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Combat(s) de là-bas

Deogratias Niyonkuru, la réconciliation venue des collines

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
23 mars 2016

Imagine demain le monde - Au Burundi, Deogratias Niyonkuru et son organisation ADISCO encadrent 200 000 paysans autour du projet « Collines solidaires » récemment primé [1] par la Fondation Roi Baudouin . Une approche de la réconciliation par la terre sur fond de tensions ethniques et politiques.

Nous n’imposons rien, nous discutons, lance Deogratias Niyonkuru. Nos agronomes vont vers les paysans, écoutent leurs demandes, se font expliquer leurs pratiques et construisent avec eux un savoir-faire adapté à leurs besoins. » Au Burundi, Deogratias Niyonkuru et son organisation, ADISCO, encadrent 200 000 paysans pour former ce qu’ils appellent des « collines solidaires ». Un bien joli nom, qui recouvre cependant une réalité assez sinistre. Le Burundi, comme son voisin le Rwanda, est peuplé de Hutus et de Tutsis, deux ethnies qui partagent les mêmes villages, la même langue, le kirundi, et le même dieu, Imana, mais que les démons de l’ethnicisme ont jetés les uns contre les autres. Durant dix ans, de 1993 à 2003, le Burundi a basculé dans une guerre civile d’une violence inouïe au cours de laquelle les villageois se sont littéralement entretués. Aujourd’hui, alors que le pays connaît une paix précaire, les survivants – veuves, enfants, réfugiés rentrés d’exil – doivent apprendre à vivre de nouveau ensemble.

« Deux jours sans pouvoir parler »

« Nous cherchons à extirper les haines profondes qui se sont enracinées dans les esprits, explique Deogratias Niyonkuru. Nous partons de l’idée que la pauvreté est un élément essentiel du conflit burundais. Luttons contre la pauvreté et les gens se reparleront. Donc, nous faisons avancer des intérêts communs, pour rapprocher les gens, les pousser à se parler. Quand nous avons réussi à créer une colline solidaire, cela signifie que nous avons installé un espace de dialogue, libéré de ses tensions. C’est déjà beaucoup. »

Deogratias Niyonkuru n’a pas vécu la guerre civile dans sa chair. Il dirigeait, depuis 20 ans, une école technique agricole au Congo/Zaïre lorsque son pays s’est enflammé, en 1993, suite au meurtre du premier président élu, Melchior Nadadaye. « J’ai cependant été vite rattrapé par ma nationalité, poursuit notre interlocuteur. En 1996, lorsque le Rwanda et le Burundi ont envahi le Congo, je n’étais plus le bienvenu. Je suis allé au Cameroun où j’ai dirigé un programme d’appui aux paysans pour une grosse ONG suisse.  »

En avril 2004, il apprend le décès de son père sur sa colline, dans la province de Mwaro, au centre du Burundi. A ce moment, les milices ont commencé à rendre les armes et à se transformer en parti politique. Le pays a renoué avec la sécurité. Deogratias Niyonkuru envisage donc de retourner au là-bas pour enterrer son père. Ce voyage va le bouleverser. « J’ai découvert un dénuement inimaginable, poursuit-il. En arrivant au village, j’ai fait le tour des cousins. Dans une maison, j’ai vu deux femmes très malades, elles disaient qu’elles allaient mourir. Elles avaient la malaria, ça se voyait. La malaria se soigne, mais elles n’avaient pas l’argent pour voir le médecin. J’ai pris la voiture de ma sœur pour aller chercher un médicament. Celui-ci m’a coûté 400 francs burundais, l’équivalent de 40 centimes d’euro. Le lendemain, les deux femmes allaient nettement mieux. Elles ont failli mourir parce qu’elles n’avaient pas 40 centimes d’euro ! J’ai passé deux jours sans pouvoir parler. J’étais dans mon propre pays et je n’avais jamais vu une telle misère. J’ai pris la décision de démissionner et de revenir au Burundi. »

En 2005, ADISCO voit le jour. L’organisation se lance dans l’appui aux paysans. Au cœur du dispositif porté par l’orga- nisation, il y a des tontines qui réunissent les villageois par groupes de cinq personnes. Le groupe cotise pour alimen- ter une cagnotte. Une fois pleine, la cagnotte est remise à un membre qui s’en sert pour financer un projet, bien souvent il s’agit de l’achat d’une chèvre ou d’intrants agricoles. Le pro- jet fructifie et permet de restituer la cagnotte qui est alors confiée à un autre membre de la tontine.
Ces groupes de base, parfaitement soudés par leur épargne commune, se rencontrent ensuite en cercles plus grands qui englobent tout le village pour mutualiser leur savoir-faire. La formule est un succès. ADISCO emploie 71 personnes et touche 200 000 paysans à travers tout le pays.

