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Le quotidien des femmes migrantes victimes de violences

Coralie Vos Coralie Vos
25 avril 2018

Les propos affligeants de Trump, la chute d’Harvey Weinstein magnat d’Hollywood ou dernièrement le scandale Oxfam, pas une semaine ne passe sans qu’un mélange d’abus de pouvoir et de violences aux femmes ne fasse l’actualité. En réaction, les voix des femmes se libèrent (amplifiées par des mouvements comme la marche des femmes, #MeToo ou #NiUnaMenos) et trouvent écho dans les médias traditionnels. Les femmes et les filles migrantes et réfugiées racontent elles aussi des quotidiens empreints de violences de genre, des camps de réfugiés aux centres d’accueil.

Aujourd’hui, un nombre important de femmes et filles fuient des zones de conflits où, en plus de la violence liée à la guerre, elles subissent des persécutions et les violences fondées sur le genre, y compris les violences sexuelles. De nombreuses femmes et filles fuient aussi diverses formes de violence dans leur pays d’origine comme les mutilations génitales féminines, ou les mariages précoces et forcés. Les migrations s’expliquent donc en partie par la fuite des violences. Mais les femmes qui voyagent seules ou avec des enfants, les femmes enceintes ou allaitantes, les adolescentes et les femmes âgées sont particulièrement menacées tout au long du parcours migratoire.

Rencontrer d’autres formes de violences dans les camps de réfugiés

Ces femmes et filles espèrent souvent trouver refuge, sécurité et protection dans des pays voisins, mais nombre d’entre elles y voient leurs droits humains bafoués et les discriminations se prolonger. En 2016, Amnesty International [1] faisait ainsi état de la situation dramatique des réfugiées syriennes au Liban soumises aux violences sexuelles et à l’exploitation. Les réfugiées chef de famille qui vivent au Liban sans mari ou parent de sexe masculin étaient alors particulièrement menacées, quasiment privées de toute possibilité de bénéficier d’une protection ou d’accès à la justice en cas d’abus. Une hausse du taux des mariages précoces est également observée parmi les réfugiées syriennes au Liban en raison des conditions de vie précaires des réfugiés syriens au Liban [2].

Exploitation sexuelle contre aide humanitaire

L’actualité récente du « cas Oxfam » a remis en lumière qu’en contexte humanitaire, les droits des femmes et des filles se trouvent ignorés et violés par une minorité de ceux-là même qui sont censés aider. Dans le sud de la Syrie, malgré des révélations il y a trois ans de cas d’exploitation sexuelle des femmes par des hommes qui distribuent de l’aide au nom des Nations Unies et d’organisations humanitaires internationales, un récent rapport [3] commandité par les Nations Unies montre que ceux-ci se poursuivent dans le sud du pays.

Dans un entretien vidéo avec la BBC, Danielle Spencer, une travailleuse humanitaire qui a mené un groupe de discussion des femmes syriennes, témoigne de la gravité de la situation : « Les femmes et les filles doivent être protégées lorsqu’elles essaient de recevoir de la nourriture, du savon et des articles de base pour vivre. Dans cette situation, la dernière chose dont tu as besoin, c’est d’un homme, en qui tu dois avoir confiance et qui est censé te procurer de l’aide, qui te demande d’avoir des relations sexuelles avec lui et te refuse de l’aide. C’était tellement endémique qu’elles ne pouvaient pas se rendre aux distributions sans être stigmatisées. Il était supposé que si vous alliez à ces distributions, vous aviez accompli un acte sexuel en échange de l’aide obtenue [4]. ».

Les violences sexuelles comme prix du voyage vers les terres européennes

Le voyage vers l’Europe n’offre aucun répit puisque les femmes et les filles sont alors exposées à un risque élevé de subir certaines formes de violence, y compris des violences sexuelles, de la part de passeurs, de groupes criminels ou d’individus isolés.

