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Y’a-t-il un risque pénurie alimentaire ?

21 août 2012

La sécheresse aux Etats-Unis présage de maigres récoltes et une flambée des prix des denrées alimentaires, à commencer
par les céréales. La FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, souligne déjà une hausse de
6 % pour le mois de juillet. Doit-on craindre une pénurie alimentaire d’ici peu ? Quel en serait dès lors l’impact chez nous ?

Risque-t-on une pénurie alimentaire ?
« Ça devient un problème structurel »

Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11

Doit-on craindre une pénurie alimentaire cette année ?

En fait, ce n’est pas la première année que l’on constate des sécheresses de ce type-là : on a déjà eu l’Inde en 2009, des pays comme l’Ukraine l’année après et, en 2011, on a connu la plus grande sécheresse depuis 70 ans en Afrique de l’Est. Donc, on commence à constater que ce n’est plus un problème ponctuel mais bien structurel. Est-ce lié directement au changement climatique ou pas ? Il y a débat au sein de la communauté scientifique. Mais le fait est qu’on est face à des problèmes de sécheresses climatiques qui ont évidemment un impact sur les rendements agricoles, mais qui entraînent aussi, en Afrique de l’Est par exemple, des problèmes d’accès à l’eau. On pense bien sûr à l’eau alimentaire mais, dans des pays essentiellement agricoles, comme c’est le cas en Afrique, l’eau est très importante pour irriguer les sols. Et ça pèse évidemment sur les rendements agricoles…

La crise qui se profile peut-elle être aussi grave que celle de 2008, qui avait donné lieu aux émeutes de la faim ?

Il faut voir dans quel pays cela surgit et ce que ça a comme impact sur le type de céréales. La différence cette année, c’est que la production de riz n’est pas touchée, ce qui était le cas dans les années précédentes. Or le riz est l’aliment de base de centaines de milliers de gens dans les pays en développement. Jusqu’à présent, la production est bonne donc on n’est pas dans une situation telle qu’en 2008. Ceci dit, il faut voir l’impact que ça aura dans les prochains mois. Les émeutes de la faim qu’on a connues en 2008 étaient plutôt apparues au printemps. Il faut également envisager la manière dont les gouvernements réagissent : à partir du moment où certains gouvernements décident, pour protéger leur propre production, d’interdire les exportations, ça pèse sur la disponibilité mondiale de toute une série de céréales. Enfin, un autre élément important, c’est la spéculation alimentaire. S’il y a une sécheresse et qu’elle est exacerbée par des décisions gouvernementales, les spéculateurs vont en profiter pour spéculer à la hausse sur ces prix, ce qui va encore renforcer le phénomène.

Concrètement, chez nous, doit-on s’attendre à une explosion des prix à la rentrée ?

Evidemment, comme le prix des matières premières va augmenter au niveau mondial, ça aura un impact sur le portefeuille des consommateurs. La différence, c’est que la part de revenus destinée à l’achat alimentaire est nettement moins importante chez nous que dans les pays pauvres. Dans nos pays riches, seulement 10 ou 20 % maximum des revenus sont dépensés dans les produits alimentaires. Dans les pays pauvres, ça tourne autour de 60 %, et ça peut même aller jusqu’à 80, 90 % dans les pires des cas. Donc, l’effet chez nous est sans communes mesures avec l’impact que l’on connaît dans les pays pauvres. Ceci dit, cet impact s’ajoute à celui de la crise économique et financière. Ce n’est donc évidemment pas une bonne nouvelle pour nos pays. La question de la stabilisation des prix, comme celle d’enrayer la spéculation alimentaire, est aussi un enjeu économique et social pour nos pays, même si on est loin des situations de famines comme en Afrique.

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Risque-t-on une pénurie alimentaire ?
« Pas de pénurie, mais une tension sur les prix »

Philippe Defeyt
Economiste à l’Institut pour un développement durable,
président du CPAS de Namur

Doit-on s’attendre à une pénurie alimentaire à la rentrée ?

Je ne suis pas certain qu’il soit correct de parler de « pénurie », dans le sens où, à un moment donné, on devrait rationner le pain chez nous par exemple ou le riz en Inde. Je ne pense pas qu’on en soit là parce que les stocks sont importants. J’aurais plutôt tendance à parler de « tensions sur les prix ». Et ça suffit déjà ! Ça suffit déjà à compliquer encore un peu plus la vie de centaines de millions de ménages de par le monde, dans nos pays, avec les problèmes liés à l’inflation, comme dans les pays plus pauvres.

Des tensions cette fois-ci qui s’ajoutent quand même à plusieurs crises plus graves ces dernières années…

Oui, on a déjà eu une crise alimentaire il n’y a pas longtemps. On sait, et beaucoup d’organismes l’ont dit et redit, qu’on va tendanciellement vers des hausses, pour des raisons que l’on connaît : 1. On vit de plus en plus sur des terres marginales c’est-à-dire moins riches et moins bien placées ; 2. L’eau commence vraiment à manquer à certains endroits ; 3. Il y a de plus en plus de personnes dans le monde qui accèdent à deux nourritures de riches : les céréales telles que nous les consommons chez nous et la viande. Tout ça forme un cocktail très fort pour qu’il y ait une pression structurelle, de long terme, sur les produits alimentaires. Cela s’inscrit dans une tendance globale explicable et dont on connaît bien les tenants et aboutissants.

Cela signifie qu’on pouvait parfaitement s’attendre à cette « tension » ; elle est « logique » en quelque sorte ?

En gros, le raisonnement est toujours le même : la tendance est à la hausse et, autour de cette tendance, il y a des fluctuations qui, effectivement, peuvent être reliées à des phénomènes qui, eux, sont transitoires : sécheresse ou autres. Très clairement, on peut dire qu’on a une courbe en U. On a d’abord une baisse tendancielle des produits alimentaires qui démarre au tournant des années 70, 80 et qui dure jusqu’au début des années 2000. Cette baisse est liée à la révolution verte, à la libéralisation des marchés, etc. Est-ce que le consommateur en a réellement profité à l’époque ? Non, évidemment, parce qu’il y avait tous les coûts de transformation, etc. Il n’empêche que pendant des années, en Belgique, le prix des œufs et d’autres matières premières n’a pas bougé. Les gens ont oublié ça ! Puis, à partir du début des années 2000, il y a une reprise à la hausse structurelle. On est dans l’autre branche du U. Mais on s’est tous habitué pendant des années à avoir une alimentation extrêmement bon marché. Or, ça, pour moi, c’est tendanciellement révolu. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas, à certains moments, des hausses et des baisses de prix.

Concrètement, quel serait l’impact chez nous de cette « crise alimentaire » ?

Évidemment, elle se fera au travers des prix. Par ailleurs, on peut supposer que tout cela pourrait relancer avec d’autant plus d’acuité le débat sur l’indexation des salaires, surtout s’il y a une reprise à la hausse du prix du pétrole. Mais l’essentiel aujourd’hui, c’est de se demander si nous sommes bien préparés, à la fois sociologiquement, en tant que consommateurs, mais aussi tous ensemble, au fait que ce qui se prépare pour l’avenir n’est pas très favorable.

Source : Le Soir (www.lesoir.be), page « Polémiques », 21 août 2012.

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