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Climat

Rapport spécial du GIEC : Le rapport de la dernière chance

Rebecca Thissen Rebecca Thissen
10 octobre 2018

Ce lundi 8 octobre est paru un des écrits scientifiques sur le réchauffement climatique les plus importants des dernières années. Le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est sans équivoque : limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C est encore possible mais nécessite un changement inédit, rapide et radical dans tous les aspects de la société de tous les secteurs de l’économie. Il n’y a plus de temps à perdre.

Lors de la conclusion de l’Accord de Paris en 2015, la communauté internationale s’est engagée à maintenir la température moyenne de la surface du globe « bien en-deçà de 2°C » par rapport à l’ère préindustrielle et, idéalement, de la limiter à 1,5°C. Les Etats signataires avaient alors commandé au GIEC un rapport spécial sur « les impacts d’un réchauffement global de 1,5 °C et les trajectoires d’émissions mondiales de gaz à effet de serre associées. [1] »

Il s’agit d’une entreprise colossale : le rapport de 400 pages a été établi par près d’une centaine d’auteurs de 40 pays ayant compilé des données provenant de plus de 6 000 études scientifiques. Le document donne lieu à un « résumé à l’intention des décideurs », visant à éclairer les gouvernements. Pour rappel, ce résumé lui-même fait l’objet d’une négociation et d’une adoption par les Etats et est donc lui-même le résultat d’un compromis politique. Si les négociations ont été intenses durant une semaine à Incheon (Corée du Sud) et que certaines délégations, comme celles des Etats-Unis ou de l’Arabie Saoudite, se sont montrées parfois moins ambitieuses voire contre-productives un consensus a finalement été trouvé sur les conclusions du rapport. Le document adopté samedi ne laisse plus aucun doute : s’il est encore possible de respecter la cible de 1,5°C, cela obligera l’ensemble des Etats à prendre des mesures très rapides et d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’Humanité. Or, l’écart qui existe entre 1,5°C et 2°C est crucial pour la vie de millions de personnes.

« 1,5 to stay alive »

La différence de 0,5°C est gigantesque en termes d’impacts humains, économiques et environnementaux. C’est dans cette différence que tient la préservation des écosystèmes et de la biodiversité, la survie des communautés et une adaptation possible aux événements climatiques extrêmes qui n’iront qu’en s’aggravant avec le réchauffement de l’atmosphère.

Les conséquences du réchauffement climatique à 1°C sont déjà bien réelles, comme l’attestent entres autres la montée du niveau de la mer, les événements climatiques extrêmes et la fonte de la banquise arctique. Le rapport souligne qu’en limitant la hausse de la température moyenne à 1,5°C plutôt qu’à 2°C, un nombre conséquent d’événements climatiques extrêmes pourraient être évités. Par exemple, d’ici 2100, le niveau de la mer s’élèverait de 10 cm de moins avec un réchauffement à 1,5°C. Ce scénario réduirait de plus de 10 millions le nombre de personnes exposées à des inondations et à la salinisation des sols et de l’eau potable. Un des constats les plus alarmants concerne la perte de la biodiversité : une hausse de 2°C signifierait l’arrêt de mort des récifs coralliens essentiels pour la protection des côtes, la disparition de la diversité biologique marine et l’effondrement de l’économie des pays qui en dépendent. Avec un demi-degré de moins, une partie de ces écosystèmes (entre 10 et 30%) conserve une chance de s’en sortir. Par ailleurs, ce demi-degré additionnel est particulièrement dangereux pour la santé, car il permettra la prolifération de moustiques porteurs de maladies comme le paludisme et la dengue. Dans chacun de ces exemples, les pays en développement seraient systématiquement touchés plus fortement que les pays industrialisés.

Enfin, les auteurs du rapport insistent sur les conséquences importantes de la dégradation du climat sur la santé publique et les moyens de subsistance de millions de personnes, en particulier les plus vulnérables qui se trouvent déjà en situation de pauvreté. Les capacités d’adaptation ont leurs limites, tant pour les communautés humaines que pour les systèmes naturels. Si l’Accord de Paris a reconnu le mécanisme de « perte et préjudices », le processus de l’ONU n’a pas encore apporté de soutien concret aux victimes. Or, c’est indispensable, car les dégâts et les pertes sont déjà une réalité pour une grande partie de la population mondiale.

« Des changements sans précédent, rapides et de grandes envergure »

A la question de savoir si oui ou non il est possible de maintenir la température à 1,5°C, les experts ne donnent aucune réponse simple, mais leur conclusion est limpide : « Selon les lois de la physique et de la chimie c’est possible, mais cela nécessite des changements sans précédent. »

Cela implique un changement au niveau de l’industrie, du bâtiment, de l’aménagement du territoire, de l’énergie, du transport et de l’urbanisme. Mais surtout un changement profond des mentalités. Comme l’explique Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du GIEC, « le nouveau rapport du GIEC indique clairement que si nous voulons rester en dessous de 1,5°C, nous avons besoin d’un changement sans précédent, y compris l’accélération de la transition vers un système énergétique 100% renouvelable et le remplacement de toute énergie fossile. Le rapport du GIEC prouve également que cette transformation nous permettra de créer un avenir plus sûr et plus prospère [2]. »

Si l’on désire regarder le côté optimiste de la situation, on dira que certaines mesures nécessaires à la limitation du réchauffement climatique à 1,5°C existent déjà et sont déjà mises en œuvre dans le monde. « Il faudrait néanmoins accélérer le rythme » précise Valérie Masson-Delmotte, climatologue et coprésidente du groupe de travail sur les sciences du climat du GIEC. [3]