En 2016, des femmes réfugiées et migrantes d’Afrique subsaharienne ayant traversé la Libye ont déclaré prendre des pilules contraceptives pendant leur voyage pour éviter de tomber enceintes en cas de viol, si courant le long des routes de contrebande qu’elles prenaient [5]. Un reportage d’investigation de CNN [6] vient appuyer ces témoignages. Au Nigeria, Nima Elbagir, une journaliste qui se fait passer pour une riche candidate à l’exil se voit remettre des préservatifs par le passeur qui s’étonne qu’elle n’en ait pas prévu dans son sac. Leur échange est glacial. « Je te donne une contraception. Tu as besoin d’hommes en Libye pour être gentils avec toi. Ils auront ce que tu veux. Tu comprends ?" Lorsque Nima Elbagir répond par l’affirmative, le passeur rit. « Bien sûr que tu comprends ! On n’a rien pour rien dans cette vie. Tu as de la chance, les hommes attendent parfois six mois avant d’embarquer pour l’Europe. Les femmes - si elles sont comme toi - parfois on peut les mettre sur un bateau le lendemain. » Un avertissement lui est ensuite adressé « écoute bien, ne te débats pas si tu es violée. »

Les violences se prolongent sur le sol européen, y compris dans les centres d’accueil

L’année dernière en Grèce, des camps particulièrement dangereux pour les femmes et les filles ont été fermés. Elles ont déclaré y être victimes d’un harcèlement verbal constant et vivre dans la peur constante d’une agression, notamment parce que qu’elles devaient dormir dans des tentes et que la plupart des douches et des toilettes ne pouvaient pas être verrouillées [7].

En Europe, les centres d’accueil pour réfugiés et les centres de transit ne permettent pas non plus aux femmes et aux filles d’être à l’abri des violences. Dans presque tous les pays qu’elles ont traversés, elles ont connu agressions physiques et exploitation financière, elles ont été touchées de manière inappropriée ou ont subi des pressions visant à les inciter à avoir des relations sexuelles avec des passeurs, des employés chargés de la sécurité ou d’autres réfugiés [8]. Les femmes migrantes, y compris des femmes enceintes, sont bien trop souvent détenues avec des hommes qui ne font pas partie de leur famille.

Les politiques migratoires en cause

Les politiques migratoires actuelles, très restrictives, ont un impact particulier sur les femmes et les filles qui sont d’autant plus susceptibles d’être victimes de violences spécifiques et de traite des êtres humains. Les politiques européennes de mise en détention des migrants et migrantes portent donc une lourde responsabilité dans les violences commises par des hommes à l’égard des femmes et filles migrantes.

Des conditions d’accueil inadaptées génèrent de la violence, y compris sexuelle, à l’égard des femmes migrantes. Nils Muižnieks [9], commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, s’inquiète du manque de conditions satisfaisantes d’accueil des réfugiés et des migrants compromettant gravement la sécurité physique des femmes, le respect de leur dignité et leur santé. Il exprime également des inquiétudes face à l’ignorance des autorités et des acteurs humanitaires, qui ne semblent pas connaître ce phénomène de violence sexuelle et fondée sur le genre. Piste d’explication : le manque de données en la matière et la réticence des victimes à parler de leurs expériences pour différentes raisons dont la peur de représailles.

Une justice inaccessible

En raison de leur situation, les femmes migrantes et réfugiées victimes de violations de leurs droits fondamentaux n’ont que très peu de recours pour porter plainte contre leurs bourreaux. Pourtant, la protection des droits des femmes réfugiées et migrantes nécessite un accès effectif à la justice. Cela demande aussi d’atteindre les victimes qui ont besoin d’aide mais qui ne sont pas en mesure de signaler les infractions qu’elles ont subies.

Or aujourd’hui, de nombreuses femmes migrantes et réfugiées se trouvent sur le territoire européen en situation irrégulière. Parmi elles, celles qui sont victimes de violences ou d’autres abus de leurs droits fondamentaux se trouvent dans une situation particulièrement difficile. Elles sont confrontées à une double violence [10] : celle qu’elles subissent actuellement et celle qui va leur être opposée, notamment par l’Etat, et engendrer des conséquences directes et préjudiciables sur leurs droits, dont leur droit au séjour. On comprend donc la réticence de ces femmes à porter plainte par crainte d’être expulsées ou de faire l’objet d’une procédure Dublin qui les renverrait dans le pays par lequel elles sont entrées sur le territoire européen.

