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La crise de l’asile ou le suicide de l’Europe

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
2 mai 2016

Imagine demain le monde - Ce que les médias européens qualifient de « crise des réfugiés » est en réalité une crise de l’asile. Bien que leur nombre soit en forte hausse, suite à la multiplication des conflits aux frontières de l’Europe, le million de réfugiés arrivés en 2015 [1] aurait pu être géré sans difficulté. Toutefois, l’absence de politique migratoire européenne cohérente a rendu la tâche impossible. Non seulement l’Union européenne s’est révélée incapable d’assumer ses responsabilités et de répartir équitablement l’accueil des réfugiés, mais l’ampleur des divisions entre Etats membres, ajoutées aux menaces de « Grexit » et de « Brexit », pourrait en outre mener à sa désintégration.

La politique de l’autruche

La vague de réfugiés de l’été 2015 a semblé surprendre tout le monde. Il suffisait pourtant d’observer l’évolution des dernières années aux portes de l’Europe pour avoir conscience de ce qui s’annonçait. Les pays voisins – à commencer par le Liban et la Turquie – ont ainsi vu le nombre de réfugiés fuyant la Syrie, l’Irak ou l’Afghanistan passer de 500.000 en janvier 2013 à 2,3 millions en janvier 2014, puis à 3,7 millions en janvier 2015 [3]. Il n’est donc pas surprenant qu’une partie de ces réfugiés aient fini par demander l’asile en Europe – surtout que la Turquie restreint l’application de la convention de Genève aux événements survenus en Europe et n’octroie dès lors qu’un statut précaire aux réfugiés du Moyen-Orient.

Un million de réfugiés ne représentent que 0,2% de la population européenne. C’est peu par rapport aux pays en développement qui accueillent plus de huit réfugiés sur dix dans le monde

L’ampleur de la crise politique que la vague de réfugiés a provoquée peut laisser penser que la tâche était difficilement surmontable. Il n’en est rien. Un million de réfugiés ne représentent que 0,2% de la population européenne. C’est peu par rapport aux pays en développement qui accueillent plus de huit réfugiés sur dix dans le monde – contre moins de un sur dix en Europe. En outre, seule une minorité des demandes d’asile est finalement acceptée par les gouvernements des pays d’accueil : selon Eurostar, les 28 Etats membres de l’Union européenne ont accordé un statut protecteur à 333.350 demandeurs d’asile en 2015, dont la moitié à des réfugiés syriens [4].

Cela ne signifie en rien que l’Europe a accueilli la majorité des Syriens fuyant la guerre : selon Oxfam, les pays riches n’avaient réinstallé en mars 2016 que 1,39% des réfugiés syriens [5]. Sur base de l’analyse des « contributions équitables » que devraient assurer les pays développés en fonction de leur poids économique, Oxfam constate que seul trois pays (Allemagne, Canada et Norvège) ont pris des engagements supérieurs à leur part, contrairement aux autres pays qui en sont souvent loin – la Belgique ne remplit que 28% de sa « contribution équitable », les Etats-Unis 7% et la France… 4% !

La nouvelle génération de réfugiés cherchant asile en Europe se compose majoritairement de jeunes diplômés issus de la classe moyenne des zones urbaines

Pourtant, comme le souligne Catherine Wihtol de Wengen [6], la nouvelle génération de réfugiés cherchant asile en Europe se compose majoritairement de jeunes diplômés issus de la classe moyenne des zones urbaines et sont détenteurs d’une expérience professionnelle qui pourrait bénéficier à l’économie européenne. L’évolution démographique et le vieillissement de la population européenne rendent en effet l’immigration de plus en plus nécessaire pour maintenir un niveau de population active suffisant et pérenniser le modèle social européen. C’est ce qu’a compris l’Allemagne, qui a accueilli près de la moitié des réfugiés admis en Europe en 2015, mais pas la Hongrie, qui est pourtant le pays européen où l’évolution démographique et la disponibilité de la main-d’œuvre rendent l’immigration la plus nécessaire. Certes, ce n’est évidemment pas la motivation économique, mais le respect du droit humanitaire inscrit dans la Convention de Genève qui impose à l’Europe d’assurer l’asile aux réfugiés ; c’est néanmoins un argument contre la pensée dominante qui affirme à tort que l’Europe n’en a pas les moyens économiques.

