Du coronavirus à la crise alimentaire

© World Food Program / Mark Naftalin

La crise économique et sociale engendrée par le coronavirus provoque une crise alimentaire dans de nombreux pays du Sud. Il est nécessaire d’aider ces pays à y faire face à court terme, mais aussi à refonder à moyen terme les politiques agricoles sur les principes de la souveraineté alimentaire et de l’agroécologie.

« C’est la faim qui nous tuera, non le coronavirus Covid-19
Coronavirus
covid-19
coronavirus
 » [1]. Derrière ce slogan, une réalité inquiétante, présente sur tous les continents : la menace d’une crise alimentaire mondiale. A Bogotá (Colombie), fin avril, mais aussi au Liban, dès fin mars, la population est descendue dans les rues, au mépris des obligations de confinement, pour dire sa préoccupation de pouvoir s’alimenter au quotidien. Partout dans le monde, les communautés défavorisées vivant dans les zones urbaines sont les plus touchées par les difficultés d’accès à la nourriture. Plus précisément, la région sahélienne est particulièrement menacée. En plus de la diminution des importations de denrées alimentaires, la région fait face à une très longue sécheresse qui amoindrit la production locale. Sur les marchés locaux qui restent ouverts, les prix ont grimpé en flèche.

Une récession globale de très grande envergure

A l’heure d’écrire ces lignes, le Covid-19 a touché l’ensemble des continents du monde. Selon les données récoltées par l’Organisation mondiale de la Santé, presque tous les pays du monde sont touchés [2]. Les répercussions économiques de cette situation sont très mauvaises et le FMI a déjà annoncé que le monde allait subir la pire récession depuis les années 1930 [3]. Concrètement, les pays en développement ont été victimes d’une fuite des capitaux de plus de 100 milliards de dollars depuis le début de la crise [4], ce qui représente le plus grand retrait jamais observé. Le FMI prévoit, pour l’Afrique, une contraction de son économie de 1,6% pour cette année [5].

Cette situation risque d’aggraver les problèmes économiques et sociaux des pays qui se trouvaient déjà dans des conditions particulièrement compliquées avant la crise

Cette situation risque d’aggraver les problèmes économiques et sociaux des pays qui se trouvaient déjà dans des conditions particulièrement compliquées avant la crise, en particulier, les pays identifiés par la FAO comme à faible revenu et en déficit vivrier [6]. Il s’agit d’Etats dont le revenu national brut par habitant ne dépasse pas les 1 905 dollars [7] et dont les importations de denrées alimentaires sont relativement importantes pour assurer leur sécurité alimentaire. 37 des 51 pays identifiés se situent sur le continent africain.

Les échanges internationaux perturbés

On observe des répercussions sur les systèmes alimentaires des pays du Sud. A partir du moment où les Etats ont commencé à craindre pour leur économie et pour la santé de leur citoyennes et citoyens, la plupart d’entre eux ont fait le choix, dans un réflexe protectionniste lié aux incertitudes de la situation, de garder leur production et de limiter les exportations [8], afin de prévenir tout risque d’approvisionnement sur leurs propres marchés. Cependant, ce type de décision, couplée aux restrictions de déplacement, exacerbe les ruptures sur les chaînes d’approvisionnement.

La plupart des États ont fait le choix, dans un réflexe protectionniste lié aux incertitudes de la situation, de garder leur production et de limiter les exportations

La fermeture des frontières et la diminution des exportations et des importations ont des effets catastrophiques pour les populations limitrophes comme pour les pays dont l’économie est fortement spécialisée dans l’extraction d’une ressource ou la production d’un type de bien [9]. Cela est d’autant plus alarmant pour les Etats qui ont fait le choix d’orienter en très grande majorité leur agriculture vers des monocultures de rentes au détriment de productions vivrières. Ces pays subissent le double risque de voir apparaître des pénuries alimentaires mais aussi de ne pas recevoir les devises étrangères nécessaires pour financer les programmes d’aide et de soutien économique indispensables pour combattre le virus et aider les populations touchées.

