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Du Nord au Sud et à l’envers

Un ersatz de lait écoulé vers l’Afrique

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
12 juin 2019

Imagine demain le monde - L’industrie européenne inonde l’Afrique avec un succédané de lait de son invention, une combinaison de poudre de lait écrémé et d’huiles végétales. Ce breuvage low cost présente un goût et un taux de matière grasse proche du lait entier, tout en coûtant un tiers moins cher. Inconvénient, il est moins nutritif et ruine les éleveurs africains qui ne peuvent plus écouler leur propre production.

Les Africains raffolent des produits laitiers qu’ils dégustent le plus souvent dans des préparations très sucrées (le thé et le café) ou sous forme de yaourt. C’est particulièrement le cas dans les villes qui connaissent une forte poussée démographique et où l’on voit apparaitre une classe moyenne friande de produits protéinés.

Chaque Sénégalais consomme l’équivalent de 40 litres de lait par an. A Bamako, la capitale du Mali, 130 000 litres sont écoulés chaque jour. Toutefois, derrière ce marché laitier en pleine croissance (4 % par an environ), la production locale stagne, y compris dans les pays de tradition pastorale.

« Le lait est un produit fragile qui commence à se dégrader dans les heures qui suivent la traite. Faute d’infrastructures pour réfrigérer et distribuer le lait rapidement, les industriels des villes côtières préfèrent donc importer du lait en poudre depuis l’Europe ou la Nouvelle-Zélande », explique François Graas, responsable de l’information de l’organisation belge SOS Faim.

Le commerce de la poudre de lait ravit les industriels du Vieux continent qui parviennent ainsi à se débarrasser d’un encombrant sous-produit, le lait écrémé. Explication.

L’Union européenne est le second producteur mondial, après l’Inde, d’un produit à haute valeur ajoutée, le beurre, avec près de 2,4 millions de tonnes sorties des laiteries en 2017.

Le beurre valorise une partie du lait, sa crème, laissant de côté un liquide protéiné, le lait écrémé. Sachant que la fabrication d’un kilo de beurre entraîne la production de 22 litres de lait écrémé, les stocks de beurre produits en Europe ont généré de gigantesques quantités de lait écrémé dont les industriels ne savent que faire. Pour stabiliser les marchés, la Commission européenne a, de son côté, acheté et stocké, depuis 2015, près de 380 000 tonnes de poudre de lait.

La tentation est bien sûr de vendre cette encombrante poudre aux Africains. Mais ceux-ci réclament un produit bien gras à l’opposé des poudres maigres européennes.

«  C’est alors que les industriels ont commencé à enrichir leur lait écrémé avec des graisses végétales, issues de l’huile de palme, de coprah ou de coco selon les préférences des marchés », poursuit l’expert de SOS Faim.

Une fois réhydratée, la poudre de lait réengraissée se mue en un produit proche du lait entier qui peut être consommé tel quel ou transformé par fermentation. « Les yaourts fabriqués à partir de cette poudre sont fortement sucrés et aromatisés aux extraits de fruits pour masquer la différence de goût, souligne Benoît De Waegeneer qui travaille sur l’alimentation durable chez Oxfam. Ce qui ne les empêche pas de rester plus pauvres en vitamines, plus chargés en acides gras nocifs et de ne pas convenir aux nourrissons. »

Pour attirer le chaland, les poudres reconstituées sont commercialisées sous des emballages qui entretiennent la confusion. Au Sénégal, le lait réengraissé est proposé sous le nom enjôleur de « Belle Hollandaise », rehaussé d’un joli dessin de vache. Au Burkina Faso, il prend le nom de « Bonnet rouge », faisant une mystérieuse référence à la Bretagne.

« J’ai vérifié les contre-étiquettes, reprend le chercheur, elles précisent la composition exacte du produit, je ne vois donc pas de volonté de tromper. Par contre, des informations se perdent inévitablement dans la chaîne des reconditionnements. Les petits marchands informels qui proposent du lait dans des sacs en plastique n’en précisent pas la composition exacte, probablement parce qu’ils ne la connaissent pas. »

Un produit low cost

Au Sud, la poudre réengraissée a pratiquement supplanté la poudre de lait entier. Le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement - Montpellier, France) estime qu’en 2017, elle représentait 78 % des exportations européennes de poudre vers l’Afrique de l’Ouest, soit 308 000 tonnes.

En Asie, son succès grandissant réserve parfois des surprises. « Selon les statistiques douanières, reprend Benoît De Waegeneer, la Malaisie, pays d’Asie producteur d’huile de palme, exporte plus de lait qu’elle n’en importe. Comment fait-elle ? Il est probable qu’elle achète du lait en Nouvelle-Zélande et le réengraisse à l’huile de palme avant de le réexporter vers les pays de la région. »

La popularité de cette poudre low cost est soutenue par son coût pour un tiers inférieur au lait entier, ainsi que par les faveurs des douanes qui taxent son importation à 5 % seulement, contre 30 à 35 % pour les autres produits laitiers.

« C’est une perversion de la fiscalité, s’indigne Benoît De Waegeneer. Les produits finis, yaourt, fromage et lait UHT, sont fortement taxés pour protéger les producteurs nationaux, mais pas les poudres en vrac assimilées à des matières premières destinées aux industries locales. Alors que la poudre est simplement réhydratée avant d’aller saturer les marchés, anéantissant au passage la production locale. On parle beaucoup chez nous des suicides de paysans, mais dans le Sahel, les associations paysannes s’inquiètent du grand nombre d’éleveurs qui abandonnent leurs activités pour passer à autre chose. La perte des revenus du lait impacte particulièrement l’économie des familles qui l’utilisent pour couvrir leurs soins de santé et l’éducation des enfants »

Les éleveurs ouest-africains produisent, selon les estimations, 4 milliards de litres de lait par an, dont 60 millions seulement, soit 1,5 %, sont transformés par les laiteries. La marge de progression de la filière apparait donc particulièrement élevée. « L’Afrique, reprend Benoît De Waegeneer, a identifié deux pro- duits stratégiques pour son développement : le riz et le lait. Elle a déjà déployé, avec succès, des efforts considérables pour encourager sa production rizicole [1]. Elle veut maintenant développer sa filière laitière. Mais pourra-t-elle le faire tant que l’Europe l’inondera avec son ersatz de lait ? Si le Kenya est parvenu à créer une filière laitière solide, c’est en se protégeant avec des taxes de 60 %. »

« Ce dossier est l’exemple parfait des dysfonctionnements du système alimentaire mondial, s’insurge en écho, François Graas. L’Europe, premier partenaire commercial de l’Afrique, assure vouloir soutenir le développement économique et social des Africains, mais leur demande d’abaisser leurs barrières tarifaires. Cette politique ne fait que des perdants parmi les producteurs. Ceux d’Afrique, qui sont privés de débouchés, mais également ceux d’ici dont le travail est mal rémunéré. Je regarde plutôt des initiatives qui cherchent à jeter des ponts entre tous. La coopérative arlonaise Faircoop, qui commercialise à prix garanti le lait de ses membres sous la marque Fairbel, soutient le lancement au Burkina de Fairfaso sur le même modèle d’une marque qui défend ses coopérateurs et leur verse un prix digne. Il y a là un exemple à méditer, car il ne fait que des gagnants. »

[1En 2018, la production africaine de riz paddy a atteint les 33,3 millions de tonnes selon les estimations de la FAO, et est en croissance de 2 % par rapport au niveau record de 2016.

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