La cacophonie du chacun pour soi

Les divisions européennes ont révélé de profondes fractures rendant illusoire tout espoir de politique cohérente. Le « Règlement de Dublin II », qui stipule que le premier pays d’entrée en Europe est responsable d’examiner la demande d’asile, s’est vite révélé inadapté, puisqu’il faisait de facto reposer sur les épaules de la seule Grèce, pourtant affaiblie par des années d’austérité, la gestion de la majorité des demandeurs d’asile – 856.000 réfugiés étant arrivés en Europe par la Grèce via la Turquie en 2015. C’est pourquoi Angela Merkel a annoncé fin août 2015 la suspension unilatérale de « Dublin II », afin de pouvoir accueillir des réfugiés directement en Allemagne. Alors qu’à l’opposé de cette politique accueillante, la majorité des autres Etats membres – à commencer par le « groupe de Visegrad » (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie) – appelaient à la fermeture des frontières, plusieurs centaines de milliers de réfugiés sont arrivés en quelques mois en Allemagne via la route des Balkans. En 2015, l’Allemagne a accordé 148.215 statuts de réfugiés – soit 41% des demandes d’asile validées en Europe –, loin devant la Suède (34.470 statuts accordés) qui est toutefois le pays européen qui a accueilli en 2015 le plus de demandeurs d’asile par habitant (0,71% de sa population) [7].

En 2015, l’Allemagne a accordé 148.215 statuts de réfugiés – soit 41% des demandes d’asile validées en Europe.

Pour sortir de cette cacophonie, la Commission européenne a proposé un système de répartition entre Etats membres des réfugiés arrivés en Europe sur base de critères objectifs (poids économique, démographie, taux de chômage, nombre de réfugiés déjà accueillis, etc.). Après des mois de difficiles négociations, un accord a laborieusement été conclu en septembre 2015 sur la répartition de 160.000 réfugiés. Bien que cet engagement modeste ne fût pas à la hauteur de la situation, l’Union européenne s’est révélée incapable d’appliquer ses propres décisions : seul un millier de réfugiés avaient été effectivement relocalisés six mois plus tard.

A la place, la plupart des gouvernements européens ont adopté des politiques d’accueil restrictives, fondées sur la construction de murs mettant en péril les accords de Schengen – un des principaux piliers de la construction européenne avec l’Union monétaire, elle-même affaiblie par la crise de la zone euro et la menace de « Grexit ». Cette politique a mené en mars 2016 à la fermeture de la route des Balkans, transformant la Grèce en une sorte de « hot spot géant ». Il est pourtant illusoire de prétendre enrayer les flux de migrants par la fermeture des frontières, car des voies alternatives et toujours plus dangereuses sont empruntées, au prix de nombreux morts et de l’enrichissement des passeurs qu’on prétend pourtant vouloir éradiquer.

Le reniement de ses propres valeurs

De plus en plus critiquée par son propre camp politique en Allemagne et esseulée en Europe, Angela Merkel a fini par se persuader que la solution à l’indécision européenne se trouvait en-dehors de ses frontières. Prenant de plus en plus de largesses avec la convention de Genève dont elle est pourtant à l’origine, l’Europe n’a pas hésité à monnayer chèrement la sous-traitance de la gestion de la crise de l’asile à la Turquie, malgré ses dérives autoritaires et son rôle ambigu envers l’Etat islamique – occupée qu’elle est à combattre les Kurdes qui sont pourtant les principaux alliés des Occidentaux contre l’Etat islamique. Dénonçant les termes de l’accord, le HCR a qualifié de « centres de détention » les « hot spots » installés en Grèce pour préparer l’échange de réfugiés avec la Turquie. Les ONG actives sur place ont quant à elle refusé de participer à la mise en œuvre de cet accord.

