Aide au développement : priorité à l'efficacité et au budget
© Reporters / DPA

Aide au développement : priorité à l’efficacité et au budget

Selon le ministre de la Coopération au développement Alexander De Croo, la Belgique reste dans le peloton de tête des donateurs de l’aide au développement au niveau mondial. Pourtant, les chiffres de l’OCDE publiés ce 9 avril montrent une réalité moins réjouissante : les coupes successives des budgets de l’aide font progressivement de la Belgique un mauvais élève européen. Réinvestir dans la solidarité internationale permettrait pourtant de se donner les moyens d’une Coopération belge réellement efficace, et de contribuer à la stabilité du voisinage européen.

Le 18 janvier 2018, 111 personnalités belges issues du monde économique, académique, culturel et social lançaient un appel au gouvernement fédéral pour qu’il mette fin aux coupes dans le budget de l’aide au développement et qu’il respecte au contraire son engagement international d’accorder 0,7% du revenu national brut (RNB) à l’aide au développement. Le jour même, le ministre de la Coopération au développement Alexander De Croo répondait que la Belgique était toujours dans le « peloton de tête » des donateurs d’aide au développement au niveau mondial, ajoutant qu’il faut faire primer l’efficacité de l’aide au développement sur la quantité du budget qui lui est allouée : «  Il est essentiel de devenir plus efficace, et ensuite on verra. »

Pas d’efficacité sans budget suffisant

De son côté pourtant, la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) rappelle que l’un ne va pas sans l’autre [1]. Pour citer quelques exemples, le plan Marshall s’est avéré être le dispositif d’aide le plus concluant de l’Histoire, pour un montant conséquent de 16,5 milliards de dollars US [2] (l’équivalent de 150 milliards d’euros aujourd’hui [3]), dont ont bénéficié pas moins de 16 pays. De leur côté, l’Irlande et le Portugal ont reçu des aides considérables après leur adhésion à la Communauté économique européenne : ces transferts, qui représentaient jusqu’à 5% de leurs PIB respectifs et se sont poursuivis pendant une dizaine d’années voire plus, étaient comparables par leur ampleur à l’aide octroyée dans le cadre du plan Marshall. Plus à l’est, la République de Corée et l’île de Taiwan – aujourd’hui dotées d’Indices de développement humain (IDH) parmi les plus élevés d’Asie – ont aussi reçu d’importantes quantités d’aide au cours des étapes initiales de leur développement, bénéficiant encore de l’aide pendant une bonne partie des années 1960. Enfin, en Afrique, une aide considérable a été accordée tant au Botswana qu’à Maurice à des moments clefs de leur développement, à l’instar de la Tunisie un peu plus tôt. Comme le conclut la CNUCED : « Ces exemples montrent que d’importants apports d’une aide bien ciblée ont produit des cas exemplaires de réussite en matière de croissance et de développement global » [4].

S’il est indéniable que l’efficacité de l’aide au développement est importante, elle dépend donc aussi de l’existence de moyens financiers suffisants et prévisibles, afin de pouvoir soutenir des stratégies de développement à long terme. Sans budgets suffisants, la politique de résultats prônée par le ministre de la Coopération au développement restera un vœu pieux.

La Belgique s’éloigne toujours plus du peloton de tête des donateurs

Or le budget de l’aide belge au développement n’a fait que diminuer depuis 2010 : de 0,64%, le pourcentage du revenu national brut attribué à l’aide au développement a chuté jusqu’à 0,45% en 2017 selon les derniers chiffres de l’OCDE [5], soit une baisse cumulée de 30%. Avec les coupes supplémentaires prévues par le gouvernement belge jusque la fin de la législature [6], le chiffre officiel de l’aide belge au développement diminuera encore pour n’atteindre que 0,38% du revenu national brut en 2019 selon les estimations du Comité d’aide au développement de l’OCDE [7] – presque la moitié de ce qu’il était en 2010. C’est d’autant plus inquiétant que la Belgique fait partie des neuf pays de l’OCDE dont plus de 10% de l’aide servent à financer l’accueil des demandeurs d’asile (un financement certes nécessaire mais qui n’est pas disponible pour financer des programmes de développement dans les pays pauvres). Malgré une légère baisse entre 2016 et 2017, les frais d’accueil des demandeurs d’asile en Belgique représentent en 2017 plus de 14% de l’aide belge. La Belgique reste donc, comme en 2016, la première bénéficiaire de sa propre aide au développement.

