L’agroécologie : la voie pour un modèle agricole durable, résilient et juste
L’agroécologie est la solution la plus crédible pour nourrir la planète en la respectant.
Le modèle agricole industriel a démontré qu’il n’est ni durable, ni résilient. La crise du Covid-19 met en exergue ses limites et ses défauts. Des alternatives existent. Parmi celles-ci, l’agroécologie est la plus cohérente avec les Objectifs de développement durable.
A l’heure d’écrire ces lignes, le monde est toujours confronté à la pandémie du Covid-19
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et les prévisions sur les répercussions économiques sont mauvaises, en particulier pour le système alimentaire mondialisé [1]. Alors que les industriels se demandent comment sauver leur entreprise et leurs revenus, les agricultrices et agriculteurs qui ont fait le choix de s’orienter vers l’agroécologie
Agroécologie
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sont plus résilients aux effets de la crise, comme le montre la situation de l’association Béo-neere au Burkina Faso [2]. Cela s’explique en partie par l’adoption de pratiques qui demandent peu d’intrants externes (engrais chimiques, pesticides, etc.) et par une commercialisation basée principalement sur les circuits courts. Ces paysannes et paysans dépendent moins des mesures prises par les gouvernements pour combattre le virus, qui restreignent les échanges, les déplacements et les accès aux marchés. Par ailleurs, on observe aussi une augmentation de la demande envers les produits locaux durant cette crise [3]. Ce sont des constats qui s’observent autant dans les pays du Sud qu’en Europe [4]. Dans ce contexte exceptionnel comme dans celui de crise climatique, l’agroécologie est une alternative à encourager, comme le souligne notamment Coumba Sow, coordinatrice régionale pour la FAO. [5]
Un modèle industriel dévastateur
Les limites d’un modèle qui fonctionne sur la spécialisation à outrance, le commerce international et l’utilisation intensive d’intrants divers sont de plus en plus prégnantes. Le modèle agricole industriel n’est ni durable, ni résilient, ni socialement juste, et il ne parvient pas à nourrir tous les êtres humains. La malnutrition est en hausse depuis plusieurs années. Selon le Programme alimentaire mondial, 821 millions de personnes souffraient de la faim actuellement dans le monde [6]. La crise actuelle va en outre plonger des dizaines de millions de personnes supplémentaires dans la faim.
Chaque année, on observe un déficit de production au niveau des récoltes dû à la disparition des pollinisateurs, alors que 75% des cultures alimentaires reposent sur la pollinisation animale [7]. Les activités agricoles produisent 25% des gaz à effet de serre dans le monde [8]. 90% du commerce international des céréales est contrôlé par 4 entreprises (ADM, Bunge, Cargill et Dreyfus) [9]. En outre, il est démontré que l’agriculture intensive est susceptible de favoriser l’apparition de maladies zoonotiques comme le Covid19 [10].
La FAO elle-même le souligne : « Un paradigme essentiellement différent pour la façon dont nous pensons à l’agriculture est urgent. Et les approches agroécologiques sont un élément important de cette réponse [11]. »
L’agroécologie kesako ?
L’agroécologie est un concept qui a fort évolué depuis son apparition dans des textes scientifiques d’agronomes au début du XXe siècle. A l’époque, l’agroécologie faisait référence à l’utilisation des connaissances en écologie pour optimiser les activités d’une ferme [12]. Au fur et à mesure de l’évolution des recherches dans ce domaine, le cadre d’analyse s’est ouvert. On est sorti des fermes pour regarder les agroécosystèmes (les relations entre les fermes et leur environnement), pour finalement atteindre l’ensemble de ce qu’on peut appeler maintenant le système alimentaire : c’est-à-dire l’ensemble des relations qui traversent le monde agricole, de la production à l’assiette en passant par toute la chaîne de transformation et de commercialisation [13].
Durant leurs travaux, des scientifiques comme Altieri [14] ou Gliessman [15] ont également mis en avant l’aspect social et politique de ces pratiques de production écologique. En étudiant les communautés paysannes d’Amérique latine, ils ont observé qu’elles étaient très souvent opprimées et confrontées au modèle de production dit industriel qui a tendance à vouloir s’imposer partout. On retrouve par conséquent, au sein de l’agroécologie, les luttes sociales paysannes qui s’organisent et forment un mouvement social international de défense d’un autre modèle de production respectueux des humains et de la nature.