Selon l’accord entré en vigueur le 20 mars 2016, la Turquie s’engage – en contrepartie de deux tranches de trois milliards d’euros et d’autres engagements européens comme l’exemption des visas pour les Turcs – à reprendre sur son territoire les migrants interceptés avec l’aide de l’OTAN dans ses eaux territoriales. Les réfugiés ayant malgré tout réussi à arriver en Grèce peuvent demander l’asile, mais uniquement dans ce pays, dès lors contraint, malgré ses difficultés économiques, de retenir dans des camps les réfugiés souhaitant rejoindre d’autres pays européens et d’effectuer en un temps record l’examen des demandes d’asile. Les migrants qui n’ont pas reçu le statut de réfugié sont renvoyés en Turquie, où sont distingués les demandeurs d’asile syriens de ceux des autres pays. Pour ces derniers, la seule option est l’obtention d’une « protection temporaire » en Turquie, tandis que pour chaque Syrien renvoyé par la Grèce, l’Union européenne s’engage à réinstaller dans ses Etats membres un Syrien vivant en Turquie – mais jusqu’à un nombre maximum de 72.000 réfugiés réinstallés, avec une priorité donnée à ceux qui n’ont pas précédemment tenté d’entrer irrégulièrement en Europe. Le message aux réfugiés est clair : « Restez en Turquie et vous aurez un (mince) espoir d’être sélectionnés  » [8].

Incapable d’assurer elle-même l’accueil des réfugiés, l’Union européenne cherche ainsi à contourner la Convention de Genève en monnayant chèrement leur fixation en Turquie, qui n’octroie pourtant pas de statut de réfugié aux non-Européens. La Turquie a certes exceptionnellement accepté d’autoriser les réfugiés syriens à déposer un permis de travail, mais uniquement dans la province où ils résident et avec une limite de 10% des employés de l’entreprise qui les emploie. A ce jour, seul un Syrien sur dix est accueilli dans un camp administré par les autorités turques – les autres sont laissés à eux-mêmes. Amnesty International dénonce en outre les renvois organisés par la Turquie de réfugiés syriens vers la Syrie.

Il est déjà acquis qu’en signant cet accord condamné par le Conseil de l’Europe, l’Union européenne a perdu son âme.

La capacité de l’Union européenne à assumer sa part de responsabilité est par ailleurs loin d’être garantie : l’accord fait reposer sur les épaules de la seule Grèce, dont les capacités administratives sont faibles, la lourde tâche de la gestion des flux de migrants, retenus dans des conditions indignes dans des camps de détention – femmes et enfants compris. L’accord a certes entraîné une baisse drastique des arrivées en Grèce de réfugiés par la mer, mais au prix de l’utilisation par les migrants d’autres voies plus dangereuses – notamment via la Lybie. Il dépend en outre de la bonne volonté des Etats membres d’accepter les réinstallations prévues : après un mois, seuls 208 réfugiés avaient effectivement été réinstallés depuis la Grèce dans un autre Etat membre – soit seulement 3,5% de l’objectif prévu [9]. La mise en œuvre de l’accord est dès lors hypothétique. Par contre, il est déjà acquis qu’en signant cet accord condamné par le Conseil de l’Europe, l’Union européenne a perdu son âme.

