Monsanto au Burkina Faso : tromperie et résistance
© Wouter Elsen​

Monsanto au Burkina Faso : tromperie et résistance

Terre - Après près de dix ans d’exploitation du coton OGM au Burkina Faso, Monsanto a dû stopper net sa production suite au mécontentement général et à la chute des revenus de la filière. Une histoire de tromperie et de résistance qui mérite que l’on s’y arrête quelques instants.

À l’origine

L’histoire du coton au Burkina Faso ne date pas d’hier. La production cotonnière burkinabè est depuis longtemps reconnue pour sa qualité, à tel point que le Burkina Faso a souvent été le premier producteur de coton d’Afrique de l’Ouest, devant le Mali et le Bénin. L’entrée de Monsanto au Burkina Faso relève par bien des aspects du film à suspense. En effet, début des années 2000, le Burkina Faso est accusé par l’ONU d’être la plaque tournante d’un trafic d’armes et de diamants en direction de la Sierra Leone et de l’Angola, alors frappés d’un embargo sur les armes. En échange de diamants et avec l’appui de Charles Taylor (Liberia), Blaise Compaoré, alors président du Burkina, alimente les guerres civiles de Sierra Leone et de l’Angola en armes de tous types mais également en mercenaires [1]. Son image en sort fortement écornée. C’est alors que les États-Unis proposent à Blaise Compaoré de réhabiliter son pays sur la scène internationale en échange d’un petit service à une firme américaine : Monsanto.

C’est ainsi qu’en 2001 Monsanto lance ses premiers essais de coton génétiquement modifié dans le plus grand secret. Il faudra attendre 2003 pour que ces essais soient rendus publics et qu’un premier scandale éclate : aucun cadre légal n’entourait ces pratiques et aucune information n’avait été donnée à la population burkinabè. Il s’agit pourtant de deux obligations clairement édictées dans les conventions internationales encadrant l’usage des OGM [2]. Ce n’est qu’en 2006, que le Burkina Faso se mit en règle au niveau législatif.
La première récolte officielle de coton « Bt » [3] a lieu en 2008 ; et en 2009, 130.000 hectares sont déjà mis en culture. Les semences, les pesticides et les herbicides sont fournis à crédit par les sociétés cotonnières aux paysans. Après la récolte, les sociétés se remboursent et paient l’éventuel surplus aux paysans (si le paysan rate sa récolte, il s’endette vis-à-vis de la société cotonnière). Ce procédé tourne rapidement au cercle vicieux pour les agriculteurs.

Désenchantement

Bien que les sociétés cotonnières crient à l’exploit, tout le monde va rapidement déchanter. Alors que l’on vantait une augmentation des rendements et sur tout un moindre usage des pesticides (en effet, le coton Bt produit lui-même son propre pesticide), les agriculteurs vont constater une baisse de rendement d’environ 7 % [4]. Quant au RoundUp, s’il faut en effet moins en épandre dans un premier temps, l’apparition de chenilles résistantes au coton Bt pousse à l’augmentation de son usage. De plus, les paysans sont nombreux à utiliser les pesticides destinés au coton pour leurs cultures de maïs, ce qui a des effets désastreux sur leur santé. Un autre obstacle de taille est le prix des semences OGM qui est dix fois plus élevé que les semences classiques. Or les aléas climatiques poussent régulièrement les agriculteurs à réaliser plusieurs semis... Un moindre mal lorsque la semence est presque gratuite, une catastrophe lorsqu’il faut environ 45 € pour ensemencer un hectare. Et cerise sur le gâteau, la fibre du coton Bt se révèle bien plus courte que celle du coton traditionnel burkinabè, sa valeur se déprécie sur le marché et les ventes s’écroulent.

