Une vraie clause sociale avant tout nouvel accord d’investissement

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En Colombie, plus de 50 leaders syndicaux sont assassinés chaque année en toute impunité, simplement pour avoir choisi de défendre le droit humain à un travail décent pour une vie décente. La Coalition belge pour le travail décent a obtenu le rejet d’un accord d’investissement qui aurait lié la Belgique à la Colombie, rejeté par le gouvernement flamand, puis par le gouvernement wallon en 2010 [1] et enfin par le gouvernement fédéral belge en 2011.

La Coalition dénonce depuis longtemps les abus permis par ce type d’accords (appelés « Accords bilatéraux de protection des investissements » ou ABI), qui ont déjà permis à des multinationales dans de nombreux pays de remettre en question des mesures publiques d’intérêt général (protégeant la santé publique, l’accès à l’eau, les droits des travailleurs ou encore l’environnement) sous prétexte que cela risquait de réduire leurs profits [2]. Le ABI, tels qu’ils sont rédigés aujourd’hui, constituent donc potentiellement un solide obstacle contre toute nouvelle législation sociale ou environnementale, dont un investisseur étranger pourra toujours démontrer qu’elle menace ses profits. La Belgique a intégré dans son texte de référence des « clauses sociales et environnementales » qui pourraient être des outils pour encourager les pays partenaires à améliorer leurs normes dans ces matières. Mais ces clauses sont rédigées dans un langage juridique si faible, non contraignant, qu’elle n’offrent simplement aucun recours possible par rapport à un pays où les violations des droits fondamentaux des travailleurs sont quotidiennes. Les impacts de ces ABI ne menacent d’ailleurs pas que les Etats du Sud. En 2012, 30% des recours intentés par des investisseurs visaient des Etats riches [3]. La Belgique en faisait partie puisqu’elle a été visée par la plainte d’un investisseur chinois, réclamant réparation pour une perte de presque 3 milliards d’Euros [4].

En 2012, la Coalition s’est mobilisée une fois de plus pour empêcher la ratification d’un ABI avec le Qatar, où des centaines de milliers de travailleurs migrants sont exploités dans des conditions quasi-esclavagistes. [5] Cet accord, ainsi que 4 autres, ont malheureusement été ratifiés mais le Sénat et la Chambre des représentants ont averti qu’à l’avenir, la condition essentielle pour obtenir leur assentiment sur de nouveaux ABI, serait 1/ Une information et consultation des parlements en amont, lors du lancement des négociations ; 2/ Une évaluation de l’efficacité des normes sociales et environnementales normes sociales et environnementales  ; 3/ Une protection du droit des Etats à réguler. [6] Le Ministre Reynders s’était montré ouvert devant la chambre des représentants à améliorer le texte modèle, sur la base duquel les futurs accords seront négociés.

La Coalition s’étonne, dès lors, d’apprendre que la Belgique envisage d’entamer ou continuer la négociation de 20 à 30 ABI supplémentaires sur base du modèle ancien obsolète, sans mettre une priorité absolue sur des avancements vers un nouveau modèle qui équilibrerait les droits des investisseurs avec les droits humains, les droits des travailleurs, la protection de l’environnement du droit des Etats à prendre des mesures pour protéger l’intérêt général.

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M. le Premier Ministre,
Mesdames et Messieurs les Ministres,

La Coalition belge pour le travail décent, composée des syndicats et d’ONG belges, s’étonne d’apprendre que la Belgique envisage de négocier de nouveaux accords bilatéraux de protection des investissement (ABI) sans mener à bien, d’abord, le développement d’un nouveau texte modèle, qui intégrerait des garanties sérieuses en terme de respect des normes sociales et environnementales ainsi que de protection de l’intérêt général.

