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Un « printemps marocain » en demi-teinte

Rabab Khairy Rabab Khairy
17 septembre 2014

En 2011, tout comme ses voisins, le Maroc fut secoué par la vague de protestations qui déferla dans la région pour la démocratisation et la justice sociale. Si ces mouvements sont communément désignés par le terme de « Printemps arabe », il est délicat d’user du même qualificatif en ce qui concerne le Maroc. Ce serait négliger la dimension multiculturelle du pays et les revendications identitaires, notamment pour la reconnaissance de l’amazighité (berbère), qui se sont accolées aux autres revendications politiques et socio-économiques portées par le mouvement de protestation marocain.

Le Mouvement du 20-février

Il est évident que les révoltes en Tunisie et en Egypte, qui ont permis de renverser les dictatures en place, ont servi d’émulation à ce mouvement. A l’instar de ces pays, le Maroc réunissait à cette période les mêmes facteurs de mécontentement populaire : des inégalités sociales importantes, un fort taux de chômage surtout chez les jeunes diplômés, une corruption endémique, un contrôle absolu du système politique par le monarque et la mainmise royale sur l’économie nationale.

La première grande manifestation au Maroc a lieu le 30 janvier 2011, dans la foulée du départ forcé du président tunisien Ben Ali, le 14 janvier, et des premières manifestations en Egypte. La contestation réunit des personnalités politiques de l’opposition et beaucoup de jeunes Marocains. Ceux-ci appellent à manifester massivement le 20 février 2011, qu’ils désignent « journée de la dignité », donnant ainsi le nom du Mouvement du 20-février. Ce dernier va très rapidement bénéficier du soutien de partis politiques de gauche (PSU, Voie démocratique…), de syndicats (l’Union marocaine du travail, la Confédération démocratique du travail…), d’associations de femmes et de droits de l’Homme et aussi du mouvement islamiste Al Adl Wal Ihsane.

Ce n’est pas le régime monarchique en tant que tel qui est remis en cause mais ses modalités de fonctionnement

Le 20 février 2011, ce sont des dizaines de milliers de Marocains qui manifestent, dans toutes les grandes villes du pays, pour exiger des réformes politiques, la limitation des pouvoirs du Roi, la lutte contre la corruption et la justice sociale. Contrairement à la Tunisie et à l’Égypte, la chute du régime n’est pas réclamée. Ce n’est pas le régime monarchique en tant que tel qui est remis en cause mais ses modalités de fonctionnement. Les revendications des manifestants sont anti-autoritaires et prônent notamment la mise en place d’une monarchie parlementaire dans laquelle le Roi régnerait mais ne gouvernerait plus, laissant le gouvernement rendre compte de son action devant le Parlement. L’article 19 de la Constitution marocaine, qui cristallise le pouvoir du Roi en sacralisant sa personne, désignée « Commandeur des croyants », le rendant intouchable, est appelé à être réformé. Le Mouvement réclame également l’élection d’une assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle constitution soumise à un référendum populaire. Une autre des principales sources de la colère du Mouvement du 20-février est le contrôle exercé par le Roi et ses proches sur l’ensemble de l’économie du pays. Un exemple parmi d’autres : la Société nationale d’investissement (SNI), un holding royal qui, jusque récemment, possédait une bonne part du capital de grandes entreprises marocaines produisant des denrées de première nécessité, donc socialement sensibles.

Répression limitée

A la différence du déroulement des protestations en Égypte et en Tunisie, la réponse du Roi et du gouvernement n’est pas démesurément répressive. De nombreuses violences policières sont recensées au cours des manifestations et font de nombreuses victimes, mais elles sont globalement limitées. Dès le 9 mars, le Roi prononce un discours dans lequel il annonce la mise en place d’une commission consultative chargée d’élaborer un nouveau texte constitutionnel. La principale innovation de ce texte réside dans la désignation d’un Premier ministre issu de la formation politique qui arrive en première position lors des élections législatives. Toutefois, les prérogatives du Roi ne sont guère réduites. Il reste le maître du jeu dans les domaines régaliens de la défense, de la diplomatie et de la sécurité intérieure. Il reste le chef des armées, accrédite les diplomates et préside le Conseil des ministres. Sur le plan religieux, le souverain conserve son titre de Commandeur des croyants, première autorité religieuse du pays et sa personne reste inviolable. Enfin, la reconnaissance de l’amazighité comme partie intégrante de l’identité marocaine et du tamazight (dialecte du berbère parlé dans le centre du pays), comme deuxième langue officielle, constituent les autres avancées significatives du projet de constitution soumis à référendum.