Difficile de prétendre, dans un tel contexte, que la Belgique fait toujours partie du peloton de tête des bailleurs de fonds. La Belgique est en effet sous la moyenne européenne qui a atteint 0,49% du RNB des pays donateurs de l’Union européenne en 2017. De la sixième place en 2010, les coupes successives nous ont fait descendre à la neuvième place au niveau mondial en 2017, avec une tendance qui continuera à la baisse. Selon les derniers chiffres officiels de l’OCDE, ce ne sont donc pas cinq, mais désormais huit pays qui font mieux que la Belgique, dont de nombreux pays voisins de l’Europe du nord-ouest parmi lesquels la Belgique devient un mauvais élève. Parmi les huit premiers donateurs, nous retrouvons la Suède, la Norvège, le Danemark, et le Luxembourg qui dépassent chaque année le cap des 0,7%. La Suède, premier de la classe OCDE, affiche un taux d’aide publique au développement (APD) de 1,01% du RNB – plus du double de celui de la Belgique. En plus des Pays-Bas et de la Suisse, nous retrouvons aussi deux pays qui ont fait le choix ces dernières années de renforcer leur aide internationale et de remplir leurs engagements. Le premier a été le Royaume-Uni, qui a atteint le cap des 0,7% en 2013 et est depuis resté fidèle à cette orientation. Il a été rejoint par l’Allemagne, dont l’APD était en hausse constante depuis 2013 et a frôlé les 0,7% en 2016 (0,699%), même si une diminution des frais d’accueil des demandeurs d’asile a entraîné une baisse de l’aide allemande à 0,66% en 2017.

On voit par ailleurs apparaître une nouvelle génération de bailleurs, dont la contribution a fortement augmenté ces dernières années, au point qu’ils apparaissent désormais parmi les principaux donateurs. C’est le cas des Emirats arabes unis, qui sont les premiers contributeurs au monde proportionnellement à leur revenu national brut [8], mobilisant 1,31% de leur RNB à l’aide au développement ; mais aussi de la Turquie, dont l’aide a systématiquement augmenté année après année depuis 2007, passant en dix ans de 0,09% à 0,95% de son RNB [9].

Inverser la tendance pour un triple enjeu

Pourquoi la Belgique fait-elle marche arrière là où tant d’autres progressent ? Une raison souvent avancée est celle d’un déficit budgétaire trop élevé. Pourtant, le budget a clôturé l’année 2017 avec un déficit de 1,1% du produit intérieur brut, soit le déficit budgétaire le plus faible enregistré sur ces dix dernières années [10].

Le constat est donc plus alarmant que ce que laissent croire les propos du ministre Alexander De Croo : alors que le déficit budgétaire n’est plus – et n’aurait de toute façon jamais dû être – une raison de réduire l’aide belge au développement, celle-ci continue d’être victime de coupes supplémentaires. Or les solutions existent pour inverser la tendance. La Belgique devrait réinvestir dans la solidarité internationale pour retrouver sa place dans le peloton de tête des pays donateurs et honorer les engagements qu’elle s’est fixée dans le cadre de l’agenda 2030 des Nations Unies. Accorder davantage de budget à l’aide au développement rendrait en même temps cette aide plus efficace, puisqu’elle se donnerait les moyens d’engendrer des impacts positifs de plus grande ampleur et à plus long terme, notamment pour contribuer au développement et à la stabilité du voisinage européen.

Une priorité pour le gouvernement belge devrait donc être de mettre en place un plan de croissance budgétaire pour atteindre l’objectif d’une aide au développement d’au moins 0,7% du revenu national brut dans les prochaines années.

[1Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, Enhancing aid effectiveness :
From Paris to Busan
, 2011, http://unctad.org/en/Docs/tdbex53d3_en.pdf

[2Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, Le développement économique en Afrique, Doublement de l’aide : Assurer la grande poussée, New York et Genève, Nations unies, 2006.

[3« En quoi consistait le plan Marshall pendant la guerre froide ? » in Futura Sciences, https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/epoque-contemporaine-consistait-plan-marshall-pendant-guerre-froide-5469/

[4Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, Le développement économique en Afrique, Doublement de l’aide : Assurer la grande poussée, op. cit.

[5OCDE, Development aid stable in 2017 with more sent to poorest countries, 9 avril 2018, http://www.oecd.org/development/development-aid-stable-in-2017-with-more-sent-to-poorest-countries.htm

[6Proposition de Résolution relative à l’affectation de 0,7% du RNB à la coopération au développement, Chambre des Représentants de Belgique, 3 juillet 2017

[7Ibidem.

[8Parmi les pays qui communiquent leurs données officielles d’aide publique au développement selon les règles de l’OCDE.

[9OCDE, Development aid stable in 2017 with more sent to poorest countries, 9 avril 2018, http://www.oecd.org/development/financing-sustainable-development/development-finance-data/ODA-2017-detailed-summary.pdf

[10MATHIEU, F., « Les approximations budgétaires de Van Overtveldt », in Le Soir{}, 12 mars 2018, http://plus.lesoir.be/144899/article/2018-03-12/les-approximations-budgetaires-de-van-overtveldt