Un concept reconnu par les Nations Unies
L’agroécologie a atteint une dimension réellement politique, en Europe et dans certaines instances internationales, grâce aux travaux du professeur Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation Droit à l'alimentation de 2008 à 2014 [16]. Dans son rapport publié en 2010 [17], il présente l’agroécologie comme un paradigme nécessaire et crédible pour transformer les systèmes agricoles et alimentaires. En 2014, la FAO organisait son premier symposium international sur l’agroécologie, lui conférant ainsi une reconnaissance mondiale [18]. En 2018, un second symposium eut lieu à Rome. Il se conclut sur une série de recommandations et de conseils à destination des responsables politiques afin de soutenir et développer l’agroécologie [19].
L’agroécologie recouvre un ensemble de principes de production qui visent à utiliser le plus efficacement possible les ressources naturelles disponibles localement, tout en optimisant les services et fonctions de l’environnement et de la biodiversité. C’est aussi un mouvement social et politique qui défend la souveraineté alimentaire Souveraineté alimentaire et les droits des paysannes et paysans. C’est enfin une discipline scientifique transdisciplinaire qui promeut des principes de production écologique en mêlant savoirs ancestraux et technologies modernes dans le respect des écosystèmes [20].
Sur le terrain, au Sud
Concrètement, l’agroécologie se traduit par des initiatives diverses partout dans le monde. A titre d’exemple, au Togo, des communautés agricoles étaient confrontées à une perte des rendements continue provoquée par une surexploitation des ressources naturelles (terres, forêts, eau). Cette dégradation a eu des impacts sur la fertilité des sols. Dans un premier temps, les paysannes et paysans y ont répondu en utilisant des intrants chimiques, mais cette solution n’a pas apporté les résultats escomptés et, de surcroît, n’était pas durable. Des solutions agroécologiques ont alors été testées : sélectionner les bonnes semences et créer un réseau d’échange entre paysans, utiliser du fumier, associer les cultures, varier la production (commencer la culture du riz), créer un potager (avec pour effet de diversifier la biodiversité). Grâce à ce type de solutions adaptées aux réalités locales et co-construites avec les communautés, l’agroécologie a également permis à ces dernières de s’organiser entre elles, ainsi que de redonner un accès aux terres et à la décision politique aux femmes, aux jeunes et aux personnes en difficultés économiques et sociales [21]. En un mot comme en cent, ces techniques ont favorisé leur souveraineté alimentaire.
… comme au Nord
En Europe, des agriculteurs hollandais ont cherché une solution contre la surutilisation d’azote minéral et ses effets désastreux sur l’environnement (eutrophisation des milieux aquatiques, acidification des sols). Ils se sont orientés vers une diminution progressive de l’utilisation d’azote chimique et une optimisation de l’utilisation du fumier. En fonctionnant par essais-erreurs et en partageant leurs différentes expériences, ils ont pu proposer une solution crédible basée sur les ressources locales (alimentation des vaches majoritairement à l’herbe et utilisation optimale du fumier). Afin de réussir dans cette aventure, les agriculteurs se sont organisés entre eux et sont devenus petit-à-petit une force politique reconnue revendiquant une autre façon de gérer leurs ressources et de produire [22].
Ces exemples démontrent que l’agroécologie se pratique dans des réalités socio-économiques très différentes et place les paysannes et paysans au cœur des solutions à leurs problèmes, dans le respect de l’environnement.
L’agroécologie doit devenir une priorité de la Coopération belge
En plaçant le respect de la nature, le respect des humains et le respect des générations futures au centre des systèmes alimentaires, l’agroécologie représente la solution la plus crédible aux désastres environnementaux et sociaux provoqués par l’agriculture intensive et industrielle.
Chaque jour, partout dans le monde, des humains s’attèlent à mettre en œuvre cette solution et en récoltent les bénéfices quotidiens. L’agroécologie amène à reconsidérer notre rapport à la nature. Chaque individu peut faire sa part, mais un soutien de la Coopération belge à l’agroécologie reste essentiel. C’est le sens du rapport publié par la Coalition contre la Faim qui constate que seulement 16% du soutien accordé à l’agriculture dans les pays en développement est dédié à l’agroécologie [23]. La Belgique soutient donc encore en grande majorité l’agriculture industrielle dans les pays en développement, avec toutes les conséquences néfastes que cela implique. Cette tendance s’est même renforcée au cours de la dernière législature, avec l’adoption d’une note stratégique axée sur l’insertion de cette agriculture dans les chaînes mondiales de production, alors que la note précédente, adoptée sous le ministre Charles Michel, centrait l’attention sur l’agriculture familiale et paysanne. Il est donc essentiel que la Belgique revienne à une logique de soutien à ce type d’agriculture et fasse de l’agroécologie une priorité de la politique belge de coopération au développement
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[1] Dauby, V. (2020). Du coronavirus à la crise alimentaire. Consulté en ligne le 08 juin 2020 - www.cncd.be/coronavirus-c...
