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Yanacocha, ou quand la Banque mondiale ferme les yeux sur l’intolérable …

Antonio Gambini Antonio Gambini
26 octobre 2015

Cette année, Banque mondiale (BM) et Fonds monétaire international (FMI) tenaient leur réunion annuelle en octobre à Lima, au Pérou. Une bonne occasion pour se pencher sur un des cas emblématiques de la politique d’investissement de la Banque mondiale : la mine de Yanacocha.

C’est le gisement aurifère le plus important d’Amérique latine et le second au niveau mondial. Son nom, Yanacocha, « lac noir » en langue quechua, les peuples indigènes de cette région de l’altiplano péruvien. Son exploitation est à l’origine d’une joint venture (projet conjoint) entre l’entreprise états-unienne Newmont Mining Company, la société française publique BRGM, la péruvienne Minera Buenaventura et la Société financière internationale (IFC en anglais). Celle-ci est une branche du Groupe Banque mondiale, spécialisée dans les investissements dans le secteur privé, et contrôle 5% du capital.

Soupçons de corruption

En 1993, lors de la privatisation des actifs miniers de BRGM, une bataille judiciaire s’engage pour le contrôle de la mine. La Newmont l’emporte en 1998 par un arrêt de la Cour suprême péruvienne. Une victoire entachée de soupçons de corruption : un enregistrement vidéo révélé par le New York Times atteste de la collusion illicite entre le numéro 3 de la Newmont, Larry Kurlander, et le numéro 2 du régime du président de l’époque Fujimori, Vladimir Montesinos. Un autre enregistrement témoigne également de cette complicité : il s’agit d’une discussion discrète entre ce dernier et le juge de la Cour suprême Jaime Beltran Quiroga, dont le vote sera décisif pour trancher le litige. Au cours de cette conversation, Montesinos prétend que les Etats-Unis appuieront le Pérou contre l’Equateur dans leur conflit frontalier si la Newmont obtient gain de cause.
Cette affaire ne donnera lieu à aucune suite judiciaire. La Banque mondiale ne bronche pas.

Premières victimes : les paysans

Premières victimes du développement de la mine : les habitants des lieux, des paysans pauvres pour la plupart. L’existence du gisement leur est soigneusement cachée, afin de racheter les terres à un dixième du prix réel en moyenne. En outre, le gisement est exploité par une mine à ciel ouvert, un procédé industriel particulièrement polluant, interdit dans une série de pays dont plusieurs régions des Etats-Unis. Le « lac noir » qui a donné son nom au projet industriel a disparu depuis et l’eau des sources de la région a été gravement polluée. Selon les estimations du ministère de la Pêche, pas moins de 21 000 truites auraient succombé aux rejets acides dans les deux rivières proches de Yanacocha.
Malgré les mobilisations des habitants spoliés, le régime de Fujimori soutient les propriétaires de la mine, de même que la Banque mondiale. Les actions intentées auprès de la justice locale et des organes de gestion des conflits de la Banque mondiale n’ont pour la plupart pas abouti.

Pollution massive au mercure

En juin 2000, un camion transportant du mercure, sous-produit de l’exploitation aurifère, se renverse. 151 kg de ce métal liquide hautement toxique sont répandus. Des représentants de la compagnie se déploient alors dans la région, non pas pour organiser le nettoyage afin de préserver la santé des habitants, mais pour offrir une petite somme d’argent à toute personne ramenant un kg de mercure, probablement autant pour faire disparaître cette preuve gênante que pour récupérer ce métal assez rentable au marché noir. Paysans, femmes et enfants, pour la plupart ignorant de la dangerosité du mercure, utilisent leurs cuillères et leurs tasses pour récupérer le précieux liquide. Au moins 935 personnes sont contaminées. L’administration Fujimori réagit en condamnant la mine à payer une amende d’un demi-million de dollars, une somme dérisoire comparée à la valeur des exportations d’or de la mine en 2003 : plus d’un milliard de dollars.
En 2012, des manifestations populaires contre les projets « Conga » des même investisseurs visant à exploiter de nouveaux filons dans des montagnes voisines sont réprimées à balles réelles par les forces de l’ordre. Bilan : cinq morts.
Pas inquiète pour un sou, la Banque mondiale multiplie les nouveaux prêts de millions de dollars à la mine.

