×

Reportage au Cameroun

Alice Nkom, la dame de cœur

Cécile Andrzejewski Cécile Andrzejewski
30 juin 2015

Imagine Demain le monde - Au Cameroun, l’homosexualité est un délit pénal passible d’une peine de prison. Dans un climat violent et homophobe, l’avocate Alice Nkom se bat aux côtés des victimes. Son arme principale : le droit, rien que le droit.

« Le hasard fait bien les choses. » Ce dicton a l’air fait pour “Alice Nkom”. L’avocate camerounaise, qui a reçu l’an dernier le Prix des droits de l’homme d’Amnesty International en Allemagne pour son combat en faveur des droits des homosexuels, le reconnaît : « La cause s’est imposée à moi », sourit-elle, avant de se tamponner le visage avec un petit mouchoir blanc et de remonter ses lunettes sur son nez. C’est qu’elle est élégante, Me Nkom. Vêtue d’un pagne bleu et blanc et d’un turban assorti, elle porte avec fierté de jolis bijoux : « Habillée comme ça, je suis africaine, personne ne peut en douter. Mais ça ne m’empêche pas de défendre haut et fort mes convictions. » Sa seule entorse à la règle sont ses baskets noires, des Sketchers, qu’elle porte des tribunaux jusqu’en prison.

Depuis plus d’une décennie, cette avocate de 70 ans incarne la lutte pour les droits des gays et des lesbiennes (LGBT) au Cameroun. Alice Nkom est même devenue un symbole. « Tout a commencé inopinément, il y a douze ans. J’ai rencontré quatre jeunes touristes qui étaient en vacances ici et j’ai remarqué qu’ils étaient un peu plus que des amis. Il fallait qu’ils sachent qu’au Cameroun, l’homosexualité est punie par la loi. Lors de la discussion, j’ai également évoqué d’autres pays homophobes. Ils étaient accablés. En voulant les protéger, j’ai gâché leur séjour. Je me sentais un peu coupable. A partir de là, j’ai voulu creuser cette histoire d’interdiction de l’homosexualité.  »

Celle qui a été la première femme noire à entrer au barreau au Cameroun à l’âge de 24 ans se plonge alors « dans la solitude de son cabinet  », dans les textes législatifs. Elle se rend compte que son pays a signé et ratifié différents traités internationaux, que la Constitution camerounaise consacre les droits de l’homme et que le chef de l’Etat est « le garant des engagements de l’État sur la sécurité des personnes  ».
Elle découvre surtout que l’article 347bis du Code pénal, qui punit d’emprisonnement « toute personne qui a des relations sexuelles avec une personne de son sexe  », est complètement illégal. En effet, en 1972, le président de l’époque a introduit cet article sans obtenir l’aval du Parlement.
En outre, une inculpation pour homosexualité nécessite un flagrant délit. Or, la loi camerounaise protège la vie privée et prévoit l’inviolabilité du domicile.
« Quand j’ai vu tout ça, je me suis dit : je vais me battre », nous explique Alice Nkom.

« Les homos ne sont pas en sécurité ici »

En 2003, elle fonde l’Association de défense des droits des homosexuels au Cameroun. Celle-ci n’a pas de reconnaissance officielle mais, avec malice, sa présidente considère que « le silence de l’administration vaut accord ». A partir de là, l’avocate va déployer toute son énergie pour défendre les homosexuels emprisonnés aux quatre coins du pays.

« Lors de ma détention, nous raconte Isaac, d’une voix douce, Maître Nkom m’a beaucoup aidé. Elle m’écrivait, me réconfortait quand j’étais malade, se battait pour les gays souffrant comme nous, et nous permettait de manger à notre faim...  » L’air infiniment triste, le jeune homme qui aura 31 ans en juillet, parle d’Alice comme « le seul Dieu qu’on ait au Cameroun, une dame de cœur ». Entre octobre 2013 et avril 2014, Isaac a passé six mois en prison. Lors de son arrestation, il a été fouetté et violemment battu par les policiers, au point de perdre partiellement l’ouïe pendant quelques jours.
À sa sortie de prison, il a tout perdu : son emploi de chorégraphe, son logement, ses amis et surtout sa famille, qui le considère comme « un diable » et souhaite sa mort.