« Ce pays peut facilement se détruire »

Aujourd’hui, les « collines solidaires » restent toutefois précaires, taraudées par des conflits fonciers toujours latents. « Les pressions sur les terres sont énormes, poursuit l’agronome. Un voisin qui, en labourant, dépasse un tout petit peu sur la parcelle d’à côté, déclenche des bagarres. » Les exploitations font en moyenne un demi-hectare, une surface tout juste suffisante pour permettre à une famille de vivre si la parcelle est entretenue rigoureusement. Le travail d’appui agricole d’ADISCO est donc fondamental.

« On cherche à rendre les exploitations les plus intégrées possible en combinant l’entretien d’un potager pour la nourriture, l’élevage d’animaux pour les protéines et les engrais, la plantation d’arbres pour récolter des fruits et parfois bénéficier d’une rente si ce sont des caféiers ou des théiers. »

Depuis son retour, Deogratias Niyonkuru a vu son pays se transformer en dix ans. « Les mariages entre Hutus et Tutsis sont courants, la cohésion sociale se renforce peu à peu. Il y a un vrai processus de réconciliation, les gens ont foi en l’avenir, ils envoient leurs enfants à l’école. Un sentiment de sécurité revient, c’est capital.  »

Tout cela était vrai jusqu’en avril dernier, lorsque Pierre Nkurunziza, l’actuel président du Burundi, a annoncé qu’il briguerait un troisième mandat, ce que la constitution lui interdit. Cette candidature a provoqué des manifestations vio- lemment réprimées dans tout le pays.

Aujourd’hui, plus de 1 000 personnes croupissent en prison, des opposants disparaissent sans laisser de trace. Depuis le printemps, le pays est au bord de l’implosion. « Nous vivons des moments très préoccupants, conclut calmement Deogratias Niyonkuru. Le Burundi peut très facilement se détruire. Ral- lumer la flamme ethnique pourrait avoir des conséquences in- commensurables pour notre pays. »

Canaliser la violence des jeunes


Les principaux partis politiques burundais ont créé leur propre mouvement de jeunesse. Des mouvements de sinistre réputation, car ils s’apparentent bien souvent à des milices privées, destinées à exécuter les basses œuvres de leur mentor. Les imbonerakures, les jeunes du CNDD-FDD, le parti au pouvoir, sont très impliqués dans la répression ultraviolente des manifestations anti- troisième mandat. « Il y a de tout dans ces mouvements, constate Deogratias Niyonkuru, des gamins sans famille, sans domicile, des jeunes qui ne croient en rien. Ils représentent un vrai danger car on ne sait pas si quelqu’un dans les partis est capable de les maîtriser. » il y a un an et demi, en vue des élections présidentielles, Deogratias Niyonkuru a entrepris de rapprocher ces jeunes pour faciliter un processus électoral pacifique.

« Nous avons identifié huit communes qui connaissaient des tensions importantes entre groupes. Puis nous avons poussé les jeunes à se parler en leur proposant de mener des projets communs : entretenir un champ collectif, creuser un étang piscicole... En tout, nous avons mené 20 projets. Nous avons été surpris par les résultats, en quelques mois les tensions avaient fortement diminué. Cinq groupes ont même accepté d’investir ensemble les bénéfices de leur projet. Comme quoi, tout est possible, même de travailler avec ces jeunes réputés violents. »

Tags: Burundi

[1Doté de 200 000 euros, le Prix Roi Baudouin pour le développement en Afrique récompense tous les deux ans une personne ou une organisation qui permet aux populations locales de prendre leur destin en main. En Belgique, Deogratias Niyonkuru et ADISCO (Appui au développement intégral et à la solidarité sur les Collines) est soutenu par l’ONG Solidarité socialiste.

[2Doté de 200 000 euros, le Prix Roi Baudouin pour le développement en Afrique récompense tous les deux ans une personne ou une organisation qui permet aux populations locales de prendre leur destin en main. En Belgique, Deogratias Niyonkuru et ADISCO (Appui au développement intégral et à la solidarité sur les Collines) est soutenu par l’ONG Solidarité socialiste.

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