Privilèges fiscaux

Si cela ne suffisait pas, la mine de Yanacocha a également bénéficié de faveurs fiscales, comme l’a révélé un rapport de Latindadd, notre partenaire soutenu par l’Opération 11.11.11. Plusieurs « accords de stabilisation » signés avec l’Etat péruvien ont assuré aux investisseurs un régime fiscal privilégié par rapport à d’autres mines d’or du pays. Mais cela n’a pas suffi. Ainsi en 2013, une bonne année pour le cours de l’or (1411,23 dollars US par once troy) [1], la mine a prétendu être en situation déficitaire, en raisons de mystérieuses et subites augmentations des coûts de production, et n’a ainsi versé aucun impôt sur ses bénéfices…

Le prix du développement ?

Tous ces évènements cependant peuvent être considérés cyniquement comme le prix, certes coûteux voire même tragique, mais nécessaire pour le développement économique de ce pays assez pauvre. Un investissement difficile en quelque sorte pour le présent mais crucial pour l’avenir économique du pays. Rien n’est plus faux, la production d’or devrait selon les estimations cesser vers 2017, le gisement étant épuisé.
Les populations locales n’ont quasiment pas bénéficié des effets économiques de cette ruée vers l’or, la province de Cajamarca restant la plus pauvre du pays, avec un taux de 53% de personnes vivant en dessous du niveau de pauvreté, fixé à 100 dollars par an environ.

La malédiction des ressources naturelles

Cette malédiction semble plonger ses racines très loin dans l’histoire : le 16 novembre 1532 lors de la bataille de Cajamarca la petite armée du conquistador espagnol Francisco Pizarro capture le dernier empereur Inca (Sapa Inca) Atahualpa. L’empereur déchu offre de remplir une salle de 7 mètres sur 5 et haute de 2,4 mètres d’or et d’argent comme rançon de sa liberté. La promesse sera remplie, mais après un procès expéditif Atahualpa sera néanmoins condamné à mort pour rébellion contre la monarchie espagnole, idolâtrie et homicide de son frère Huàscar (dans la cadre de la guerre civile Inca pour la succession de leur père l’Inca Huayna Capac). Il sera exécuté par la technique particulièrement cruelle du lacet étrangleur.
Cette histoire résonne étrangement avec la situation actuelle : l’or et l’argent sont extraits, les populations locales sont étranglées et les promesses de liberté et prospérité ne sont pas tenues.

La question qui se pose est de savoir pourquoi la Banque Mondiale a participé à cette opération, qui semble très peu conforme à ses propres ambitions de lutte contre la pauvreté et à ses objectifs de développement durable. Dans son document « Politique de durabilité environnementale et sociale » de 2012, la Société financière internationale proclame fièrement ses objectifs environnementaux et sociaux : « La mission de développement de la SFI dépend de ses efforts de mise en œuvre de ses activités d’investissement et de ses services conseils de manière « non préjudiciable » aux populations ou à l’environnement permettant d’accroître la durabilité des opérations du secteur privé et des marchés sur lesquels elles se déroulent, et d’obtenir des résultats positifs en matière de développement. La SFI s’engage en particulier à veiller à ce que le coût du développement économique ne soit pas disproportionné pour les pauvres et les populations vulnérables, à ce que l’environnement ne soit pas dégradé par ce processus et à ce que les ressources naturelles soient gérées de manière durable. »
 [2].

Ce n’est pas la première fois que nous dénonçons les investissements de la Banque mondiale et leurs conséquences tragiques. On notera dans ce cas-ci une autre incohérence assez frappante entre les investissements d’une institution, dont la Belgique est un actionnaire important, disposant même d’un siège au Conseil d’administration, et l’action d’une autre branche de la « coopération au développement » belge, la CTB, qui fait la promotion du commerce équitable et soutenable, y compris celui de l’or.

Sources

[12013 fut une bonne année pour el cours de l’or mais moins bien certes que le sommet historique de 2012 (1668,98 USD) mais bien au-delà néanmoins des taux bas de 2000 (279,19 USD).

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