Le Cap bientôt sans eau

Imagine demain le monde - Dans les prochains mois, la ville de Cape Town, en Afrique du sud, va devoir affronter une rupture totale d’approvisionnement en eau. En cause : la sécheresse, mais aussi un manque d’infrastructures et d’anticipation des autorités. En attendant ce « jour zéro », les quatre millions d’habitants sont rationnés. Mais la crise a déjà frappé.

Le Cap bientôt sans eau
Les pénuries d'eau ont déjà fait fuir une partie des touristes qui visitent la ville du Cap. Avec 1,4 million de nuitées en 2016, le tourisme est une activité importante de la ville.
© Werner Bayer

La ville du Cap en Afrique du Sud vit avec la hantise du « jour zéro », ce jour où plus une goutte d’eau ne coulera dans les robinets.
D’abord annoncée pour le mois d’avril, avant qu’un épisode pluvieux ne repousse la date fatidique en juillet, la rupture totale de l’approvisionnement est finalement prévue pour le début de l’année prochaine.

Au « jour zéro », la totalité de la mégapole sera privée d’eau, à l’exception des hôpitaux et du centre-ville considérés comme économiquement stratégiques. Il restera alors aux quelque quatre millions de Captowniens à se munir de seaux et de bidons pour aller chercher les 25 litres d’eau que la municipalité distribuera avec précaution dans l’un des deux cents points d’approvisionnement qu’elle aura organisés dans toute la ville.

Des habitants responsabilisés

« L’annonce de ce ‘jour zéro’ a provoqué un début de panique en ville, raconte Marie-Ange Baudoin, une hydrologue belge installée au Cap depuis trois ans. On a assisté à une véritable razzia sur les bouteilles d’eau minérale, au point que certains magasins ont dû limiter les ventes à un pack par personne. Une fois la surprise passée, les gens se sont ressaisis. »

Dans un premier temps, la municipalité a imposé un rationnement à 87 litres par personne, avant de passer au régime strict des 50 litres.
« La plupart des familles font désormais attention à leur consommation, poursuit Marie-Ange Baudoin. Les douches ne durent guère plus que 90 secondes, l’eau est récupérée pour les toilettes. Cette responsabilisation individuelle est de toute façon nécessaire, car même s’il se remet à pleuvoir, Le Cap devra réduire sa consommation dans les années à venir. Bien sûr, certaines personnes ne suivent pas les recommandations, on le voit à leurs jardins toujours verts et leurs piscines bien remplies, mais globalement le citoyen moyen a adopté un comportement plus responsable. »

Pour décourager les incivilités, la municipalité tient à jour une carte détaillée de la consommation, maison par maison, consul- table en ligne, afin de placer les gros consommateurs sous la pression sociale du voisinage.
« La municipalité a distribué des recueils de recommandations pour diminuer l’usage, tandis que les associations multiplient les appels à la solidarité, ajoute Léna Salamé, experte en géopolitique de l’eau. Lorsque les gens devront aller chercher leur eau au point de distribution, l’entraide sera nécessaire pour que les voisins prennent en charge l’approvisionnement des personnes âgées. En fait, les mentalités commencent à changer, les gens se vantent de savoir économiser et recycler l’eau. »

Un approvisionnement précaire

Mais comment la capitale économique d’un pays qui a pourtant inscrit le droit à l’eau dans sa constitution et qui a décidé d’en délivrer gratuitement 25 litres par jour à ses habitants se retrouve-t-elle ainsi dans l’incapacité de garantir la distribution par le réseau ?

Certes, Le Cap affronte la pire sécheresse ja- mais répertoriée par le service météorologique sud-africain depuis sa création en 1993. Et, selon l’hydrologue Piotr Wolski de l’université de Cape Town, l’épisode climatique El Niño, qui accentue encore la sécheresse actuelle, pourrait en faire la plus sévère depuis
311 ans. Il n’empêche que la ville cumule plusieurs faiblesses qui rendaient ces pénuries prévisibles.

Tout d’abord, la population a augmenté de 50 % en dix-sept ans sans que les infrastructures de distribution ne soient adaptées en conséquence. Ensuite, l’approvisionnement en eau est structurellement précaire. « L’alimentation de la ville est assurée par six barrages et il n’y a aucune diversité des sources, explique Léna Salamé. Il s’agit essentiellement de stocks de surface, exposés à
l’évaporation et dont le renouvellement dépend uniquement des eaux de ruissellement, la source la plus incertaine.
 »

Les autorités ont bien installé une usine de dessalement, mais celle-ci arrive un peu tard, et ne produira de toute façon que deux millions de litres par jour sur les 544 millions nécessaires quotidiennement.

La municipalité étudie également la possibilité d’exploiter les trois nappes aquifères proches de la ville, cependant celles-ci seront d’un secours limité, car les cavités apparaissent trop fragiles pour supporter une exploitation intensive.

Début avril, les barrages du Cap étaient remplis à 22 % de leur capacité. Lorsque le niveau descendra en dessous des 10 %, l’eau ne sera plus potable, car les polluants ne seront plus assez dilués. Commencera alors le « jour zéro ».

L’économie de la province de Western Cape dont la ville est le chef-lieu est déjà sérieusement impactée. Le quart des vergers et des vignobles ont été détruits faute d’irrigation, entraînant la disparition de trente mille emplois saisonniers. Les exploitants partiellement ruinés mettront des années à replanter sur une échelle aussi large. La crise de l’eau n’est pas prête de s’achever dans toute la région.

748 millions de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable dans le monde.
748 millions de personnes n'ont toujours pas accès à l'eau potable dans le monde.
© UN Photo / Olivier Chassot

Source : Imagine demain le monde, mai/juin 2018.