Accoudé à une petite table en bois, il montre ses phalanges abîmées et son cou griffé, autant de traces d’une récente bagarre. « Les homos ne sont pas en sécurité ici. En prison, tout le monde est contre vous, vous bastonne, vous humilie. Mais dehors, je subis le même sort, je reçois des menaces. Je ne supporte plus ces mauvais traitements  », soupire-t-il en triturant la poche de sa veste orange. L’air las, il confie, les yeux baissés, ses envies d’exil.

« Ma matière première, c’est la souffrance de ces gens, poursuit Alice Nkom de sa voix claire. Je vois des individus qui souffrent, qu’on embête en prison, que leur famille abandonne. Mais moi je suis là pour les défendre. Je suis très teigneuse et j’ai des convictions. Même si c’est difficile, je crois qu’on peut gagner.  »

Son combat, elle le mène sur tous les fronts. Ce lundi de mars, elle est invitée à une réunion de travail du Fonds mondial de lutte contre le sida, où sont présents médecins et représentants de l’ONU. Alice Khom est une habituée des sommets internationaux. Comme en témoigne cette photo prise aux côtés d’Hillary Clinton, qui trône en bonne place dans son bureau.

Lors de cette réunion, il est question des atteintes aux droits de l’homme susceptibles d’entraver l’accès aux soins de santé. Lorsqu’elle doit prendre la parole, Alice devient rapidement Me Nkom. Elle parle haut et impose le respect. Avant d’évoquer le cas de ces deux jeunes clients qui ont été emprisonnés parce qu’on a découvert sur eux un préservatif avec l’inscription « glisse entre mecs ». Et de rappeler qu’en prison, les détenus gays sont souvent violés et infectés par le HIV. Qu’ils en meurent parfois aussi. Elle raconte par ailleurs le témoignage de ces médecins contraints de dénoncer aux autorités les homosexuels qui ont été les voir pour un dépistage du sida.

«  Que faire ? lance-t-elle d’une voix forte. Que faire si on met à l’index toute une communauté ? Doit-on se cacher pour aimer ce- lui qu’on aime ? Vous ne pourrez pas réussir votre combat contre le sida si vous ne respectez pas votre Constitution et les droits qu’elle énonce », prévient l’avocate. Silence dans la salle. Sourire en coin de Joseph Achille Tiedjou, son bras droit, celui qui l’accompagne partout. Etudiant en anthropologie, le jeune homme a fait un mémoire sur les droits des homosexuels et n’a plus quitté l’avocate depuis leur rencontre en 2008...

Une vie à hauts risques

« Je n’ai pas les épaules aussi larges qu’elle, mais j’essaye de l’appuyer dans la mesure du possible, nous explique, le regard pétillant, celui que tout le monde appelle Achille. Au quotidien, c’est beaucoup de travail pour accélérer la dépénalisation et la sensibilisation, mais aussi pour répondre à des appels à projets et trouver des financements.  » Car s’engager en faveur des droits des LGBT dans un pays aussi ouvertement homophobe ne rapporte pas le moindre franc CFA.

Si Alice et Achille tiennent le coup, c’est grâce à des financements étrangers, comme lorsque l’Union européenne leur alloue un budget de 300 000 euros entre 2011 et 2013 pour leur « projet d’assistance et d’encadrement des minorités homosexuelles ». Tous deux sont par ailleurs soutenus par leur famille : le fils d’Achille vit chez sa grand-mère, et Alice est hébergée chez sa grande sœur, propriétaire d’un restaurant, qui la nourrit « et s’occupe d’elle comme une maman ». Grâce à la solidarité familiale, un chauffeur l’accompagne dans tous ses déplacements et lui assure une certaine sécurité. Car Alice est régulièrement menacée de mort.

