Négociations climat : tous les regards se tournent vers la COP24
© United Nations Photo

Négociations climat : tous les regards se tournent vers la COP24

Des négociations de plus en plus pointues et sensibles et des événements climatiques extrêmes qui touchent les quatre coins du globe, tel est le cocktail qui sera servi à la COP24 à Katowice, en Pologne, début décembre 2018. S’il reste du pain sur la planche, tout n’est pas perdu d’avance. Eclairage sur les enjeux d’ici Katowice.

Début mai, plus de 3 000 diplomates se sont réunis à Bonn, en Allemagne, pour continuer de négocier la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Bien qu’il soit entré en vigueur en 2016, il ne sera en effet pleinement opérationnel qu’en 2020. Cette réunion « intersession », qui a lieu chaque année au printemps entre deux Conférences des Parties, avait toute son importance cette année. En effet, c’est à Katowice, lors de la COP 24, qu’on attend l’adoption du manuel de mise en œuvre de l’Accord de Paris – le Rule Book. Face à cet enjeu de taille et à des négociations trop lentes, les Parties se sont mises d’accord pour organiser une session supplémentaire à Bangkok en septembre prochain.

Quels sont les enjeux ?

Pour assurer plus de justice climatique, des avancées sont attendues sur quatre dossiers cruciaux : la mise en œuvre de l’Accord de Paris (Rule Book), le financement climat, les pertes et préjudices et le Dialogue de Talanoa. Le premier des enjeux, et non le moindre, est le Rule Book. L’Accord de Paris est déjà entré en vigueur mais n’est pas encore complètement opérationnel. Il est prévu dans le texte de l’Accord qu’un « mode d’emploi » précisant sa mise en œuvre serait adopté lors de la 24e conférence des parties. Celle-ci a lieu cette année à Katowice. Il s’agit de définir les règles permettant de revoir les engagements climatiques des pays notamment grâce à un bilan mondial quinquennal, mais aussi de détailler les règles de contrôle et de transparence quant aux engagements annoncés par les pays.

Si l’état d’esprit des négociateurs était jugé positif et constructif, il n’en reste pas moins des blocages, en particulier de la part des pays émergents comme la Chine et l’Inde qui rechignent à une complète transparence quant à leurs engagements. Les progrès n’ont donc pas été suffisants pour adopter un texte de négociation, et une session de négociations supplémentaire a été ajoutée à l’agenda.

L’éternel dossier épineux des négociations : le financement

La question du financement climatique, sujet majeur de la négociation de Bonn comme de la prochaine COP, a connu des progrès qui restent dramatiquement faibles.

Il y a des engagements pris envers les pays en développement qui, à ce stade, ne sont pas tenus. L’engagement des 100 milliards de dollars annuels nouveaux et additionnels, alloués par les pays développés aux pays en développement d’ici 2020 reste un enjeu crucial du financement climat. Ce financement doit être alloué équitablement tant à l’adaptation qu’à l’atténuation, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, l’adaptation restant très minoritaire. Cette demande est une revendication de longue date des pays en développement, surtout africains, qui va de pair avec la demande que les financements alloués soient publics.

A deux ans seulement de cette échéance de 2020, le manque d’engagement et d’aide financière des pays développés envers les pays du Sud pourtant déjà grandement touchés par le changement climatique demeure inquiétant [1]. Dans son récent rapport, Oxfam montre le long chemin que les pays développés ont encore à accomplir à ce niveau : selon ses estimations, le montant total des financements climat publics déclarés par les bailleurs s’élève à 48 milliards de dollars par an, dont seuls 16 à 21 milliards de dollars aideraient réellement les pays du Sud [2].

