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Sommet à New York

Les femmes et filles rurales ne doivent plus être laissées pour compte

Coralie Vos Coralie Vos
28 mars 2018

Le plus grand rassemblement de l’ONU sur l’égalité des sexes -la Commission sur la condition de la femme - se réunit actuellement à New York. Cette année, il se penche sur la situation des femmes et des filles en zone rurale. Au Nord comme au Sud, du Sénégal au Pérou, en passant par la Tunisie, la Tchéquie et la Slovaquie, elles revendiquent travail décent, protection sociale, accès et contrôle des ressources et lutte contre les violences.

Pourquoi parler des femmes et des filles rurales ? Dans toutes les régions du monde, la probabilité de vivre en situation d’insécurité alimentaire est plus élevée chez les femmes que chez les hommes [1]. L’organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO), et en particulier son Comité de la sécurité alimentaire mondiale, considère que le droit à l’alimentation, la sécurité alimentaire et la nutrition sont intrinsèquement liés à la promotion de l’égalité de genre, à la pleine réalisation des droits des femmes et à l’autonomisation économique, sociale et politique des femmes. Très concrètement, au-delà du respect de leurs droits, l’accès aux forêts et à la terre (droits fonciers), le renforcement des capacités et leur participation sur un pied d’égalité à la prise de décisions [2] sont une lutte quotidienne bien plus qu’une bataille de principes.

Un sommet sur les femmes rurales… sans femmes rurales ?

La participation des premières concernées aux négociations de la 62e Commission sur la condition de la femme des Nations Unies semble évidente, mais les Etats-Unis entravent la remise des visas aux principales intéressées. De manière générale, les femmes sont peu présentes dans les espaces de gouvernance et restent sous-représentées dans les institutions locales, nationales et internationales malgré leurs compétences, en tant que leaders et agents du changement, et en dépit de leur droit de participer de manière égale aux hommes à la gouvernance démocratique. [3] C’est a fortiori le cas pour les femmes rurales et les femmes indigènes.

La réunion de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies a lieu du 12 au 23 mars à New York, sur le territoire américain, donc. Peut-on imaginer qu’elles n’y soient pas présentes et entendues ? Plusieurs ambassades américaines ont refusé, sans donner de raison, des visas aux jeunes femmes, aux défenseurs des droits des femmes et aux femmes vivant dans les zones rurales, particulièrement africaines, qui avaient été sélectionnées pour participer à la réunion onusienne. Ce refus est le fruit des perceptions et des stéréotypes liés à leur âge, à leur état matrimonial, à leur lieu de résidence rural, ou encore à leur profession. En un mot : la perception de leur statut socioéconomique. Les jeunes femmes célibataires, en particulier celles qui sont une force de mobilisation extraordinaire au sein du mouvement pour les droits des femmes, sont confrontées à la tâche presque impossible d’obtenir un visa américain qui, s’il leur était accordé, leur permettrait de poursuivre leurs luttes et de contribuer aux discussions qui les concernent au premier plan.

Des conditions de travail précaires

Les Nations Unies ont donc décidé de mettre en lumière la réalité quotidienne des femmes rurales. Elle n’est en effet pas rose. Leurs conditions de travail sont précaires, l’accès à la terre reste très inégalitaire dans de nombreuses régions, sans parler des violences spécifiques dont elles sont victimes, des coutumes de mariage forcé aux stérilisations massives qui ont eu lieu au Pérou ou en Tchéquie et Slovaquie.

Au Sénégal, la plupart des exploitations familiales ne disposent pas de titre foncier. La terre est exploitée de génération en génération sans que la famille exploitante en soit officiellement propriétaire. Ndioufa Sow habite à Koulouck Wolof, dans la région de Thiès (à 70km à l’est de Dakar), où elle produit du mil et des arachides. A la mort de son époux, le risque était grand pour Ndioufa de se retrouver du jour au lendemain privée de sa terre sans pouvoir contester. Sans terres, plus de travail, de revenus et de récoltes pour nourrir sa famille. Accompagnée par l’association Jig-Jam [4], Ndioufa a entamé et gagné une bataille pour obtenir le droit de poursuivre son activité sur les terres familiales [5]. Comme Ndioufa, la plupart des femmes rurales tirent leurs moyens de subsistance du travail agricole, qui est presque toujours informel [6].

L’accès à la terre est donc profondément inégalitaire

A l’échelle mondiale, moins de 20% des propriétaires terriens sont des femmes [7]. En zone rurale, les petites agricultrices, entrepreneuses et travailleuses agricoles sont victimes de discriminations sexistes multiples : pour l’accès aux ressources et aux services de production, pour l’accès au savoir et à la formation, ou encore pour l’accès aux services financiers et à l’innovation technologique [8]. En conséquence, leur sécurité de revenu est moindre, leur pouvoir décisionnel inférieur à celui des hommes au sein du ménage comme de la communauté, et elles sont bien souvent incapables d’accéder au crédit pour lancer une activité économique ou améliorer leur productivité agricole.

