qui vient d’augmenter le prix du visa court séjour à 143 euros.  »

Le prix du visa est prohibitif mais ce ne sont pas les seuls « frais » auxquels doivent faire face les voyageurs-migrants. Jean Jacques poursuit son récit : « A toutes les frontières terrestres, il nous a été demandé de ‘payer’. Le policier est roi aux frontières. Encouragé par l’impunité et la corruption, certains séquestrent les voyageurs (en règles) dans le seul but d’obtenir quelques pièces de monnaie. L’ignorance de ses droits par le voyageur se paye cash. Il est par exemple plus facile d’entrer au Togo en payant qu’en présentant ses papiers en règle.  »

Jean Jacques Mbelle Abega . Jean Jacques Mbelle Abega

L’Afrique de l’Ouest n’est pas toujours une zone de tout repos pour le voyageur-migrant. Les zones à risque sont multiples. Surtout quand on voyage de nuit. « Dans ce contexte, fermer les frontières s’assimile à du suicide », affirme Jean-Jacques. Rien qu’au Nigeria, la caravane a recensé 71 contrôles armées de patrouilles mixtes sur environ 700 km entre Calabar et Lagos. « Le côté positif des contrôles de police, c’est la sécurité (relative) que la présence policière apporte, même s’il est très pénible de s’arrêter tout le temps  ».

Après moult difficultés rencontrées sur le chemin, la caravane est arrivée à Bamako, au Mali, où elle a été rejointe par d‘autres caravanes lancées par différents mouvements sociaux en marge du FSM. Ensemble, ils ont terminé le voyage jusqu’à Dakar pour participer au Forum et adopter la Charte mondiale des migrants pour que ceux-ci mettent aussi leur pierre à l’édifice de cet autre monde que l’on voudrait sans murs et de pleins droits.

[1Claire Rodier, UE : voisinage et co-développement … , Cahiers de la coopération internationale, n°10, mars 2009.

[2Dès sa création le 28 mai 1975, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’est donné pour objectif cardinal, la mise en place d’une union économique au sein de laquelle sera assurée la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux.

[3Migreurop, « Aux frontières de l’Europe. Contrôles, enfermements, expulsions », rapport 2009-2010, www.migreurop.org

[4Pour organiser la caravane, le GRAMI-AC s’est associé à l’Association des maliens expulsés (AME), et aux réseaux Des Ponts Pas des Murs (DPPM) et Afrique-Europe-Interact.

[5Leader politique burkinabé anti-impérialiste et panafricaniste assassiné en 1987.

source : article publié dans dlm // demain le monde, n°7, mai-juin 2011 // www.cncd.be/dlm

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