Des répercussions locales : les villes et les campagnes affectées

La fermeture des commerces et des marchés locaux, couplée aux restrictions de déplacement, limite l’approvisionnement des villes. En temps normal, 50 % à 80 % de l’approvisionnement alimentaire se fait à partir de chaînes informelles et locales entre le lieu de production et le lieu de consommation. Ce commerce est maintenant à l’arrêt. La pénurie s’installe dans les villes. Les prix de l’alimentation augmentent. Des comportements de stockage et de spéculation sont observés. Par ailleurs, la mise au chômage forcé prive de nombreux ménages de revenus.

Dans les campagnes aussi, les effets se font ressentir. Si l’accès à la production locale n’est pas perturbé, l’incapacité de vendre les denrées excédentaires prive aussi de nombreux ménages de revenus et, avec la fermeture des frontières, l’accès aux intrants et aux semences devient problématique, ce qui risque de limiter les productions futures pour les populations qui dépendent de l’extérieur. Ceci dit, pour les rares populations qui ont pu mettre en place des modes de production plus résilients, notamment par le biais des techniques agroécologiques, l’avenir paraît moins incertain, comme le démontre un reportage réalisé par le journal Le Monde au Burkina Faso [10]. L’agroécologie Agroécologie
Agro-écologie
est en effet reconnue pour sa capacité à garantir une production efficace dans un contexte d’adaptation aux stress multiples, notamment parce qu’elle diminue les besoins en intrants extérieurs [11].

Un avenir qui s’assombrit

Les instances internationales s’inquiètent de ces constats et des répercussions des mesures de confinement sur la sécurité alimentaire. Alors qu’avant la pandémie, plus de 820 millions de personne dans le monde souffraient déjà de la faim et que ce nombre était en progression [12], le Programme alimentaire mondial des Nations Unies prévoit une hausse d’environ 130 millions de personnes souffrant d’insécurité aiguë en 2020 [13]. Certaines régions seront plus touchées que d’autres. Selon un récent rapport d’Oxfam, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) estime pour sa part que, d’ici le mois d’août, plus de 50 millions de personnes supplémentaires risquent de se retrouver en situation d’insécurité alimentaire sur son territoire [14].

La pauvreté et les inégalités sociales en augmentation

De même, l’Afrique centrale est particulièrement touchée. Selon Sosthene Massamab Kolela, agriculteur-éleveur et pisciculteur à la ferme-école agroécologique Agrialoango (Loango, Congo-Brazzaville), « le confinement accentue la pauvreté. Une personne salariée fait vivre plusieurs personnes. L’État n’a pas prévu les mesures d’accompagnement [alors que] notre économie est dominée par l’informel. Que deviennent les jeunes [et] ces femmes qui vivent de petits commerces souvent veuves et responsables de famille ?  » Dans des régions déjà ravagées par des conflits comme la région des Grands Lacs en Afrique centrale, le constat n’est pas meilleur : « La situation de l’agriculture est dramatique surtout dans cette période où le Covid-19 fait sa loi dans le Nord et le Sud-Kivu. La pénurie alimentaire n’est plus une question qui ne concerne que les pauvres mais affecte toute les classes de la région », selon Emmanuel Kazige, directeur de l’ONG Ghovodi en RDC.

La pénurie alimentaire n’est plus une question qui ne concerne que les pauvres mais affecte toute les classes de la région

La crise sanitaire risque de précariser des populations qui sont, déjà en temps normal, éprouvées de devoir assurer seules leur survie dans des pays où il n’y a pas ou peu de mécanismes de protection sociale. Elle accentue donc l’extrême pauvreté et les inégalités, en particulier vis-à-vis des populations vulnérables telles que les personnes âgées, malades ou en situation de handicap, mais aussi vis-à-vis des femmes et des filles [15]. 70 % des personnes qui souffrent de la faim sont des femmes, alors que les paysannes participent pour une très grande part à la production mondiale [16].

