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Mali

Mahamadou Souleye, un alter paysan au bord du Sahara

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
19 avril 2018

Imagine demain le monde - Formé par l’agroécologiste Pierre Rabhi et compagnon de lutte de l’écoféministe Vandana shiva, Mahamadou Souleye a inventé une agriculture hyperrésiliente à Gao, au nord du Mali. Il y a quatre ans, il a également pu tester la valeur de ses techniques en situation d’autarcie, quand sa ville, occupée par les djihadistes, a dû apprendre à vivre coupée du monde.

« En lisière du Sahara, tout est rare et cher, l’eau est strictement comptée, un sac d’engrais coûte l’équivalent de deux semaines de salaire. L’agroécologie, elle, nous dit comment réaliser notre propre compost et comment économiser l’eau. Elle est la meilleure solution pour faire vivre nos familles. »

Mahamadou Souleye, agroécologiste à Gao, la grande ville du nord du Mali, est allé à bonne école, celle que Pierre Rabhi, le paysan-philosophe cévenol, fondateur de Terre et Humanisme, a ouverte à Tacharane, dans la banlieue sud de Gao.

« Aujourd’hui, le chef de ce village m’offre un hectare de terre pourvu que je la conduise en agroécologie afin de donner l’exemple à tout le monde », sourit Mahamadou.

A 43 ans, Mahamadou, « Bébé » pour les intimes, est un leader paysan reconnu, après un changement de vie radical qui l’a amené très jeune à quitter l’école pour s’engager dans la gendarmerie. « Mon père venait de décéder, nous explique-t-il, je voulais apporter un salaire à la maison. Mais à la caserne, on m’a dit d’obéir aux supérieurs sans hésiter ni réfléchir, j’ai compris que ce n’était pas un métier pour moi. »

L’important, c’est l’accès aux semences. Celles qu’on nous propose viennent souvent d’Europe, de climats qui ne sont pas adaptés au nôtre. Alors, nous produisons nos propres semences

Après divers petits boulots, Bébé trouvera sa voie dans le maraîchage. Aujourd’hui à la tête de l’Union des groupements de maraîchers de Gao, il coordonne vingt deux associations de producteurs et fait travailler près de mille personnes. « Pour moi, l’important, c’est l’accès aux semences. Celles qu’on nous propose viennent souvent d’Europe, de climats qui ne sont pas adaptés au nôtre. Alors, nous produisons nos propres semences. On a, notamment, développé un gombo [un légume très populaire dans le Sahel] qui pousse en soixante jours et non nonante, ce qui permet de s’adapter aux incertitudes du climat et à la rareté des pluies. Nous faisons partie d’un réseau qui favorise l’échange de semences entre six pays (Mali, Niger, Burkina Faso, Bénin, Togo, Sénégal, plus la Côte d’Ivoire qui veut devenir membre). Les partenaires voudraient acheter mes semences, mais je ne suis pas vendeur, car nous n’en avons pas assez pour nous. Par contre, je peux tout à fait donner des formations sur la matière. »

Une autarcie forcée

Repéré pour ses talents d’orateur et son travail de leader paysan, Mahamadou Souleye a été invité par la Ville de Paris à participer à une conférence consacrée à l’agroécologie. Dans la capitale française, il rencontre Vandana Shiva, l’écoféministe indienne, et Dominique Guillet, fondateur de Kokopelli, le producteur de semences paysannes.

Vandana Shiva l’invite ensuite en Inde où il entreprend une tournée de conférences pour valoriser les semences paysannes. Quant à Dominique Guillet, il lui confie des échantillons de semences pour qu’il les resème ensuite dans le Sahel. « Je les ai utilisées et elles se sont très bien adaptées. Quand j’ai revu Dominique, je lui ai rapporté une poignée de ses propres semences version nord Mali. Il m’a pris dans ses bras pour me remercier. » Avec son verbe fleuri, son large réseau et sa palette d’astuces en tous genres, Mahamadou aurait très bien pu figurer parmi les Solutions locales dans le film de Coline Serrault ou témoigner dans Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Sauf que sa ville est vraiment très loin de tout. « On est presque coupé du monde, se désole Mahamadou. Bamako, la capitale du Mali, est à 1 200 km, la route est très mauvaise et particulièrement dangereuse, avec de nombreux barrages de gendarmerie. J’ai beau être Malien, je suis géographiquement plus proche du Niger, Niamey est à 425 km, soit six heures de voiture sur une bonne piste. Chez nous, certains esprits chagrins ont surnommé Gao le Groupement des Africains oubliés. »