Selon les experts du GIEC, pour respecter l’objectif inscrit dans l’Accord de Paris, les émissions mondiales de CO2 devront diminuer de 45 % d’ici à 2030, par rapport aux niveaux de 2010 et on devra atteindre des émissions nettes égales à zéro aux alentours de 2050. Pour accorder plus de temps aux pays pauvres, l’UE devra parvenir à ce point plus tôt. Même pour un scénario « bien en dessous de 2°C », une réduction de 95% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050 serait un objectif tout indiqué, ce qui marque un écart très significatif par rapport à la politique actuelle qui est basée sur une réduction de 80% d’ici 2050. Dans les deux cas, il est essentiel d’accélérer la cadence de réduction des gaz à effet de serre au cours de la prochaine décennie, en particulier dans les secteurs des transports et de l’énergie. Il est donc indispensable de porter l’objectif de réduction de l’UE pour 2030 à une fourchette de 55 à 60 % par rapport à 1990, comme le revendiquent une vingtaine de scientifiques, dont Jean-Pascal van Ypersele mais aussi l’ancien commissaire européen Philippe Busquin et l’ex-Rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, dans une lettre ouverte adressée aux ministres européens [4].

Entre espoir et urgence, en route pour la Pologne

« Les prochaines années seront sans doute les plus importantes de l’histoire humaine », disait une des expertes présente en Corée. Ces mots résonnent avec ceux du Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, qui a rappelé récemment à l’Assemblée Générale qu’il ne nous reste que deux ans pour agir [5].

Ce nouveau rapport met nos gouvernements face à leurs responsabilités. Il constitue une base essentielle de données et d’informations dont les décideurs politiques et les praticiens ont besoin pour prendre des décisions qui s’inscrivent de manière ambitieuse et cohérente dans la lutte contre le changement climatique, tout en tenant compte de leur contexte local et des besoins des populations.

Cet écrit, sans doute le plus important de l’histoire du GIEC, sera un élément central des négociations climat qui auront lieu en décembre prochain à Katowice (Pologne), lors de la COP 24. Cette Conférence des parties est essentielle pour la tournure que prendra le réchauffement de notre planète. Le rapport spécial du GIEC doit apporter une contribution scientifique concrète pour donner une impulsion forte au dialogue Talanoa [6] et influencer un résultat politique vers un rehaussement drastique des contributions déterminées au niveau national (CDN) d’ici 2020. Le rôle de l’Union européenne, et donc a fortiori de la Belgique, est essentiel dans cette course contre la montre : l’Europe doit reconnaître sa responsabilité historique de pollueur et donc soutenir financièrement les pays plus vulnérables face aux changements climatiques, mais elle doit aussi reconnaître sa capacité économique à agir plus vite et plus fort que beaucoup d’autres pays du monde.

Le rapport est sorti à quelques jours du Conseil de l’Environnement où les Etats européens devaient adopter la position commune de l’Union européenne pour la COP 24. C’est une occasion à saisir pour la Belgique. Il est plus que temps qu’elle adopte un rôle proactif afin de pousser à un rehaussement des ambitions climatiques européennes pour 2030 bien au-delà de 45%, pour être en ligne avec les recommandations du GIEC sur la voie de 1,5°C, et donc respecter les objectifs fixés à Paris. Rester en dessous de 1,5°C signifie que l’Europe doit réduire radicalement ses émissions à zéro d’ici 2050 et cela doit se refléter dans la nouvelle stratégie climatique à long terme. Il est temps que la Belgique se réveille et sorte de son mutisme, rejoigne le peloton des pays les plus ambitieux et agisse pour sauver notre planète.

Et les citoyens dans tout ça ?

Le rôle de la société civile est fondamental pour rappeler à nos dirigeants que c’est avec notre futur et celui des générations à venir qu’ils jouent. C’est pourquoi des manifestations citoyennes sont organisées tous les premiers samedis du mois devant le Parlement européen. C’est pourquoi surtout la Coalition climat entend mobiliser à Bruxelles des milliers de citoyens le dimanche 2 décembre, moment de lancement de la COP 24 à Katowice [7].

Tags: Climat

[1Son titre complet est : « Réchauffement planétaire de 1,5 °C, Rapport spécial du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels et les profils connexes d’évolution des émissions mondiales de gaz à effet de serre, dans le contexte du renforcement de la parade mondiale au changement climatique, du développement durable et de la lutte contre la pauvreté.  »

[4The new IPCC report makes the case for strengthening EU climate policy (https://www.docdroid.net/kTeMqG9/eu-ipcc-statement-with-signatures-pdf.pdf)

[6Le dialogue Talanoa est le processus facilitatif mis en place par la présidence Fidjienne lors de la COP 23. Son objectif est double : d’une part, il permet de faire le point sur les efforts collectifs des Parties concernant les progrès accomplis vers la réalisation de l’objectif à long terme de neutralité carbone. D’autre part, le dialogue pour but d’orienter la préparation des contributions déterminées au niveau national (CDN). La phase politique du dialogue Talanoa prévue à la COP 24 sera le point de départ du rehaussement quinquennal de ces contributions nationales, comme convenu à Paris. Pour plus d’informations : https://cop23.com.fj/talanoa-dialogue/

[7Pour plus d’informations : http://www.claimtheclimate.be/

Nous étions 75 000 pour la justice climatique !



Marée humaine ce 2 décembre à Bruxelles.
#ClaimTheClimate
]

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