Dans le cadre de la nouvelle réglementation européenne « Dispositions transitoires pour les accords bilatéraux d’investissement conclus entre des États membres et des pays tiers  » votée en décembre 2012, les Etats membres peuvent obtenir auprès de la Commission européenne l’autorisation de négocier de nouveaux ABI. Après avoir dénoncé depuis de nombreuses années les dérives récurrentes engendrées par les ABI et réclamé une révision urgente du texte de référence belge (voir ci-joint le dernier courriel envoyé en ce sens), et après les signaux positifs des gouvernements et des parlementaires (voir ci-dessous), la Coalition ne pourrait comprendre que la Belgique ne décide de persévérer dans le « business as usual ». De plus, la Commission européenne négocie actuellement des accords similaires avec le Canada, l’Inde et d’autres, et propose des formulations nouvelles visant à corriger les lacunes des ABI des états membres européens, notamment en matière de transparence et de lutte contre les conflits d’intérêts dans l’arbitrage privé ou de protection du droit des Etats à réguler. Ses ABI sont d’ailleurs intégrés à des accords commerciaux plus larges qui contiennent des clauses sociales et environnementales plus complètes que celles des ABI belges et accompagnées de monitoring participatif. Ces pistes ne correspondent pas à notre modèle idéal mais vont dans le bon sens, il serait insensé que la Belgique n’en profite pas pour se questionner sur son modèle.

Signaux positifs passés (détaillés en annexe) :

  • 2009 et 2011 : Les déclarations de politique générale régionales et fédérale en appellent toutes à l’inclusion de clauses sociales et environnementales dans les ABI. Les régionales exigent même des mécanismes de contrôle efficaces. Or, comme cela a été clairement exposé en commission mixte de la Chambre et du Sénat le 19 février dernier, et confirmé par le courrier adressé par M. Reynders aux parlementaires par la suite, les références aux normes sociales et environnementales existant dans le modèle belge actuel sont dépourvues de toute efficacité et de moyens de mise en œuvre ;
  • 2009 et 2010 : Une résolution de la Chambre en 2009 et une du Sénat de novembre 2010, qui demandait des clauses sociales contraignantes ;
  • 06/2012 : Dans le rapport d’audition en Commission du Sénat concernant le vote de 5 ABI en juin 2012, trois recommandations étaient formulées, tournées vers les ABI futurs : être informés immédiatement de l’ouverture de négociations de nouveaux accords et pouvoir mener le débat démocratique sur les accords avant leur reconduction tacite 10 ans après leur signature ; faire respecter les clauses sociales et environnementales et donc évaluer leur efficacité ; préserver le droit à réguler des pays.
  • 07/2012 : Le Ministre Reynders, suite au vote de ces même accords en plénière de la Chambre, en juillet 2012, s’était engagé à plus d’information en amont et avait montré une ouverture à faire progresser les clauses sociales et environnementales ;
  • 02/2013 : Enfin, en février 2013, des parlementaires de la majorité ont clairement affirmé qu’il ne serait pas possible de travailler sur de nouveaux ABI tant qu’un nouveau modèle ne serait pas discuté. François-Xavier de Donnea, président de la Commission des relations extérieures, a demandé aux services fédéraux des affaires étrangères une note examinant l’efficacité des clauses et proposant des alternatives.

La Coalition belge pour le travail décent demande :

  • qu’aucun pas ne soit franchi vers de nouveaux accords d’investissement tant qu’un processus ouvert de révision du modèle d’ABI belge n’aura pas été mené à terme. Ce processus, visant à trouver un nouvel équilibre entre droits des investisseurs, des Etats et des travailleurs, doit être doté d’un calendrier participatif clair, et commencer au plus tôt par une audition regroupant les mandataires régionaux et fédéraux concernés.
  • que les parlements soient informés des demandes et informations adressées à la Commission européenne ;
  • qu’un débat public et une consultation soient systématiquement organisés avant la décision de signer un accord international, plutôt que d’attendre le stade de la ratification qui arrive généralement des années après la signature, et où la marge de manœuvre est réduite.

La Coalition belge pour le travail décent.

[2Pour une analyse plus détaillée des abus rendus possibles par les ABI, voir « ABI : une camisole de force pour les Etats »

[3Voir le résumé du rapport 2012 de la CNUCED sur les cas de différends initiés par des investisseurs à l’encontre d’Etats sur base d’ABI. 2012 a vu un nombre record de cas (62), 70% des cas ont été gagnés par les investisseurs. 1 cas a mené à une amende de 1,7 milliards $ pour l’Equateur pour avoir mis fin à un contrat d’exploitation pétrolière. www.twn.my/title2/wto.inf...

[4Voir la carte blanche publiée dans l’Echo : « Un assureur chinois ferait payer 2,8 milliards au contribuable belge ? »

[5Voir la carte blanche de la Coalition dans les Echos : « Indécence sur les chantiers qataris du foot »

[6Voir le communiqué faisant suite à l’audition obtenue par la Coalition au Sénat : « Belgique – Qatar : 1-0 pour des conditions de travail indécentes »