Au sein de leur famille, de très nombreuses filles et femmes sont dépendantes d’un homme, qu’il s’agisse de leur mari ou d’un autre membre de la famille (père, frère, oncle). Dans de nombreux cas, les pratiques coutumières d’héritage et d’allocation des terres favorisent les hommes, et ce même lorsque la législation reconnaît les droits des femmes. C’est le cas par exemple de la Tunisie : selon la loi tunisienne actuelle, une femme hérite seulement de la moitié de la part d’un homme du même degré de parenté [9]. Face à une telle injustice, plus de deux milles personnes ont participé le 10 mars 2018 à Tunis à une manifestation contre l’inégalité successorale.

Les violences récurrentes

Selon l’agence des Nations Unies dédiée aux femmes, dans certains pays d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraïbes, une fille vivant en zone rurale est deux fois plus susceptible d’être mariée enfant qu’une fille vivant en zone urbaine [10]. Ce chiffre effrayant nous aide à comprendre que la réalité des femmes rurales est donc loin d’être rose. Les mariages précoces ont notamment pour conséquence d’entraver l’éducation et l’emploi mais aussi d’augmenter les risques de violences de la part du partenaire intime.

Les violences faites aux femmes et leurs nombreuses répercussions sur la santé physique et mentale réduisent la capacité de travail, la productivité et les moyens de subsistance des femmes rurales. De plus, de nombreuses victimes et survivantes des violences sont stigmatisées et exclues des activités communautaires, avec pour conséquence une réduction encore plus importante des moyens de subsistance et une plus grande vulnérabilité aux violences. [11]

Des cas extrêmes : les stérilisations forcées des femmes rurales indigènes

Enfin, illustration extrême de la réalité des femmes rurales, les cas de stérilisations massives : en 1995, le gouvernement péruvien d’Alberto Fujimori a lancé un programme de santé reproductive et de planning familial dont le but déclaré était de lutter contre la mortalité infantile et maternelle. Cette « bonne nouvelle » a en réalité mené à la stérilisation forcée de 270 000 femmes, principalement des femmes indigènes et rurales, entre 1996 et 2001.
Récemment de passage à Bruxelles, Inès Condori, présidente de l’Association des femmes victimes de stérilisation forcée au Chumbivilcas, a témoigné de son vécu [12] : les femmes indigènes rurales se rendaient dans des centres de santé pour remplir l’obligation de vaccination des enfants. De nombreux mensonges étaient alors racontés aux femmes : « après 3 enfants, le gouvernement ne les reconnaîtrait pas » ; « après 3 enfants, les impôts vont augmenter et vous ne pourrez pas élever une grande famille » ; « l’opération va vous rendre votre jeunesse ». La ligature des trompes était présentée comme solution miracle pour changer la vie des jeunes femmes rurales. Ces opérations avaient lieu dans des petits centres de santé, sans la présence de médecins spécialisés ou de réelle salle d’opération. Aucun mot sur la procédure en elle-même et ses conséquences, notamment sur l’espérance de vie et les douleurs post-opératoires. Les femmes ne savaient pas lire ni écrire et ont été dupées en signant des documents qu’elles ne pouvaient pas comprendre avant d’être directement renvoyées à la maison, sans aucun suivi médical planifié.

Elles se mobilisent contre l’impunité…

Au Pérou, des femmes survivantes des programmes de stérilisations forcées luttent depuis plus de 15 ans pour mettre fin à l’impunité. En décembre 2017, elles ont accusé un nouveau choc : une grâce a été accordée à l’ex-président Alberto Fujimori, condamné à 25 ans de prison pour crimes contre l’humanité. Aucune reconnaissance des faits ni réparation n’a eu lieu pour les femmes victimes. Elles veulent éviter que la situation puisse se répéter mais sans reconnaissance des faits, le doute peut subsister que cela soit jamais arrivé. Elles continuent leur lutte contre l’impunité malgré le pardon accordé à Fujimori en allant à la rencontre des jeunes pour témoigner de leurs expériences.

Le Pérou n’est pas le seul pays à avoir mis en place de tels programmes. La République tchèque et la Slovaquie sont sous pression pour indemniser les femmes, en particulier les femmes roms et les femmes handicapées, stérilisées de force entre 1960 et 2004. En janvier 2018, les victimes de ces pratiques ont lancé une campagne publique [13] incitant leurs gouvernements à reconnaître leurs souffrances, à présenter des excuses et à leur offrir une indemnisation adéquate.

… parfois au péril de leur vie

Tout au long de l’histoire, les femmes se sont mobilisées pour défendre leurs droits, les droits de leur famille et de leur communauté. Elles mènent la lutte pour les droits reproductifs et sexuels mais aussi pour la défense de l’environnement et des droits humains face aux abus des entreprises. Elles sont malheureusement trop nombreuses à en payer le prix. En mars 2016, au Honduras, un visage a été mis sur ce phénomène suite à l’assassinat de Berta Caceres [14], connue pour son engagement pour les droits des Lemca – peuple amérindien majoritaire au Honduras - et son opposition aux projets de grands barrages.