La résistance s’organise

Du côté du monde associatif burkinabè, il n’a pas fallu longtemps pour que la résistance s’organise. Dès 2004 est fondée la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN) qui intervient en tant que plateforme de plaidoyer sur les problématiques de privatisation des ressources génétiques et sur l’enjeu de la souveraineté alimentaire des pays africains. [5]

Grâce à son réseau, la COPAGEN interpelle les politiques et les met très tôt en garde contre les dangers de cette production. Elle organise en 2007 une caravane à travers toute l’Afrique de l’Ouest pour sensibiliser aux dangers des OGM. En 2008, suite à la décision du gouvernement d’autoriser une culture en plein champ sur 15.000 hectares, la COPAGEN l’interpelle :

« [Nous] exprimons nos plus vives pro- testations face à la manière dont le coton Bt est introduit au Burkina Faso au mépris des engagements internationaux auxquels notre pays a souscrit [...]. [Nous] rejetons la décision unilatérale prise par le gouvernement de se lancer dans une production au plan national du coton Bt, sur une superficie de 15.000 ha cette année. » [6]

La pression citoyenne se renforce et se conjugue avec les mauvais résultats de la filière. En octobre 2014, le départ de Blaise Compaoré sous la pression de la rue finit d’ouvrir la porte à des réformes plus profondes. En mars 2015 est créé le CCAE, le Collectif Citoyen pour l’Agroécologie qui organisera quelques mois plus tard (23 mai 2015) une grande marche anti-OGM. Ce sont 1.500 Burkinabè qui descendent dans la rue soutenus par une marche parallèle à Renne, en France. La pression augmente sur Monsanto au moment où le pouvoir politique burkinabè vacille et où les revenus du coton s’effondrent. En janvier 2016, c’est aux sociétés cotonnières du Burkina Faso de montrer leur ras-le-bol. Elles réclament 280 millions de dollars de compensation à Monsanto, en contrepar tie des pertes dues à la baisse de qualité depuis 2010. Le divorce est déjà presque consommé et le retrait du coton Bt rapide. En 2016, seuls 20 % des champs ont été cultivés avec des OGM et ceux-ci ont totalement disparu lors de la campagne 2017.

Toutefois, même si le peuple burkinabè a gagné une sérieuse bataille, tout n’est pas fini. Ainsi, « Monsanto poursuit des recherches au Burkina Faso sur des plantes alimentaires comme le sorgho ou le maïs. Une variété transgénique de niébé, légumineuse majeure pour la sécurité alimentaire de la région, serait déjà prête à la commercialisation pour le Ghana, le Burkina Faso et le Nigéria dès 2018 ! » [7]

L’expérience burkinabè du coton Bt aura pu démontrer la fragilité économique et environnementale du modèle de Monsanto mais également l’importance de la mobilisation citoyenne dans les orientations stratégiques d’un Etat.

Cet arrêt du coton Bt redonne l’espoir à des milliers de paysans burkinabè mais le combat pour l’autonomie reste encore long. La filière coton burkinabè est toujours dirigée par trois grandes sociétés cotonnières qui continuent à faire la pluie et le beau temps au pays de l’or blanc.

[1http://www.liberation.fr/ planete/2001/01/05/le-burkina- faso-accuse-par-l-onu-de-trafic-d- armes_350068

[2Selon la convention sur la diversité biologique de 1992 et le protocole de Carthagène sur la biosécurité de 2000, les pays se lançant dans des expérimentations sur la culture OGM doivent développer un cadre législatif spécifique et informer la population, ce qui n’a pas été le cas au Burkina Faso.

[3« Bt » fait référence à une toxine, le Bacillus thuringiensis, qui permet d’éliminer le ver rose, un ravageur des cotonniers extrêmement nuisible et répandu (www.lemonde.fr).

[4COPAGEN, Le Coton Bt et nous : la vérité de nos champs, Mars 2017, P. 4

[5COPAGEN, Le Coton Bt et nous : la vérité de nos champs, Mars 2017.

[6COPAGEN, communiqué du 15 juillet 2008.

[7Piro Patrick, L’après coton Bt au Burkina, CCFD-Terre Solidaire, 18 avril 2017. Interview de Yobi Richard Minougou, secrétaire exécutif de APN-Sahel

Source : Terre, printemps 2018.