En 2012, la ville a été complètement isolée du reste du pays après que les djihadistes s’en soient emparé. Durant un an, les habitants vont devoir apprendre à vivre avec ce nouveau pouvoir. « Au début ce ne fut pas facile, raconte Bébé. Les islamistes nous imposaient de nouvelles traditions, les hommes devaient laisser pousser leur barbe, porter le pantalon un peu plus court, ne pas fumer. De nombreux amis ont pris la fuite. Moi, je suis resté, car je pensais qu’il était de mon devoir d’aider les paysans de la ville à vivre avec le nouveau pouvoir. »

Désormais, lors des réunions, homme et femmes sont séparés. Parfois, un rideau est placé entre les deux groupes. Bébé parvient cependant à convaincre les occupants de laisser les femmes travailler. « Je leur disais : il y a des veuves qui n’ont personne pour les soutenir, laissez-les s’occuper de leur jardin. De plus, la production des femmes nous permettait d’éviter de faire venir des aliments d’Europe. Nous avons acquis notre indépendance alimentaire grâce à nos techniques. Et au final, nous avons obtenu toutes les autorisations nécessaires, il fallait seulement faire attention à ce que les hommes et les femmes ne se croisent pas. »

Des arbres de Liège à Gao

L’autarcie imposée par les djihadistes force Mahamadou et son entourage à tester différentes méthodes agricoles. Comme aucun engrais ni pesticide chimique ne sont disponibles, la protection et la fertilisation des parcelles reposent donc entièrement sur des techniques d’agroécologie. Et cela donne d’excellents résultats. « Sous l’occupation, nous avons obtenu nos meilleures productions, plaisante l’alterpaysan. Tout était interdit, on n’avait rien d’autre à faire que de s’occuper de nos jardins. »

Sous l’occupation, nous avons obtenu nos meilleures productions. Tout était interdit, on n’avait rien d’autre à faire que de s’occuper de nos jardins.

Aujourd’hui, la vie a repris un cours presque normal à Gao. « Il y a plus de militaires que de civils dans les rues, poursuit Bébé. Des Casques bleus allemands, chinois, bangladeshis, et les militaires français de l’opération Berkane. La sécurité est revenue en ville. Les écoles sont pleines. Il y a même une école catholique qui marche très bien, mes enfants sont là-bas. Les campagnes sont par contre moins sûres. Il reste des mines enfouies dans le sol, et du banditisme, essentiellement causé par d’anciens djihadistes reconvertis dans le racket. »

Avec l’ONG liégeoise Autre Terre, dont l’Opération 11.11.11 soutient les programmes, Mahamadou Souleye a ouvert trois parcelles d’un hectare chacune à Ansongo, à cent kilomètres à l’est de Gao. Ces jardins expérimentaux vont permettre aux paysans de trente cinq associations locales de se former à l’agroécologie.

« On leur apprend à protéger leurs cultures des vents secs venus du Sahara en plantant des acacias et des nimes, un arbre traditionnel dont on tire une huile médicinale. Sur des parcelles ainsi protégées, nos techniques permettent de faire quatre récoltes par an sans épuiser le sol, de quoi nourrir une famille. »

De passage en Belgique à l’automne dernier, Mahamadou Souleye est venu vanter le rôle des arbres dans la protection des sols auprès d’un autre public : les coopérateurs des Compagnons de la Terre. Ceux-ci ont l’intention de planter 220 arbres fruitiers aux Cortils, à Mortier, en province de Liège. « Leur intention, poursuit l’agriculteur malien, est de restaurer le sol comme on le fait dans le Sahel. A Mortier, ils planteront non des nimes, mais des poiriers, des pommiers et des pruniers en haute et basse tige pour bien occuper tout l’espace disponible. » Ce projet innovant et durable des Compagnons de la Terre [1] fait partie de la Ceinture alimen-terre liégeoise qui a pour objectif de fournir aux habitants de l’agglomération des produits sains, de qualité, via des circuits courts. « La production locale favorise l’autonomie des paysans et garantit une alimentation saine, conclut-il, que l’on soit aux portes du Sahara ou du massif des Ardennes. Je donne des conseils aux paysans du Burkina et du Togo. Maintenant, je suis à Liège, mais vous savez, mon vrai bonheur, c’est d’être à Gao, dans mon jardin et d’accueillir les visiteurs. J’espère vous y voir bientôt. »

[1Lire Imagine n° 106, www.cdlt.be

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