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« Tournons la page », l’Afrique reprend son destin en main

Jean Merckaert Jean Merckaert Marc Ona Marc Ona
10 février 2015

En lançant, le 15 octobre 2014, vingt-sept ans après l’assassinat de Thomas Sankara et le coup d’État de Blaise Compaoré, l’appel Tournons la page !, des dizaines d’intellectuels, d’artistes et d’associations d’Afrique et d’Europe ont voulu apporter leur soutien à tous ceux qui se lèvent, au Burkina Faso et ailleurs, pour reprendre leur destin en main. Le magazine français Altermondes a publié une tribune de deux signataire de l’appel – Jean Merckaert, rédacteur en chef de la revue Projet et Marc Ona, représentant Afrique francophone de la campagne Publiez ce que vous payez – ainsi qu’une interview vidéo à Brice Mackosso, secrétaire général de la Commission justice et paix de Pointe-Noire, au Congo.

L’Afrique serait, pour certains, le continent de demain. Ses taux de croissance, ses surfaces cultivables, ses forêts, ses sous-sols, ses nouveaux marchés suscitent toutes les convoitises. Pour d’autres, elle est d’abord un foyer d’instabilité. En vrac, Boko Haram, Ébola, la crise malienne, le chaos centrafricain, les millions de morts dans les Grands Lacs peuplent les imaginaires et font de l’Afrique le lieu de toutes les peurs, de toutes les sauvageries. Un lieu indistinct – un «  pays » ! [Alain Joyandet, ancien ministre français de la Coopération, lors d’un débat télévisé sur LCP, le 30 octobre 2014] – dont il faudrait avant tout se protéger, en élevant des forteresses aux frontières, en décrétant des mises en quarantaine. Aux bonnes âmes, l’on offre un troisième récit : celui d’un continent d’enfants affamés ou bien soldats, du viol comme arme de guerre, de victimes exploitées et passives du pillage, des guerres et des dictatures. Et l’on y répond par la mise en place de corridors humanitaires, de camps, d’aide alimentaire, de parrainages…

La soif de démocratie est universelle

L’Afrique, il faudrait s’y enrichir, s’en protéger ou la secourir. Dans ce triptyque, les populations disparaissent. Leurs aspirations, leurs désaccords politiques, leurs intérêts, leurs projets, leurs rêves, les spécificités de chaque pays ? Il n’en n’est pas question. « L’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie », estimait Jacques Chirac en 1996. « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire  », assénait Nicolas Sarkozy vingt ans plus tard [lors de son discours décrié de Dakar, en juillet 2007] ! Encouragée par le vaste mouvement démocratique qui a débouté Abdoulaye Wade au Sénégal en 2012, la révolution burkinabè est venue apporter, fin octobre 2014, un cinglant démenti à ces visions éculées. En lançant, le 15 octobre 2014, vingt-sept ans après l’assassinat de Thomas Sankara et le coup d’État de Blaise Compaoré, l’appel Tournons la page ! avec des dizaines d’intellectuels, d’artistes et d’associations d’Afrique et d’Europe, nous sentions que le vent de l’Histoire tournait. Nous avons voulu apporter notre soutien à tous ceux qui se levaient, au Faso et ailleurs, pour reprendre leur destin en main. Quelles leçons tirer de cette séquence ? La soif de démocratie est universelle. Et incompressible. Le monde s’était accoutumé à ce qu’en Afrique, le pouvoir soit tenu d’une main de fer par les mêmes dirigeants ou leurs rejetons depuis cinquante ans. Certains y voyaient une garantie de stabilité, sinon les alliés nécessaires à leurs affaires, ou encore un particularisme culturel, la nécessité d’hommes forts. Or les régimes en question, au même titre que ceux de Cuba, de Corée du Nord ou d’Asie centrale, sont bel et bien des archaïsmes. C’est ainsi qu’ils apparaissent aux yeux des Africains : plus de la moitié des Togolais, des Gabonais, des Tchadiens, des Congolais, des Burundais, des Ougandais, des Angolais, des Rwandais, des Zimbabwéens, des Camerounais… n’a jamais connu qu’une seule famille au pouvoir !