Une nouvelle constitution

La nouvelle Constitution, renforçant les pouvoirs du Premier ministre tout en préservant la prééminence du Roi, est adoptée très rapidement par référendum, le 1er juillet 2011, par plus de 98 % des votants, avec un taux de participation annoncé à plus de 75%. Commence alors la voie réformatrice choisie par les Marocains et toujours en cours. Une série de réformes doivent être entreprises pour mettre en œuvre toutes les dispositions novatrices qui sont contenues dans la nouvelle Constitution : renforcement de la séparation des pouvoirs, renforcement de l’indépendance de la justice, transfert de prérogatives du Roi vers le Premier ministre, renouvellement des domaines de compétences du Parlement, création d’une Cour constitutionnelle qui pourra être saisie par les citoyens, « égalité civile et sociale entre l’homme et la femme », etc.

Des élections législatives se déroulent fin novembre 2011 et donnent la victoire au principal parti d’opposition du pays, le Parti de la justice et du développement (PJD), qui obtient une majorité relative avec 107 sièges sur les 395 que compte la Chambre basse. Le PJD, parti islamiste qui bénéficiait d’une image de probité morale, a fait campagne sur la moralisation de la vie publique, la lutte contre la corruption, l’accès au travail, la justice sociale, l’éducation et la dignité. Sans avoir jamais rejoint le Mouvement du 20-février, le parti islamiste a donc su tirer parti du mécontentement populaire et rejoindre, du moins en apparence, les revendications du mouvement de contestation et représenter le parti capable de mener la mise en œuvre des réformes en cours. Son dirigeant, Abdel-Ilah Benkiran, est nommé Premier ministre et un nouveau gouvernement est constitué à partir d’une coalition entre le PJD et trois partis laïcs. Après la défection fin juillet 2013 du parti conservateur Istiqlal, un nouveau gouvernement de coalition est formé en octobre de la même année, marquant le retour du Rassemblement national des indépendants, parti libéral proche du Roi.

L’exception marocaine ?

Bien qu’elle ait beaucoup perdu en vigueur depuis 2011, la contestation marocaine ne s’est jamais éteinte. Les révoltes qui se sont déroulées et continuent de se dérouler dans différents pays arabes ont chacune entraîné des situations tumultueuses et même chaotiques. Y compris en Tunisie, même si l’atmosphère semble aujourd’hui s’apaiser. Dans ce contexte, le Maroc fait donc figure d’exception notable dans la mesure où aucune répression massive n’y a eu lieu et qu’à aucun moment le régime n’a semblé vaciller. Il n’en reste pas moins que plusieurs personnes sont mortes suite à la dispersion violente des manifestants par la police, et des centaines de personnes ont été blessées et emprisonnées. A cet égard, un pouvoir judiciaire pleinement indépendant, garant des droits et libertés, tarde encore à être mis en place.

Le Maroc fait figure d’exception notable dans la mesure où à aucun moment le régime n’a semblé ne serait-ce que vaciller

Et c’est bien cela qui caractérise la situation au Maroc : un long et lent processus de mise en œuvre des réformes adoptées suite à l’adoption d’une nouvelle constitution. Processus habilement mis en place par le Roi Mohammed VI permettant au Palais de gagner du temps voire de déplacer la cible du mécontentement populaire vers le gouvernement et son Chef, quand l’impatience se fera sentir. Les élections successives pour changer la Constitution et pour former le nouveau gouvernement ont ainsi permis de donner l’impression de répondre aux attentes tout en renforçant la légitimité d’un régime dont les pratiques n’ont guère changé.

Source : article publié dans le cadre d’un dossier consacré au Maroc dans dlm, Demain le monde, septembre-octobre 2014.

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