Les amalgames qui nourrissent le récit de Daesh

Redoublant d’amalgames, les forces national-populistes, dont l’influence ne cesse de croître en Europe, n’ont pas hésité à tirer profit du contexte de peur provoqué par les attentats de Paris et Bruxelles pour présenter les réfugiés comme des terroristes djihadistes en puissance. Pourtant, le fait que Daech ait intérêt à alimenter cet amalgame ne doit pas masquer une évidence : les réfugiés ne représentent pas le danger, ils le fuient, notamment en Syrie où on a décompté en moyenne plus de cent morts par jour depuis 2011, suite aux exactions de Bachar al-Assad et de l’Etat islamique. Comme le soulignent dans une lettre ouverte aux parlementaires américains vingt anciens ministres et conseillers des Etats-Unis – dont Henri Kissinger, Madeline Albright, Leon Panetta, Chuck Hagel et David Petraeus – : « Les réfugiés sont victimes, pas auteurs, du terrorisme. Refuser catégoriquement de les accueillir nourrit le récit de l’Etat islamique affirmant qu’il y a une guerre entre l’islam et l’Occident, que les musulmans ne sont pas les bienvenus aux Etats-Unis et en Europe et que le califat de l’Etat islamique est leur véritable maison ». Cette réalité n’a pas empêché un Belge sur deux d’affirmer adhérer à l’équation « réfugié = musulman = terroriste » dans une enquête réalisée au lendemain des attentats de Bruxelles par la fondation « Ceci n’est pas une crise ».

Faire l’amalgame entre les réfugiés, les musulmans et les djihadistes est tout ce dont rêve Daesh.

Comme l’ont tragiquement démontré les attentats de Paris et Bruxelles, ce n’est pas en fermant les frontières qu’on arrête les terroristes, mais en assurant une circulation efficace de l’information entre les différents services de renseignement. Ce ne sont pas des réfugiés, mais quasi exclusivement des citoyens belges et français qui ont commis les attentats de Paris et Bruxelles. Faire l’amalgame entre les réfugiés, les musulmans et les djihadistes est tout ce dont rêve Daech. En renvoyant aux réfugiés du Moyen-Orient l’image des tyrans qu’ils cherchent à fuir, l’Europe viole ses prétendues valeurs humanistes et fait le jeu des forces qu’elle est censée combattre. Les national-populistes et les fondamentalistes islamistes sont des alliés objectifs qui s’ignorent.

En s’enfermant derrière des murs et en sous-traitant à la Turquie la gestion des réfugiés qui fuient la guerre et le terrorisme au Moyen-Orient, l’Europe se divise, se révèle incapable d’appliquer ses propres décisions, met en péril les accords de Schengen, piétine la convention de Genève, renonce à ses propres valeurs et renforce le récit de Daech. Si elle ne se rend pas rapidement compte qu’elle fait fausse route et qu’elle pourrait au contraire faire de l’accueil des réfugiés une opportunité, l’Union européenne risque de creuser sa propre tombe.

[1Selon le HCR, 1.015.278 réfugiés sont arrivés dans l’Union européenne en 2015, dont 48% en provenance de Syrie, 21% d’Afghanistan et 9% d’Irak.

[2Selon le HCR, 1.015.278 réfugiés sont arrivés dans l’Union européenne en 2015, dont 48% en provenance de Syrie, 21% d’Afghanistan et 9% d’Irak.

[3Y. Mens, « L’Europe divisée face aux réfugiés », in L’état de l’économie 2016, Alternatives Economiques/OFCE, février 2016, pp. 20-21.

[4Eurostat, « Les États membres de l’UE ont accordé en 2015 la protection à plus de 330.000 demandeurs d’asile », communiqué de presse, 20 avril 2016.

[5Oxfam, « Réinstaller 10% des réfugiés syriens. L’engagement nécessaire à prendre avant la conférence de Genève », Note d’information, 29 mars 2016.

[6C. Wihtol de Wenden, Migrations en Méditerranée, CNRS Editions, 2015.

[7En 2015, la Belgique a accepté 10.900 demandes d’asile (soit 0,19% de sa population) dont 33% à des Syriens et la France 26.015 (0,08% de sa population) dont 12% à des Syriens. Eurostat, op. cit., 20 avril 2016.

[8Y. Mens, « L’Europe veut fixer les Syriens en Turquie », Alternatives Economiques, n°356, avril 2016, p. 43.

[9« EU relocates just 208 refugees from Greece after deal with Turkey », The Guardian, 15 April 2016.

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