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A l’Est aussi, les couturières sont exploitées

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
12 juin 2018

Imagine demain le monde - L’exploitation des ouvrières du textile ne touche pas seulement l’Asie. Plus de 1,7 million de travailleuses d’Europe de l’est produisent aussi des vêtements à la chaîne dans des conditions indignes. Leurs clients sont de grandes marques vendues ici.

Les cadences infernales et les salaires de misère imposés aux couturières des ateliers asiatiques sont régulièrement dénoncés. La campagne Clean Clothes, qui regroupe des ONG et des syndicats dans le monde entier, a ainsi mis en lumière qu’une ouvrière bangladeshie touche un salaire cinq fois inférieur au salaire vital nécessaire pour faire vivre une famille de quatre personnes.
Ce que l’on sait moins, c’est que l’exploitation sévit également aux portes de l’Europe.

En novembre dernier, une enquête très fouillée réalisée par la même organisation révélait que les conditions salariales dans les usines de confection d’Ukraine ou de Bulgarie sont semblables à celles pratiquées en Asie.
« Chaque mois, ma famille doit payer 86 euros pour l’électricité et l’eau, c’est-à-dire quasiment le même montant que mon salaire », témoigne une couturière ukrainienne interrogée par les enquêteurs de Clean Clothes.

« Made in Europe »

En Géorgie, le revenu moyen dans l’industrie du textile est dix fois plus bas que le minimum vital. Ce pays du Caucase, lié à l’Union européenne par un accord d’association, détient le triste record mondial de l’exploitation. « En pratique, s’indigne Carole Crabbé, coordinatrice d’AchACT, le relais belge de Clean Clothes, ces femmes doivent faire une triple journée de travail pour satisfaire les besoins de leur famille. »

L’Ukraine, la Bulgarie et la Géorgie ne sont pas des cas isolés. En Europe de l’Est, 1,7 million de personnes triment dans des ateliers de confection. Les conditions de travail y sont abominables. Et les premiers clients de ces usines sont les marques de luxe italiennes Dolce & Gabbana, Gucci, Armani et Benetton, ainsi que les enseignes allemandes Walbusch et Hugo Boss, mais également Tommy Hilfiger et des lignes comme H&M, Marks & Spencer et Décathlon.

« Pratiquement toutes les marques européennes vont s’approvisionner à l’Est, poursuit Carole Crabbé. Les usines sont relativement proches. Il faut un à deux jours de transport routier contre plusieurs semaines de bateau pour les produits importés d’Asie. Or quand un article se vend bien, il faut le réassortir rapidement, d’où l’intérêt de travailler avec des usines proches des marchés. La proximité permet également de passer des commandes en petite quantité, 50 vestes ou 50 chemises, raison pour laquelle beaucoup de marques de luxe s’approvisionnent à l’Est. »

Les usines sont d’autant plus prisées qu’elles fournissent des produits labellisés « Made in Europe » ou « Made in UE » qui suggèrent une confection artisanale et du personnel traité selon les standards du droit européen. Il n’en est malheureusement rien.

Dans le rapport Clean Clothes, une travailleuse hongroise raconte : « Avec une chaleur de 40° C, vous vous sentez déjà étourdi ou malade ; vous ne pouvez plus le supporter. Devrais-je dire que c’est inhumain ? C’est en tout cas ce que je pense. »

D’autres travailleuses dénoncent leur exposition à des produits chimiques toxiques, la prestation d’heures supplémentaires non rémunérées, les intimidations des contremaîtres. « A l’Est, les syndicats ont disparu en même temps que l’Union soviétique, reprend la coordinatrice d’AchACT. Les femmes sont les premières pénalisées avec des salaires systématiquement moins élevés que les hommes (entre 18 et 27 % selon les statistiques officielles). Or l’industrie textile emploie entre 80 et 90 % de femmes. »

Pas de concertation sociale

Le mode de travail « à façon », qui lie ces usines aux marques, pèse également sur les salaires. Par ce système, les usines reçoivent de leurs clients tout le matériel nécessaire au travail – modèle, patron, tissus... – et n’exécutent que les coutures qui génèrent peu de plus-value. Difficile donc de dégager des marges pour les travailleurs.

Au final, les enquêteurs rapportent que certaines usines ne payent même pas le salaire minimum légal à leurs ouvrières. Dans trois pays, l’Albanie, la Serbie et l’Ukraine, la pratique est même généralisée. Beaucoup contractent des prêts à des taux d’intérêts très élevés et s’endettent. En Roumanie, les enquêteurs ont ainsi vu des publicités pour des agences de crédit apposées directement aux abords des usines.

Face à la détresse des couturières, la campagne Clean Clothes presse les marques de garantir le paiement du salaire vital aux travailleuses qui confectionnent leurs produits. Elle invite également les gouvernements des pays de production à faire respecter leur législation et à fixer un niveau de salaire minimum qui couvre le coût de la vie.

« Il n’existe aucun canal de concertation social dans ces pays, déplore en Carole Crabbé, il n’est pas possible de parler aux patrons. Il faut donc rétablir un rapport de forces à partir d’ici, en agissant sur les marques et sur l’Union européenne. »

La plate-forme Clean Clothes exige que l’Europe conditionne ses accords d’association et commerciaux, ainsi que son aide au développement, au respect effectif des droits humains au travail. Cela éviterait à la Commission européenne de saluer, comme elle l’a fait avec la Géorgie, ses « réformes sans précédent », sans aucun égard pour la souffrance des travailleurs de ce pays.

Bangladesh. Des usines un peu plus sûres

Au Bangladesh, travailler tue. Cette réalité brutale s’est imposée il y a quatre ans, lorsque l’effondrement d’une
usine, le Rana Plaza, situé dans la banlieue de Dacca, la capitale du Bangladesh, a fait 1 138 morts et 2 000 blessés, le 24 avril 2013. « On savait que les usines du Bangladesh étaient dangereuses bien avant la catastrophe, précise Jean-Marc Caudron, responsable Plaidoyer d’achACT. Un effondrement ou un incendie se produisait en moyenne chaque semaine dans une usine. Les syndicats avaient imaginé un plan de sécurisation des bâtiments que nous avions présenté aux marques occidentales pour qu’elles l’imposent à leurs fournisseurs, mais aucune ne l’avait accepté. Après l’effondrement du Rana Plaza, il n’a fallu que deux jours pour obtenir la signature de quarante marques et enseignes. Six mois plus tard, il y avait plus de deux cents signataires. »

Conclu en 2013 sous l’égide de l’Organisation internationale du Travail, l’accord sur la sécurisation des usines réunit les organisations syndicales du Bangladesh et 217 marques et enseignes du monde entier. La campagne Clean Clothes a statut d’observateur. Il prévoit un programme d’inspection des usines et des financements avancés par les marques. Les inspecteurs font un rapport dont les recommandations doivent être appliquées par les usines. Depuis sa conclusion, 1 600 usines ont été inspectées, 130 000 problèmes identifiés, dont 80 % ont été résolus. « Une centaine d’usines se sont mises totalement aux normes, poursuit Jean-Marc Caudron. Il est clair que cet accord a sauvé des vies. Il faudrait aller jusqu’au bout, car il ne concerne que la moitié des usines du Bangladesh et ne comprend pas certaines opérations indispen- sables comme l’inspection des chaudières qui peuvent causer de gros dégâts lorsqu’elles explosent, ce qui arrive. » L’accord conclu pour cinq ans prendra fin en mai prochain.
« Il sera prolongé et étendu, notamment au linge de maison, ce qui fait que de grosses sociétés comme Ikea pourront en faire partie. »

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