D’autre part, il est prévu par l’Accord [3] que d’ici à la fin de cette année une définition du financement climat soit adoptée. Or, cette question est extrêmement sensible et clivante. D’une part, les pays développés sont très réticents car ils estiment qu’un mécanisme de contrôle et de transparence rimerait avec plus de contraintes dans leur chef ; alors que d’autre part, les pays en développement exigent de savoir ce qui leur sera alloué et quand. Ils demandent de la prévisibilité, une tactique pour assurer l’additionnalité des financements. En effet, trop d’Etats recyclent leur budget d’aide publique au développement comme financement climat, ce qui est permis par l’OCDE (par le biais des marqueurs de progrès) mais n’a jamais été discuté et encore moins accepté au sein de l’enceinte climat des Nations Unies.

Enfin, il faudra penser à un nouvel objectif financier plus conséquent pour la période postérieure à 2025 car les besoins de financement climat ont largement été sous-estimés.

Quels dommages et intérêts en cas de catastrophe climatique ?

L’Accord de Paris reconnaît par ailleurs le principe de pertes et préjudices comme le troisième pilier de l’action climatique, à côté de l’atténuation et de l’adaptation. Ces trois domaines sont intrinsèquement liés : des efforts d’atténuation insuffisants et trop peu de financements pour l’adaptation résulteront en une augmentation des catastrophes climatiques telles que des vagues de chaleur et de longues sécheresses, des inondations ou des cyclones dévastateurs et de leurs conséquences matérielles et humaines.

Les pays vulnérables, les communautés et les écosystèmes font d’ores et déjà face à de lourdes conséquences dues à l’augmentation de « seulement » 1°C, que ce soient des chaleurs mortelles au Pakistan, des pluies diluviennes au Kenya ou encore la disparition des traditions Inuits suite à la fonte des glaciers.

Respecter l’objectif de maintenir « nettement en dessous de 2°C » le réchauffement planétaire, comme le prévoit l’article 2.1, alinéa a de l’Accord de Paris, réduirait drastiquement les risques et impacts des changements climatiques. Seulement, il n’est envisageable de l’atteindre qu’à travers un travail collectif et une évaluation claire de l’écart existant entre les ambitions actuelles et cet objectif à long terme, d’où l’importance du quatrième enjeu : le dialogue de Talanoa.

La nouveauté : Le dialogue de Talanoa

Lors des négociations de Bonn début mai, 105 acteurs non-parties (villes, Régions, …) et 210 parties (Etats membres des Nations Unies) se sont réunis à l’occasion du Dialogue de Talanoa. Pour rappel, ce dialogue de facilitation a été institué lors de la dernière COP par la présidence fidjienne et a deux objectifs majeurs : faire le point sur les efforts des Parties au niveau de la réduction d’émissions de carbone, afin de viser l’objectif de maintien de la température à 1.5°C, et orienter les contributions de chaque Etat au niveau national en ce sens. [4] Le mécanisme est axé sur trois questions, à savoir : où sommes-nous, où allons-nous et comment y allons-nous.

Cet espace de dialogue a permis d’échanger sur plus de 700 histoires qui mettent en perspective la réalité de l’urgence climatique pour de nombreux Etats. A titre d’exemple, l’Alliance des Etats Insulaires a rappelé avec force les ravages subis par plusieurs îles des Caraïbes suite aux ouragans Irma et Maria et le risque imminent de la montée du niveau de mer pour plusieurs îles d’ici la moitié du siècle. [5] Nul n’aura pu ignorer l’appel collectif [6] retentissant des parties prenantes pour une traduction de ce dialogue en ambitions et actions concrètes pour la COP 24, qui pousseront notamment les parties à revoir à la hausse leurs contributions nationales. Des centaines d’initiatives s’organisent tout au long de l’année, dont une étape importante au niveau européen le 13 juin [7].

Et la suite ? Bangkok, Rapport du GIEC et Katowice

2018 comptera encore son lot d’événements politiques, il n’est dès lors pas question de relâcher la pression. Suivront de près deux sommets politiques cruciaux : le Dialogue Petersberg [8] et la réunion ministérielle Chine-UE-Canada (MoCA) [9]. Ces deux événements politiques de haut niveau permettront de consolider le consensus politique à Katowice pour engager l’ensemble des pays à réviser à la hausse leurs engagements climatiques. On notera également le Sommet du G7, présidé cette année par le Canada, qui a inscrit la lutte contre le réchauffement comme un des cinq objectifs de son agenda et s’est réuni les 8 et 9 juin au Québec [10].

