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Venezuela : fortune et infortune d’un Etat pétrolier

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
11 mai 2009

Hugo Chávez a transformé la rente pétrolière vénézuélienne en influence diplomatique et en réformes sociales. Aujourd’hui, il doit faire face à la chute des cours et à l’hostilité de l’administration Obama, qui annonce son intention de cesser ses importations de pétrole vénézuélien.

Juste trois chiffres pour indiquer à quel point le pétrole fait la fortune du Venezuela : l’or noir représente 90 % des exportations, 50 % du budget de l’Etat et 33 % de son produit intérieur brut. Avec près de trois millions de barils produits chaque jour, le Venezuela est le cinquième exportateur mondial de pétrole. Il détiendra également les premières réserves mondiales si ses gigantesques réserves du bassin de l’Orénoque sont certifiées.

Mais le pétrole représente aussi l’infortune du pays. L’abondance du pétrole a remodelé son économie, transformant ce pays naguère exportateur de produits agricoles en un Etat rentier totalement dépendant de son sous-sol. L’or noir n’a pas seulement enrayé tout développement du secteur industriel, il a également détruit l’agriculture locale incapable de concurrencer les produits importés.

Corollaire, le pays est urbanisé à près de 90 %, la majorité de sa population s’entasse dans les gigantesques quartiers pauvres qui ceinturent les principales villes.

Etat dans l’Etat

Elu en novembre 1998, Hugo Chávez prend donc la tête d’un Etat dépendant, certes de son pétrole, mais plus précisément du bon vouloir de Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), l’entreprise publique chargée de gérer l’exploitation pétrolière pour le compte du gouvernement. Il faudra quatre années et toute l’énergie du nouveau président pour ramener ce véritable Etat dans l’Etat dans le giron public (voir ci-dessous « Petróleos de Venezuela, une vache à lait »).

Prenant réellement le pouvoir en 2003, Hugo Chávez et son gouvernement repositionnent l’Etat au centre de l’économie, reprennent le contrôle de secteurs stratégiques (ciment, télécommunications, sidérurgie) et financent à coup de microcrédits un boom des coopératives dans les services, la pêche et l’agriculture. C’est cependant au niveau social que l’offensive gouvernementale est la plus marquante. Ses programmes sociaux, les misiones, dispensent soins de santé, éducation et formations socioprofessionnelles gratuites.

Malgré de nombreux défauts de gestion et cas de corruption, cette politique marque des points. L’analphabétisme est éradiqué, la pauvreté qui touche plus de la moitié de la population en 2003 tombe de moitié en 2008, le salaire minimum (450 dollars en septembre prochain) est nettement rehaussé, même si l’inflation importée grignote le pouvoir d’achat.

Trocs

Au plan diplomatique, le Venezuela s’adosse à son précieux pétrole pour multiplier les initiatives. Son credo : encourager les coopérations Sud-Sud et réhabiliter le bon vieux troc. Avec Cuba, il échange 80 000 barils de brut par jour contre l’envoi de milliers de médecins dans ses quartiers populaires. Plus ambitieux, mais moins connu, le Venezuela fournit également au travers de l’accord Petrocaribe du pétrole à prix préférentiel à 20 pays d’Amérique centrale et des Caraïbes.

Chávez noue également un troc inédit avec Ken Livingstone, le très progressiste maire de Londres. Caracas fournit du pétrole à prix bradé à la capitale britannique, ce qui lui permet de donner un accès préférentiel aux transports publics à 250 000 Londoniens, contre l’ouverture à Caracas d’un bureau d’expertise municipale sur les matières concernant le recyclage, l’urbanisme et les transports. Les conservateurs, qui ont conquis Londres en mai dernier, ont brutalement rompu cet accord.

Plus provocateur, le Venezuela a également engagé des actions sociales aux Etats-Unis. Citgo, la filiale de PDVSA, fournit à 220 000 familles du combustible soldé à 40 %, au travers d’un programme de l’organisation Citizens Energy Corporation dirigée par Joseph P. Kennedy II en personne, le fils de Bob Kennedy.

Menace de Washington

L’effondrement du prix du baril [1] dans le sillage de la récession mondiale rappelle aujourd’hui la fragilité du Venezuela. Le président Chávez a beau répéter que « la révolution ne reculera pas, même si le prix du baril arrive à zéro », le mouvement pourrait s’enrayer faute de fonds. D’autant que les Etats-Unis, premier client du pétrole vénézuélien, annoncent leur intention de rompre tout lien avec le bouillonnant président latino.

Hugo Chávez s’était ouvertement opposé à la politique de George Bush, condamnant d’abord ses interventions en Irak et en Afghanistan, se rapprochant ensuite de pays guère en odeur de sainteté à Washington, comme Cuba, l’Iran ou la Russie. Les tensions entre les deux pays avaient atteint leur paroxysme en 2002, lorsque l’administration Bush apporta son soutien aux putschistes qui avaient brièvement renversé Chávez.

Durant la course à la présidence, le candidat Obama affirmait déjà dans son Plan énergie vouloir rompre les approvisionnements en provenance du Moyen-Orient et du « Venezuela de Chavez », seul pays et seul président nommément cités dans le document. Après son investiture, Barack Obama a encore précisé ses intentions en se donnant dix ans pour se passer du pétrole vénézuélien. Une alternative serait de remplacer une partie du pétrole par de l’éthanol produit au Brésil, un autre pays latino-américain, bien plus fréquentable aux yeux de Washington. Les présidents étasunien et vénézuélien se sont cependant serrés la main lors du Sommet des Amériques, en avril dernier. Un début de réchauffement diplomatique ?

Mais les menaces américaines ramènent le Venezuela à sa propre dépendance vis-à-vis de ses exportations pétrolières. Il y a longtemps que la formule de l’écrivain vénézuélien Arturo Uslar Pietri de « semer le pétrole  », autrement dit d’utiliser la rente comme une semence fertile pour diversifier l’économie, insuffler un véritable
développement et finalement marquer l’indépendance du pays, taraude les consciences. Mais, se désole Edgardo Lander, un intellectuel proche du gouvernement Chávez, la stratégie actuelle de développement du pays s’adosse à l’idée « du Venezuela comme grande puissance énergétique ». Mais sous couvert de semer le pétrole, elle se borne à assurer « une large expansion de l’industrie pétrolière ».

[1Le baril vénézuélien a atteint son sommet avec presque 130 dollars en juillet 2008. Il est actuellement coté à 45 dollars.

Source : article publié dans le magazine Imagine, n°73, mai-juin 2009.

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