L’aide internationale à la rescousse

Afin de limiter les effets du coronavirus sur la santé et la sécurité alimentaire, des ponts aériens sont mis en place, entre autres par l’Union européenne [17] et le Programme alimentaire mondial, afin de fournir en urgence le matériel médical et humanitaire nécessaire pour faire face à la pandémie [18]. Même si l’aide humanitaire internationale est nécessaire à court terme, son recours n’est pas une solution à long terme pour les populations qui souffrent le plus de la faim. Comme le préconise le rapport du symposium sur l’agroécologie et la nutrition de la FAO de 2014, la lutte contre l’insécurité alimentaire doit passer par la mise en place de systèmes alimentaires durables basés sur la souveraineté alimentaire Souveraineté alimentaire , des pratiques agroécologiques et la résilience [19].

La Belgique participe à la lutte contre la faim dans le monde. Pour ce faire, elle s’est engagée, en 2015, à consacrer 15 % de son aide publique au développement coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
à l’agriculture et à la sécurité alimentaire. Cependant, une étude récente commandée par l’administration fédérale démontre que ce pourcentage n’a jamais été atteint [20]. Par ailleurs, pour lutter contre la faim, le Gouvernement belge s’appuie sur une note stratégique, présentée en 2017. Cette stratégie se base sur une transformation des agricultures locales vers un modèle d’agriculture entrepreneuriale reliée et dépendante des marchés et des chaines de valeur régionales, nationales et internationales. Après analyse, cette approche ne semble pas répondre à l’objectif de lutte contre la faim, comme l’ont démontré des spécialistes de la société civile belge réunis au sein de la Coalition contre la faim [21]. Par conséquent, si la Belgique désire effectivement participer à l’Objectif de développement durable des Nations Unies d’éradiquer la faim dans le monde d’ici 2030, il est nécessaire qu’elle révise sa note stratégique afin d’y intégrer une approche basée sur les quatre piliers de la sécurité alimentaire (la disponibilité, l’accessibilité, l’utilisation et la stabilité) et de prôner la création de systèmes alimentaires durables basés sur la production et l’alimentation locale, en lieu et place d’une stratégie basée sur le développement de filières commerciales et d’exportation.

La porte entrouverte pour le changement

Enfin, de plus en plus de voix se font entendre pour que cette crise incite les gouvernements et les entreprises à revoir leur façon de concevoir le développement [22]. Une notion comme la souveraineté alimentaire se voit mise en avant dans les discours et les agendas des responsables politiques [23], le Président Macron évoquant quant à lui l’ « indépendance agricole » dans son discours du 13 avril [24]. Sans vouloir crier trop vite victoire, il peut s’agir d’une ouverture possible vers une évolution des approches dans les relations internationales et dans la reconnaissance de l’importance de l’agriculture et, par conséquent, de sa place particulière dans les échanges internationaux.

La crise démontre qu’une trop grande dépendance envers le système commercial pour s’approvisionner en nourriture pose des problèmes de résilience

La crise démontre qu’une trop grande dépendance envers le système commercial pour s’approvisionner en nourriture pose des problèmes de résilience. Les politiques futures devront prendre en compte ce constat et s’assurer que leurs décisions soient cohérentes entre elles. La souveraineté alimentaire privilégie la mise en place de marchés locaux et régionaux, considérant le commerce agricole international comme un apport complémentaire et non l’inverse. La crise du coronavirus pourrait être une opportunité de promouvoir un modèle agricole basé sur la souveraineté alimentaire, l’agroécologie et la résilience.

[1Voir en particulier le reportage publié le 22 avril 2020 par le New York Times : Abdi Latif Dahir, « Instead of Coronavirus, the Hunger Will Kill Us ». A Global Food Crisis Looms, New York Times, 22 avril 2020, Update du 13 mai 2020, online edition.