On ne joue pas avec la Constitution

La démocratie ne s’exporte pas, elle se conquiert. Qui a renversé le dictateur Compaoré ? Non pas les bombes occidentales, aux effets toujours hasardeux, mais un million de manifestants, pour la plupart jeunes et sans affiliation partisane, désireux de faire le ménage à la tête de l’État à coups de « balai citoyen ». Des jeunes conscients de leurs responsabilités, eux qui s’employaient à nettoyer la ville dès le lendemain de la révolution. Depuis des mois, à l’instar des Sénégalais de Y’en a marre en 2011, ils se retrouvaient, tantôt par équipes de dix, les « cibal », tantôt pour de grands concerts ou manifestations, galvanisés par les chanteurs Smockey et Sams’k Le Jah. On ne joue pas avec la Constitution. La charte fondamentale d’un pays n’est pas gravée dans le marbre, mais c’est elle qui garantit la stabilité des institutions. Elle qui doit protéger le peuple contre les tentations de confiscation du pouvoir. Toute modification, parfois nécessaire, comme au Gabon, pour asseoir la démocratie, doit procéder de la volonté du peuple, par exemple, à la faveur d’une conférence nationale souveraine. Au Burkina, la modification de l’article 37 voulue par Compaoré n’avait d’autre objectif que son maintien. En disant non au putsch constitutionnel, Sénégalais et Burkinabés ont envoyé un signal fort à tous ceux qui, du Burundi au Congo, du Togo à la RDC ou au Rwanda, voudraient se maintenir au mépris de la Constitution. Ils invitent aussi la communauté internationale à faire de cette pratique, condamnée par la Charte africaine de la démocratie, une ligne rouge à ne pas franchir. La dictature prépare l’instabilité. Le retrait de Compaoré à la faveur de la présidentielle de 2015 l’aurait honoré. Son obstination a poussé à la révolte. La communauté internationale fait une erreur fondamentale de diagnostic quand elle voit dans un dictateur le garant de la stabilité. Myope, elle se contente d’une stabilité de façade là où, quand la peur et la corruption empêchent toute expression des contre-pouvoirs, la colère couve. Tôt ou tard, le volcan entre en éruption. Ce sont les institutions démocratiques qui, en mettant des garde-fous à la concentration des pouvoirs, à l’accaparement des richesses, en permettant l’expression des besoins et des aspirations des citoyens, créent les conditions d’une stabilité durable et d’un développement équitable.

Une période charnière s’ouvre

Tourner la page ne suffit pas. Encore faut-il écrire la suite ! Car la démocratie ne se conquiert pas en un jour, elle se conquiert tous les jours. En témoigne, au Burkina, la difficulté à soumettre l’armée à un pouvoir civil, l’emprise d’anciens caciques sur le gouvernement de transition… Faire de l’alternance un catalyseur démocratique, voilà l’enjeu. Au Sénégal, bien des militants de Y’en a marre sont déçus par Macky Sall. Initialement mobilisés dans un front du non au coup d’État constitutionnel, ils apprennent le jeu démocratique et forment désormais les jeunes à l’exercice de
leur citoyenneté. Donner un contenu à l’alternance, structurer des alternatives sont des tâches auxquelles doivent s’atteler tous les démocrates. Une période charnière s’ouvre en Afrique. Après les indépendances, le plus souvent sous contrôle, les conférences nationales du début des années 1990 ont abouti dans de nombreux pays africains à l’institution d’une démocratie formelle. L’heure est venue de lui donner de la substance. Jalonnées de fins de mandats et d’échéances électorales, les années 2015 à 2017 pourraient marquer le terme d’une douzaine de régimes archaïques. Leurs dirigeants ont encore le choix d’une sortie honorable. Faute de quoi, ils prendraient la responsabilité d’exposer leur pays au chaos et à des violences bien plus meurtrières encore que celles commises au Burkina et au Sénégal. Les populations, elles, refuseront d’être privées, plus longtemps, de leur Histoire.

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