Le droit d’asile et les persécutions et violences liées au genre

Certaines persécutions et violences liées au genre peuvent permettre d’obtenir le droit d’asile. Des femmes et des filles font l’objet de violences spécifiques parce qu’elles sont de sexe féminin. Ainsi des femmes et des filles qui transgressent ou refusent les lois, normes, rôles, contraintes, discriminations qui leur sont imposées parce qu’elles sont de sexe féminin sont persécutées ou menacées de l’être dans leur pays d’origine. En Belgique, le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides peut prendre en compte ces persécutions de genre lors de l’évaluation des demandes d’asile [11].

Toutefois, certaines femmes ne sont pas reconnues comme réfugiées malgré un véritable danger dans leur pays ou les violences encourues. Elles ne reçoivent pas de protection de l’Etat belge et ne peuvent pas retourner dans leur pays. Elles se retrouvent alors complètement démunies sur le sol belge. En situation irrégulière, de nombreuses femmes et filles se voient privées de leurs droits fondamentaux. Elles ne peuvent pas se rendre à la police pour porter plainte en cas de violences, ne peuvent que très difficilement faire prévaloir la défense de leurs droits devant les tribunaux et non plus accéder à certains types d’hébergement et quitter leur lieu de vie en cas de violences.

Les promesses de la Convention d’Istanbul

La Belgique et l’Union européenne ont ratifié la « Convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique » [12], convention internationale qui prévoit expressément la protection des droits des victimes, y compris des femmes migrantes et réfugiées. La convention d’Istanbul impose aux Parties à la Convention d’établir le cadre législatif nécessaire pour reconnaître les violences basées sur le genre comme une forme de persécution au sens de la Convention de l’ONU relative au statut des réfugiés. Elle impose également aux éEtats signataires de développer des procédures d’accueil sensibles au genre et des services de soutien pour les demandeurs d’asile.

La convention prévoit aussi que les Etats prennent les mesures nécessaires pour garantir que les femmes migrantes victimes de violence domestique, dont le statut de résident dépend de celui de leur conjoint ou de leur partenaire, se voient accorder un permis de résidence autonome, indépendamment de la durée du mariage ou de la relation, dans l’éventualité de sa dissolution. Enfin, elle consacre le principe de non refoulement afin que les victimes de violence à l’égard des femmes nécessitant une protection, indépendamment de leur statut ou lieu de résidence, ne puissent en aucune circonstance être refoulées vers un pays où leur vie serait en péril ou dans lequel elles pourraient être victimes de torture ou de peines ou traitements inhumains ou dégradants.

Des initiatives belges intéressantes

L’influence des phénomènes migratoires a confronté les organisations de terrain à cette réalité et à de nouvelles formes de violences liées au genre comme les mutilations génitales féminines, les mariages forcés et précoces, ou encore les violences liées à la traite des êtres humains et à l’exploitation sexuelle.

Face à cette évolution, les organisations de terrain se sont mobilisées pour améliorer l’accès des femmes migrantes à leurs droits, par exemple par la mise sur pied des stratégies concertées autour des mutilations génitales féminines. Un processus de concertation intersectoriel a été instauré afin d’améliorer la qualité de la prévention et de l’accompagnement des femmes concernées, d’assurer une meilleure coordination des organisations de terrain et de faire reconnaître les interventions des structures concernées par les instances politiques et administratives. En outre, la Marche Mondiale des Femmes de Belgique [13] rassemble des bénévoles et organisations de femmes, migrantes et non migrantes. Au-delà de mobilisations annuelles, elles échangent, se coordonnent et se renforcent dans la lutte contre les différentes violences envers les femmes, y compris les femmes migrantes, et l’occultation sociale de ces violences.

Il est temps de changer les mentalités

Le secteur ONG, et de manière plus large tout qui travaille en lien avec des populations vulnérables, se doit d’être irréprochable sur le plan de l’exercice de responsabilités et du respect de normes d’éthique. De nombreuses organisations disposent déjà de codes de conduite et de mécanismes internes visant à éviter les situations d’abus de pouvoir et les violations des droits des hommes, femmes et enfants bénéficiaires de leurs actions. Après les condamnations des actes révélés ces dernières semaines, le secteur ONG en Belgique prend lui aussi la mesure de la nécessaire déconstruction et modification des rapports sociaux entre les sexes qui sous-tendent et favorisent de tels abus.

