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Palestine

La Marche du Grand Retour. Pourquoi les Palestiniens de Gaza manifestent-ils ?

Nathalie Janne d'Othée Nathalie Janne d’Othée
10 avril 2018

Depuis le 30 mars dernier à Gaza, 27 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne alors qu’ils manifestaient pacifiquement le long de la clôture qui les sépare d’Israël. L’analyse que nous publions vise à décortiquer les faits mais aussi à poser la question plus fondamentale de la raison pour laquelle des dizaines de milliers de Palestiniens, femmes et enfants compris, risquent consciemment leur vie dans ce qu’ils appellent la « Marche du Grand Retour ».

Large mobilisation palestinienne

Le 30 mars dernier, les Palestiniens de Gaza ont initié la « Marche du Grand Retour ». L’idée du mouvement est d’installer des tentes à une distance de 700 à 1000 mètres de la frontière, donc hors de la « no-go zone » de 500 mètres unilatéralement imposée par Israël et de s’y installer du 30 mars, Journée de la Terre, au 15 mai, jour de commémoration de la Nakba, l’impossibilité du retour des exilés palestiniens en 1948, littéralement la « catastrophe » en arabe. La mobilisation sera ponctuée par des manifestations plus massives chaque vendredi. Le premier vendredi de mobilisation, entre 35 000 et 40 000 Palestiniens de Gaza ont ainsi manifesté à l’appel des organisateurs.

Contrairement à ce qu’ont relayé la plupart des médias occidentaux, la manifestation du 30 mars n’était pas à l’initiative du Hamas mais bien d’une vingtaine d’organisations de la société civile, dont deux seulement sont affiliées au Hamas. Un des organisateurs, Hasan al Kurd, précise dans le web magazine +972 : « Si nous avions estimé que [le Hamas], ou n’importe quel autre parti d’ailleurs, essayait de contrôler la manifestation et d’en parler, nous ne les laisserions pas faire. Le Hamas est en fait très compréhensif sur ce point ».

Réactions israéliennes et internationales

Face à des manifestations pacifiques, essuyant tout au plus des jets de pierre, l’armée israélienne a réagi de manière disproportionnée et a tiré à balles réelles, faisant 16 morts et 1 200 blessés le 30 mars. Lors du deuxième vendredi de mobilisation le 6 avril, les tirs israéliens ont à nouveau causé la mort de 9 Palestiniens. La propagande israélienne s’est dès lors rapidement attachée à marteler qu’il s’agissait d’« émeutes violentes » dirigées par le Hamas, les assimilant à du terrorisme.

Les réactions de la communauté internationale ont quant à elles été diverses, certaines suivant sans nuances le narratif israélien. Jason Greenblatt, le conseiller de Donald Trump sur les négociations internationales a dénoncé une marche hostile encouragée par le Hamas. L’Allemagne a quant à elle appelé les deux parties au calme et rappelé que « l’exercice du droit à la liberté d’expression et à la protestation pacifique ne doit pas être exploité et utilisé pour violer les intérêts légitimes d’Israël en matière de sécurité à la frontière avec les territoires palestiniens. Dans le même temps, la défense de ces intérêts légitimes doit rester proportionnée ».

Heureusement, la Haute représentante de l’Union européenne, Federica Mogherini, a quant à elle appelé à une enquête « indépendante et transparente » sur l’utilisation par l’armée israélienne de moyens létaux contre des manifestants palestiniens. Elle a aussi rappelé que ces événements soulignaient l’importance d’une levée du blocus. Le Secrétaire général des Nations Unies a lui aussi demandé qu’une enquête soit menée sur les incidents. Mais le 1er avril, le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, a rejeté ces demandes soulignant qu’Israël ne collaborerait avec aucune enquête internationale.

Suite à une enquête menée sur les morts causées par l’armée israélienne le 30 mars, l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch a souligné qu’elles étaient prévisibles non seulement parce que des responsables politiques israéliens, dont le ministre de la Défense, avaient répété à l’envi que l’armée tirerait sur tous les « instigateurs » de violences et sur ceux qui s’approcheraient de la frontière, mais aussi parce qu’il règne au sein de l’armée israélienne une culture d’impunité. L’organisation a appelé la Cour pénale internationale à engager une enquête sur les crimes commis à Gaza le 30 mars. Face aux 27 victimes palestiniennes, la Procureure de la CPI Fatou Bensouda a en effet mis Israël en garde sur le fait que l’usage de tirs à balles réelles contre des civils non-armés pouvait constituer un crime au regard du Statut de Rome et que la situation en Palestine faisait l’objet d’un examen préliminaire par son bureau.

Le 5 avril, veille du deuxième vendredi de mobilisation, les autorités israéliennes ont encore poussé la logique un peu plus loin en invoquant le danger pour l’environnement que représentent les fumées toxiques causées par les pneus brûlés par les Palestiniens le long de la frontière de Gaza. « Il s’agit d’un grave problème environnemental qui nuira à la santé des résidents et causera une pollution de l’air sans précédent », a affirmé Yoav Mordechai, général en charge du COGAT, l’organe administratif de l’armée israélienne en Palestine occupée. L’argument est osé au vu des dégâts environnementaux causés par le blocus imposé et les attaques israéliennes répétées sur Gaza.

