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Venezuela : un monde sans chef

Edith Wustefeld Edith Wustefeld Johan Verhoeven Johan Verhoeven
14 novembre 2014

Imagine demain le monde - A Barquisimeto, quatrième ville du Venezuela dans le nord-est du pays, Cecosesola, une coopérative de 1 200 travailleurs, fait le pari du Buen vivir dans le monde du travail. Sa formule ? Un fonctionnement collectif sans chef pour un modèle économique original qui se passe des marchés.

Avec sept supérettes qui distribuent à bas prix les produits des coopératives des environs, un hôpital et un funérarium, la coopérative Cecosesola fait partie du quotidien de dizaines de milliers d’habitants de Barquisimeto et de ses alentours. « Si un entrepreneur venait ici, il dirait que ça ne peut pas fonctionner », rigole Gustavo, l’un des fondateurs de Cecosesola. Et pour cause, le mode de fonctionnement de la coopérative est très éloigné des canons classiques du management et du marketing. « Nous portons une attention particulière aux relations humaines et aux besoins des gens  », précise Gustavo.

Tout d’abord, les animateurs de cette honorable coopérative, qui souffle cette année ses 47 bougies, ont choisi de se passer totalement de hiérarchie. Aucun comité de direction ni conseil d’administration ne pilote la coopérative qui emploie seulement des travailleurs égaux et librement associés. La prise de décision dans ce modèle horizontal revient donc à des réunions organisées quotidiennement, parfois plusieurs par jour, un mode de fonctionnement singulier et lourd, dans lequel un travailleur passe en moyenne 20 % de son temps de travail en réunions à négocier avec ses collègues. Cependant, ces réunions ont le mérite d’informer les travailleurs des problématiques qui se posent à leur entreprise, de leur permettre d’en débattre et, finalement, de les résoudre par des solutions consensuelles. La gestion, classiquement confiée à un nombre limité de cadres qui s’y consacrent à plein temps, est ici distribuée à temps partiel entre tous.

Rotation des postes

La coopérative a poussé jusqu’au bout sa logique de délégation de pouvoir. Comme chaque travailleur est parfaitement informé du fonctionnement de la coopérative et du travail de chacun, il peut à tout moment changer de poste. Et c’est ce qui se passe avec une grosse rotation des tâches. «  Des clients me disent : “Toi tu travailles au centre de santé, mais je t’ai vue à la cantine et aussi en radiologie, et là, tu nettoies ?” raconte María, une jeune femme ronde de 23 ans, caissière de superette qui est passée par d’autres postes. Et c’est vrai. Je réponds que la rotation des rôles nous donne une formation continue, elle répond à nos envies de changement tout en satisfaisant les besoins de la coopérative. »

Mais il y a plus : Cecosesola n’a pas seulement brisé ses structures hiérarchiques, elle a également dépassé les lois du marché. Le prix des aliments vendus dans ses supérettes n’est pas fixé par le sacro-saint équilibre entre l’offre et la demande, mais tout simplement en tenant compte des coûts de production et des marges nécessaires à la survie des paysans. Un commerce équitable avant la lettre. Les prix sont déterminés d’un commun accord avec les producteurs locaux, associés d’ailleurs à part entière de la coopérative. Par ailleurs, si les produits alimentaires ne sont pas bio, label inconnu au Venezuela, ils sont issus de l’agriculture locale et paysanne respectueuse de l’environnement.

Salle des marchés

Cette entreprise sans chef ni salle de marché est loin d’être une utopie condamnée à rester marginale. Cecosesola nourrit concrètement 60 000 familles de la ville et a réalisé en 2012 un chiffre d’affaires de plus de 80 millions d’euros. En 2009, les marges dégagées dans le passé ont permis à la coopérative de réunir, avec l’aide de ses partenaires, les 2,5 millions d’euros nécessaires à la construction d’un hôpital, désormais le plus grand de cette ville de plus d’un million d’habitants. De quoi rendre l’entreprise totalement indispensable à la population. Cecosesola n’est plus un simple distributeur de produits de base, mais un groupe économique intégré qui rend des services incontournables, selon un fonctionnement qui cultive le « vivre-ensemble » dans l’éthique, la solidarité et la juste mesure, soit un modèle complètement à rebrousse-poil des règles entrepreneuriales classiques.
« Cecosola est une famille, une école, où on démontre qu’il existe d’autres manières de s’organiser et de voir les choses  », avance Eduardo, 26 ans, que la rotation des postes a envoyé travailler à la comptabilité, un poste normalement inimaginable pour ce garçon qui n’a pas fini ses études secondaires. « On cherche ce qui est possible sans se fixer de limite. Du coup, notre travail est une activité créative, source de bien-être. »

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