« Tout ça me renforce, nous explique-t-elle, assise à l’arrière de la voiture. J’ai déjà déposé six plaintes, en vain. On m’a bien fait comprendre qu’il suffisait que j’abandonne mon combat pour être tranquille. Pendant 47 ans, j’ai défendu des criminels, parfois des assassins et je n’ai jamais été inquiétée par les familles des victimes. Et là, je devrais avoir peur parce que je soutiens des gens qui ne font rien à personne, qu’on veut mettre en prison pour ce qu’ils font dans leur chambre ? Ce n’est pas normal. Alors oui, je suis prête à mourir pour ça !  »

Son prochain combat ? Faire reconnaître, par la Cour suprême, le caractère inconstitutionnel de l’article 347bis. « Une fois qu’on aura fait sauter le verrou des condamnations, vous continuerez le combat, rigole l’avocate en tapant sur l’épaule d’Achille. Moi, je prends ma retraite !  » Mais Achille ne semble pas croire un seul instant que la grande dame s’arrêtera un jour.


L’homophobie d’Etat

Le Cameroun n’est malheureusement pas le seul pays homophobe. On dénombre au total 76 Etats où les homosexuels risquent la prison, principalement en Afrique et au Moyen-Orient, sans oublier les Caraïbes. En Ouganda, toute relation sexuelle « non reproductive » est un délit passible d’emprisonnement à perpétuité. En Egypte, alors même que la loi n’interdit pas l’homosexualité, les LGBT sont régulièrement emprisonnés, au nom du « caractère offensant de l’acte  » et des « valeurs morales ». Depuis 2013, la Russie n’est pas en reste, avec une loi interdisant la « propagande gay  ». Dans sept pays, les relations entre individus de même sexe sont passibles de la peine de mort : l’Arabie saoudite, l’Iran, le Yémen, la Mauritanie, le Soudan, douze Etats du Nigéria et la partie méridionale de la Somalie. — C.A.

Lire aussi

Pendant que les ressources halieutiques sahraouies sont exploitées par des armateurs européens, les réfugiés établis dans les camps de Tindouf dépendent entièrement de l'aide humanitaire.
Sahara occidental

Accords UE-Maroc : les droits humains foulés aux pieds

Le 13 février 2019, le Parlement européen doit se prononcer sur l’extension de l’accord de pêche entre l’Union européenne (UE) et le Maroc aux eaux territoriales sahraouies. A plusieurs reprises, la Cour de Justice de l’UE (CJUE) s’est exprimée sur le (...)


  • Nathalie Janne d’Othée

    11 février 2019
  • Lire
Négociations climat et droits humains : le mariage impossible ?
COP24

Négociations climat et droits humains : le mariage impossible ?

Ce lundi 10 décembre, nous fêtions un anniversaire spécial, septante ans jour pour jour après l’adoption de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH). Si le respect des droits humains semble parfois couler de source, il est essentiel de (...)


  • Rebecca Thissen

    12 décembre 2018
  • Lire
Nicaragua les révoltées de managua
Trois femmes, une cause

Nicaragua les révoltées de managua

Madelaine Caracas, Yerling Aguilera et Jessica Cisneros, trois jeunes nicaraguayennes parcourent l’Europe pour dénoncer la répression brutale qui frappe les opposants au président Daniel ortega, ex-révolutionnaire, devenu dictateur inflexible qui (...)


  • Jean-François Pollet

    10 décembre 2018
  • Lire
Qui ? Cécile Andrzejewski
Adresse Quai du Commerce, 9 - 1000 Bruxelles
Téléphone +32 250 12 30
Email cncd@cncd.be

Inscrivez-vous à notre Newsletter