Pourquoi à Gaza ?

Rares ont été les médias à s’attarder sur les raisons de fond qui ont poussé des milliers de Palestiniens, parmi lesquels des femmes et des enfants, à prendre le risque de manifester si près de la frontière avec Israël le 30 mars. Les organisateurs de la marche étaient conscients du risque d’une réaction disproportionnée d’Israël, comme le souligne Hasan al Kurd dans +972 : « Bien sûr que c’est une possibilité, malheureusement. Mais quelles autres options avons-nous ? La situation à Gaza est devenue insupportable et nous ne pouvons absolument plus vivre à Gaza - c’est ce qui nous a poussé à planifier cette marche et c’est pourquoi nous prévoyons que tant de gens assisteront à la manifestation ».

En effet, après bientôt onze ans de blocus imposé par Israël, les conditions de vie à Gaza sont insupportables : 80% de la population dépendent de l’aide humanitaire et 45% de la population vivent sous le seuil de pauvreté. Le chômage s’élève à 42%, et jusqu’à 58% parmi les jeunes. En juin 2017, de nouvelles mesures de l’Autorité palestinienne pour faire plier le Hamas ont restreint l’approvisionnement en électricité, déjà rare du fait du blocus, à un maximum de quatre heures par jour. Les Nations Unies rappellent régulièrement la situation dramatique et la nécessité d’une solution politique à la crise à Gaza afin d’éviter une détérioration extrême des conditions de vie dans le territoire.

Au-delà de ces conditions insoutenables, l’ampleur du mouvement de la « Marche du Grand Retour » s’explique par le fait que 70% de la population de Gaza sont des réfugiés, dont la famille a dû quitter son lieu de vie au moment de la création de l’Etat d’Israël.

Le droit au retour et les réfugiés

La « Marche du Grand Retour » a en effet pour but principal de rappeler au monde le droit des Palestiniens au retour. Le 10 décembre 1948, dans sa résolution n°194, l’Assemblée générale des Nations Unies a en effet décidé « qu’il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers ».

En 1948, ils étaient 750 000 à avoir été chassés de leurs foyers. Aujourd’hui, les réfugiés palestiniens sont au nombre de 7,5 millions si on compte l’ensemble de la diaspora, 5,2 millions lorsqu’on ne comptabilise que les réfugiés enregistrés auprès de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (UNRWA). Lorsqu’il fut créé en 1949, l’UNRWA a été pensé comme un organisme provisoire chargé de la gestion et de l’assistance aux camps de réfugiés palestiniens situés dans les pays limitrophes de la Palestine et financé volontairement par les Etats. Depuis quelques années, l’UNRWA connaît un déficit chronique de financement. Et l’annonce au début de l’année par l’administration Trump d’un arrêt du financement américain a plongé l’agence dans une véritable crise existentielle. La mesure américaine n’est pas anodine, en affaiblissant voire en faisant disparaitre l’UNRWA, elle vise à progressivement sortir la question des réfugiés d’éventuelles négociations (voir à ce sujet l’analyse de Lara Friedman dans le Huffington Post), quelques semaines à peine après avoir écarté la question de Jérusalem par la reconnaissance de la ville comme capitale de l’Etat d’Israël. Ceci n’est pas anodin, quand on sait que les questions du statut de Jérusalem, d’une part, et du sort des réfugiés, de l’autre, sont deux des plus épineuses et complexes questions dans la résolution du conflit.

La Nakba a 70 ans… et elle continue

Le 15 mai prochain, les Palestiniens célébreront les septante ans de la Nakba. Cette catastrophe est celle des milliers - désormais millions - de Palestiniens forcés à l’exil en 1948 et empêchés de revenir sur leurs terres ensuite. Les historiens palestiniens ont apporté des preuves que cet exil avait été causé par la peur de violences commises par les milices juives à l’encontre des arabes de Palestine et non pas pour suivre les mots d’ordre de chefs militaires arabes comme le prétendaient les historiens israéliens. Dans les années 2000, les « nouveaux historiens » israéliens ont confirmé cette lecture de l’histoire, osant démentir l’historiographie traditionnelle israélienne et mettant en lumière l’objectif de « nettoyage ethnique » (cfr. titre de l’ouvrage d’Ilan Pappé paru en 2008) poursuivi par Israël.

Aujourd’hui, la Nakba continue, à Gaza où les conditions de vie sont inhumaines, mais aussi à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, où l’expansion des colonies mène à la destruction de maisons et d’infrastructures palestiniennes et au déplacement forcé des populations hors de leurs terres. Le 13 mai prochain, le mouvement de solidarité belge avec la Palestine commémorera les 70 ans de la Nakba lors d’un événement devant la Gare centrale à Bruxelles et ce, afin d’appeler la communauté internationale à faire respecter des résolutions des Nations Unies restées lettre morte depuis autant d’années.

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