[2OMS. (2020). WHO Coronavirus Disease (Covid-19) Dashboard. Consulté le 03/06/2020 : https://covid19.who.int/

[3Voir le blog de Gita Gopinath, experte au FMI, suite à la publication des Perspectives de l’économie mondiale en avril 2020 : Gita Gopinath, « Le ’Grand confinement’ : pire récession économique depuis la Grande dépression », Fonds Monétaire International, 14 avril 2020.

[4Tobias Adrian et Fabio Natalucci, « La COVID-19 aggrave les vulnérabilités financières préexistantes », FMI, 22 mai 2020.

[5FMI. (2020). Perspectives économiques régionales – Afrique Subsaharienne – COVID-19 : une menace sans précédent pour le développement. Washington DC : Auteur

[6FAO. (2018). Pays à faible revenu et à déficit vivrier (PFRDV) – la liste pour 2018. Consulté en ligne le 03 juin 2020 : http://www.fao.org/countr...

[7A titre de comparaison, selon la Banque mondiale, ce RNB par habitant est d’environ 45 870 dollars en 2018 pour la Belgique (https://donnees.banquemon...)

[8Voir en particulier : Sybille de La Hamaide and Gus Trompiz, « Trade restrictions on food exports due to coronavirus pandemic », Reuters, 26 mars 2020.

[9Voir en particulier : Le Point Afrique, « Covid-19 : le Nigéria sur la brèche », Le Point, 10 avril 2020.

[10Voir en particulier : Sophie Douce, « Au Burkina Faso, une ferme agroécologique veut réinventer « ’le monde d’après’ », Le Monde, 5 mai 2020.

[13Voir l’article de Paul Anthem, « COVID-19 : le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde risque de doubler en 2020 », Programme alimentaire mondial, 22 avril 2020.

[14Voir en particulier : OXFAM International, « COVID-19 : 50 million people threatened by hunger in West Africa », 21 avril 2020. africa

[15Voir : ONU Femmes, « Ending violence against women in the context of COVID-19 », 24 mars 2020.

[16Voir : Andrea Nuila & Priscilla Claeys, « Les droits des femmes rurales », Note d’analyse, FIAN Belgium, mars 2016.

[17Voir Commission européenne, Département du Développement et de la Coopération, « Grâce au pont aérien, l’UE intensifie sa réponse au COVID-19 », 8 mai 2020

[18Voir ONU INFO, « Covid-19 : les vols du PAM vers l’Afrique s’accélèrent avec la nouvelle plate-forme de fret de l’ONU en Belgique », 1er mai 2020.

[19FAO. (2015). Ibid.

[20Grega, P., Hoogendoorn, A., & Visser, M. (2019). Evaluation du FBSA, de l’intégration du thème de la sécurité alimentaire et de l’approche multi-acteurs dans le cadre de la Coopération belge au Développement. Bruxelles : SPF Affaires Etrangères, Commerce extérieur et Coopération au Développement (P particip).

[21Grenade, F., Desgain, S., De Keyser, E., Serneels, S., & Kesteloot. (2020). « Note au Parlement Fédéral sur l’évaluation du Fonds Belge pour la Sécurité Alimentaire (FBSA) et de la politique belge pour l’agriculture et la sécurité alimentaire », Policy Brief, Coalition Contre la Faim, 13 janvier 2020.

[22Voir en particulier l’opinion exprimée par un collectif de différentes personnalités : « ‘Non à un retour à la normale’ : de Robert de Niro à Juliette Binoche, l’appel de 200 artistes et scientifiques », Le Monde, 6 mai 2020. https://www.lemonde.fr/id...

[23Voir en particulier la tribune signée par collectif rassemblant des eurodéputés de gauche ainsi qu’Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste « Pour une véritable souveraineté alimentaire européenne », Le Monde, 23 avril 2020.

[24Voir en particulier l’Adresse aux Français du Président Macron du 13 avril 2020, disponible en ligne sur le site www.elysee.fr.