Il est plus que temps d’agir. Les mouvements de femmes et de libération des paroles de femmes ont démontré que les violences de genre sont structurelles, multiples et présentes dans toutes les sociétés et milieux. Les combattre exige un changement profond des mentalités, des comportements, des repères collectifs et des valeurs partagées socialement. A la croisée des chemins, chacun et chacune doit interroger et transformer les stéréotypes sexistes qui biaisent nos représentations mentales de ce que sont les femmes et les hommes, leurs rôle réciproques et leurs interactions [14].

Les pactes mondiaux sur les migrations, opportunités à saisir

Adoptée en septembre 2016, la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants prévoit l’élaboration d’un pacte mondial pour les migrations et d’un pacte mondial sur les réfugiés. Ces deux processus se clôtureront fin 2018. Le contexte politique international, marqué par la montée des populismes et nationalismes et par de nombreux défis pour le multilatéralisme, n’est probablement pas le plus favorable pour la conclusion d’accords si complexes. Il s’agit pourtant d’une occasion unique d’un point de vue historique et d’un devoir dans le cadre des engagements du Programme 2030 des Nations Unies pour le Développement Durable (Agenda 2030), qui reconnaît la contribution positive des migrants, les bénéfices partagés des migrations sûres, ordonnées et régulières, et la nécessité de la coopération internationale pour en faire une réalité.

Les engagements pris envers les femmes dans le Programme d’action de Beijing [15], l’Agenda 2030 et les conventions de l’OIT visant à promouvoir l’égalité entre hommes et femmes dans le monde du travail, doivent guider la communauté internationale dans l’élaboration du pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières.

La justice migratoire et de genre comme boussole politique

Du pays d’origine à chez nous, en passant par les camps de réfugiés et les très longues traversées, les femmes et les filles migrantes et réfugiées sont confrontées à une multitude de risques liés à leur condition féminine. Les politiques migratoires actuelles manquent d’humanité. Or l’Union européenne pourrait encourager la mise en place de voies d’accès légales et sûres, et surtout mettre fin aux violences à ses frontières. La Belgique, tout comme chaque pays européen, dispose de la liberté de faciliter l’accès à l’asile, d’améliorer les conditions d’accueil, d’encourager l’intégration effective des migrants et des réfugiés et d’instaurer l’égalité de droits.

Vu le rôle central joué par les femmes migrantes et réfugiées dans le monde, pour les communautés et les économies, il est essentiel que les pays d’origine, de transit et d’accueil mènent des politiques migratoires sensibles au genre ancrées dans le respect des droits humains et du droit au développement. La Belgique, en campagne internationale pour un poste au Conseil de Sécurité des Nations Unies et forte de ses convictions pour défendre les droits des femmes (comme en témoigne la campagne « She decides »), aurait tout à gagner à mettre en avant cette thématique sur la scène internationale. Elle dispose d’ailleurs d’une opportunité unique cette année dans le cadre de la négociation du Pacte mondial sur les migrations.

[2SB Overseas, les mariages précoces des réfugiés syriens au Liban, 17 novembre 2017.

[3Whole of Syria gender-based violence area of responsibility (GBV AoR), Voices from Syria 2018, Assessment Findings of the Humanitarian Needs Overview, Novembre 2017.

[4Landale & O’Dowd, Syria conflict : Women ’sexually exploited in return for aid’, BBC News, 27 février 2018.

[6Elbagir, Leposo & John, ‘Don’t struggle if you’re raped’, People smuggler gives chilling warning to undercover CNN reporter, 27 février 2018.

[7Amnesty International, Greece : Refugees at great risk due to unsafe camps, 24 avril 2017.

[9Le carnet du Commissaire des droits de l’homme du Conseil Européen, « Les droits des femmes et des filles réfugiées ou migrantes doivent être mieux protégés », 7 mars 2016.

[10Gueguen, 2007, « La protection juridique des femmes migrantes victimes de violences », Femmes migrantes : de l’invisibilité à la reconnaissance ?, Le Monde selon les femmes.

[14Le Monde selon les femmes,Perspectives de genre dans la lutte contre les violences, 2016.

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