[2] Voir l’article publié par Le Monde le 05 mai 2020, Au Burkina Faso, une ferme agro écologique veut réinventer « le monde d’après », www.lemonde.fr/afrique/ar...
[3] Wu, S.S. & Dumont, C. (2020). Covid-19 et agriculture : quand les producteurs court-circuitent la grande distribution. Consulté en ligne le 10 juin 2020 - https://tchak.be/index.ph...
[4] Akesbi, N., & Cissokho, M., & Riffaud, J. (2020). Après la pandémie, la faim ! – Agriculture et sécurité alimentaire. Webinaire du 08 juin 2020.
[5] Voir son interview « En Afrique, les paysans qui pratiquent l’agroécologie résistent mieux au changement climatique », propos recueillis par Séverine Kodjo-Grandvaux, Le Monde, 01/12/2019.
[6] PAM. (2020). La Faim Zéro. Consulté en ligne le 05/06/2020 - https://fr.wfp.org/faim-zero
[7] IPBES. (2019). Résumé à l’intention des décideurs du rapport sur l’évaluation mondiale de la biodiversité et des écosystèmes de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques. Paris : Nations Unies.
[8] IPCC, 2019 : Summary for Policymakers. In : Climate Change and Land : an IPCC special report on climate change, desertification, land degradation, sustainable land management, food security, and greenhouse gas fluxes in terrestrial ecosystems [P.R. Shukla, J. Skea, E. Calvo Buendia, V. Masson-Delmotte, H.- O. Pörtner, D. C. Roberts, P. Zhai, R. Slade, S. Connors, R. van Diemen, M. Ferrat, E. Haughey, S. Luz, S. Neogi, M. Pathak, J. Petzold, J. Portugal Pereira, P. Vyas, E. Huntley, K. Kissick, M. Belkacemi, J. Malley, (eds.)]. In press.
[9] De Schutter, O., Jacobs, N., Clément, C., & Ajena F. (2019). Towards a common food policy for the European Union – The policy reform and realignment that is required to build sustainable food systems in Europe. Bruxelles : IPES-Food.
[10] Patz, J., Tabor, G., Daszak, P., & Aguirre A.A. (2014). Unhealthy Landscapes : Policy Recommendations on Land Use Change and Infectious Disease Emergence. Dans Environmental Health Perspective – August 2014.
[11] FAO. (2020). Plateforme des connaissances sur l’agroécologie – COVID-19 et l’Agroécologie. Consulté en ligne le 04/06/2020 - www.fao.org/agroecology/s...
[12] Calame. (2016). Comprendre l’agroécologie – Origines, principes et politiques. Paris : Editions Leopold Mayer.
[13] Dalgaard, T., Hutchings, N.J., & Porter, J.R. (2003). Agroecology scaling and interdisciplinarity. Dans Agricultre, Ecossytems and Environment 100, (2003).
[14] Altieri, M. & Toledo, V. (2011). The agroecological revolution in Latin America : Rescuing nature, ensuring food sovereignty and empowering peasants. Dans Journal of Peasant Studies 38, (2011).
[15] Méndez, V.E., Bacon, C.M. Cohan, T., & Gliessman, S.R. (2016). Agroecology – A transdisciplinary, participatory and action-oriented approach. Abingdon : Taylor & Francis Group.
[16] Voir la liste des rapports officiels publiés dans le cadre de son mandat : www.srfood.org/fr/rapport...
[17] De Schutter, O. (2010). Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter. Genève : ONU : Assemblée général du Conseil des droits de l’homme.
[18] FAO. (2018). L’agroécologie au service des ODD – passer à l’échelle supérieure. Consulté en ligne le 09/06/2020 - www.fao.org/about/meeting...
[19] FAO. (2018). 2e Symposium international sur l’agroécologie : l’agroécologie au service des ODD – passer à l’échelle supérieur 3-5 avril 2018, Rome – Résumé du Président. Rome : Auteur.
[20] Stassart, P.M., et al. (2012). L’agroécologie : trajectoire et potentiel – Pour une transition vers des systèmes alimentaires durables. Dans Agroécologie entre pratiques et sciences sociales aux éditions Educagri.
[21] AFSA. (2016). Agroecology – The Bold Future of Farming in Africa. Dar es Salaam : Auteur.
[22] Van der Ploeg. (2020). The political economy of agroecology. Dans The Journal of Peasant Studies.
[23] Voir le rapport en ligne : www.cncd.be/Belgique-prio... - Vermeylen, M., & De Schutter, O. (2020). The share of agroecology in Belgian official development assisantce : An opportunity missed. Louvain-la-Neuve : UCLouvain.