Les femmes défenseures des droits humains sont toujours en danger. Plus de la moitié des femmes à qui l’Association for Women in Internation Development (AWID) avait rendu hommage en 2017 ont été assassinées [15]. En plus des abus qui affectent les défenseurs des droits humains en général, les femmes sont confrontées à des formes spécifiques de violence sexiste, y compris la violence sexuelle, la stigmatisation et la diffamation sexiste.

Agir avec et pour les femmes et les filles des zones rurales

Les Etats, les communautés et les entreprises commettent injustices et abus, mais les rites coutumiers et les pratiques familiales sont aussi à pointer si l’on veut améliorer la condition des femmes rurales. Les voix des nombreuses activistes qui se battent pour le respect de leurs droits doivent être entendues aux Nations Unies. Pourtant, leur participation à la Commission de la condition de la femme des Nations Unies, le plus grand rassemblement de l’ONU sur l’égalité des sexes, est entravée par les politiques migratoires restrictives des Etats-Unis. Au nom du principe de participation, il est du devoir des Etats membres des Nations Unies, dont la Belgique, de s’assurer que les principales concernées puissent participer aux discussions et aux décisions qui les concernent.

Les filles et les femmes qui vivent et travaillent dans les zones rurales revendiquent leur droit au travail décent, à la protection sociale, à l’accès et au contrôle des ressources productives comme la terre, sur un pied d’égalité avec les hommes. Elles se mobilisent pour leurs droits sexuels et reproductifs, pour une éducation de qualité et pour un quotidien libéré des violences sexistes. La Belgique doit s’assurer que l’accord final de la 62e Commission sur la condition de la femme reprenne ces différents éléments afin que chacun et chacune puisse avancer sur le chemin de l’égalité.

En savoir plus

[1L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, FAO, 2017 http://www.fao.org/state-of-food-security-nutrition/fr/

[2Projet de rapport « Sécurité alimentaire et nutrition – faire la différence », Comité de la sécurité alimentaire mondiale, Rome, Italie, 9-13 octobre 2017, p.6-8. http://www.fao.org/fileadmin/templates/cfs/CFS44/draft-final-report/CFS44_Draft_Report_French.pdf

[3Global Gender Gap Report 2017, World Economic Forum, http://reports.weforum.org/global-gender-gap-report-2017/performance-by-subindex/

[4Présentation générale de Jig-Jam (Groupe Multifonctionnel de Promotion Rurale), http://www.fongs.sn/spip.php?article80

[5Au Sénégal, conserver ses terres, avec le soutien de l’Opération 11.11.11, https://cncd.be/Au-Senegal-conserver-ses-terres

[6En Asie du Sud et en Afrique subsaharienne, où l’agriculture reste une importante source d’emploi, 71% et 59% des femmes employées, respectivement, ont un travail agricole informel, généralement en tant que petites agricultrices, contre 47 % et 56 % des hommes. « Le progrès des femmes dans le monde 2015-2016 : transformer les économies, réaliser les droits », ONU Femmes, p.102 http://progress.unwomen.org

[7Facts and figures : Economic Empowerment, Essential to agriculture, UN Women, consulté le 14/10/2017 http://www.unwomen.org/en/what-we-do/economic-empowerment/facts-and-figures

[8The State of Food and Agriculture 2011 : Women and Agriculture, Closing the Gender Gap for Development, FAO, 2011, http://www.fao.org/docrep/013/i2050e/i2050e.pdf{ ; Dey de Pryck et Termine, 2014, cités par FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture : mettre les systèmes alimentaires au service d’une transformation rurale inclusive, 2017, p.24 http://www.fao.org/3/a-i7658f.pdf

[9Frédéric Bobin, « En Tunisie, le débat sur l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage s’installe », Le Monde, 10 mars 2018, http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2018/03/10/en-tunisie-le-debat-sur-l-egalite-entre-hommes-et-femmes-en-matiere-d-heritage-s-installe_5268946_3212.html

[10ONU Femmes, Connaître les faits : Les femmes et les filles rurales, 28 février 2018, http://www.unwomen.org/fr/digital-library/multimedia/2018/2/infographic-rural-women

[11ASC, Global Protection Cluster, 2015, Food security and agriculture : Guidelines for Integrating Gender-Based Violence Interventions in Humanitarian Action Reducing risk, promoting resilience and aiding recovery.

[12Inès Condori était invitée lors du Feminist Forum, du 6 au 8 mars 2018 au Parlement européen.

[14Carine Thibaut, « Honduras : la leader indigène Berta Caceres assassinée », 4 mars 2016, https://www.cncd.be/Honduras-la-leader-indigene-Berta

[15Nana Darkoa Sekyiamah, Lejla Medanhodzic & Liz Ford, Remembering women killed fighting for human rights in 2017, The Guradian, 29 novembre 2017 https://www.theguardian.com/global-development/2017/nov/29/remembering-women-killed-fighting-for-human-rights-in-2017

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