Ensuite, la session supplémentaire de négociations qui se tiendra en Thaïlande en septembre sera l’occasion pour les parties de rattraper leur retard avant la COP et d’avancer de manière substantielle sur ces sujets délicats pour préparer au mieux les négociations de décembre.

Enfin, élément phare de l’automne, le nouveau rapport du GIEC est attendu en octobre. Comme convenu dans l’Accord de Paris, il portera sur les conséquences d’une augmentation de 1,5°C dans l’atmosphère. Cette publication scientifique est systématiquement accompagnée d’un résumé à l’intention des décideurs politiques, et sera donc un point décisif pour les négociations de la COP24 à Katowice en décembre.

Une résolution interparlementaire ?

Rappelons que le réchauffement est mondial, pour tout le monde et partout. Les orages extrêmement violents qui ont frappé notre pays et qui se répètent à chaque printemps sont peut-être le signal d’alarme nécessaire pour faire réagir les élus politiques. Les membres de tous les parlements de Belgique sont à l’heure actuelle en train de débattre d’un projet de résolution interparlementaire sur la politique climatique en Belgique en vue d’une adoption par tous les parlements avant la COP 24.
Il est à espérer qu’ils s’inspirent de nos pays limitrophes : sept Etats européens [11] ont en effet décidé ensemble de former la « Coalition des ambitieux » (« Paris Proof Coalition ») qui affirme qu’il est impossible d’atteindre les objectifs fixés à Paris en 2015 si chaque Etat ne rehausse pas ses ambitions [12]. Pour l’heure, la Belgique n’en fait toujours pas partie.

La pression monte

On le voit, cette année 2018 est particulièrement importante, et bien que la machine soit mise en marche et que certaines avancées soient notables, le chemin est encore long si on veut obtenir les résultats escomptés pour Katowice.
Il est essentiel de rappeler que, si pour certains, le réchauffement de l’atmosphère rime pour l’instant avec négociations tendues ou débats académiques, pour d’autres, il est synonyme d’urgence et de conséquences dramatiques actuelles et futures.

Onze familles attaquent ainsi en justice l’Union européenne pour son manque d’ambition dans la lutte contre le réchauffement et les conséquences dévastatrices sur les vies de chacun d’eux [13]. Qu’ils soient apiculteur, paysan ou éleveur, tous ont une revendication commune : une revue à la hausse des ambitions en termes d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Il faut que ça change, et maintenant.

[3Point 57 de la décision 1/CP.21 (https://unfccc.int/resource/docs/2015/cop21/eng/10a01.pdf)

[4On parle ici des fameuses NDCs (National Determined Contribution) qui sont les feuilles de route dans lesquelles les États indiquent leur objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre et les politiques menées pour l’atteindre

[7Pour plus d’informations et le programme de l’événement : https://ec.europa.eu/clima/events/eu-talanoa_en

[8Le dialogue de Petersberg est une réunion ministérielle informelle de 35 pays sur la lutte contre le dérèglement climatique, à laquelle participent une quarantaine de pays représentatifs de la diversité des groupes de négociation.

[9MoCA (Ministerial on Climate action) : Réunion ministérielle sur la lutte contre les changements climatiques entre l’UE, le Canada et la Chine. Celle-ci s’est mise en place suite à l’annonce de la sortie des Etats-Unis de l’Accord de Paris en juin 2017.

[11Qui sont les Pays-Bas, le Portugal, la Suède, l’Allemagne, la France, la Finlande et le Luxembourg.

[13Ce procès est mené avec le soutien de CAN Europe, dont le CNCD-11.11.11 est membre : https://peoplesclimatecase.caneurope.org/