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Un homme, une cause

A Guatemala City, avec les jeunes des rues

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
2 octobre 2015

Imagine demain le monde - A 87 ans, Gérard Lutte s’investit aux côtés d’adolescents et de jeunes adultes des rues à Guatemala City. Ce professeur d’université à la retraite a créé le centre Mojoca pour les aider à sortir de l’exclusion dans cette ville pauvre et violente d’Amérique centrale. Un engagement à la fois politique et social.

« Les valeurs qui animent ces jeunes des rues peuvent contribuer à améliorer nos sociétés et à nous aider à résister à la crise mondiale. Ils ne possèdent rien, juste quelques affaires dans un sac en plastique. Ce qu’ils demandent, c’est de la solidarité, du partage, de l’amitié.  » Quand Gérard Lutte parle des jeunes de Guatemala City auxquels il a décidé de consacrer sa vie, ses yeux se mettent à briller. A priori, la capitale du Guatemala, l’un des pays les plus pauvres d’Amérique centrale, n’a pas beaucoup d’attraits. C’est une ville champignon de trois millions d’habitants, polluée, entourée de bidonvilles, réputée très violente avec 18 homicides en moyenne par jour et un couvre-feu de fait qui limite les déplacements dès la nuit tombée. Et pourtant, c’est dans cette ville improbable que Gérard Lutte a choisi de passer sa retraite.

A 87 ans, ce Belge originaire de Genappe fut un moment prêtre, avant d’enseigner la psychopédagogie à l’université de Rome La Sapienza. « Une université publique », s’empresse-t-il d’ajouter, soucieux d’affirmer son attachement à un enseignement universel gratuit. En parallèle, son engagement social le pousse à travailler bénévolement dans les bidonvilles de Rome avant de partir à la rencontre des révolutionnaires sandinistes au Nicaragua. En 1993, il prend une retraite méritée et projette de s’installer à Dion-le- Val dans le Brabant wallon. Mais, avant ça, il part interviewer 59 filles et garçons des rues à Guatemala City. Il n’en reviendra jamais, sauf pour de courtes vacances.

« Je savais qu’en allant me frotter à l’extrême marginalité de ces jeunes, ça pouvait bouleverser ma vie. C’est bien ce qui s’est passé, nous confie Gérard. J’ai découvert une réalité que j’ignorais complètement, des jeunes animés par une vie intérieure profonde, un sens aigu de l’amitié et de la solidarité. Il faut les voir s’organiser en bandes étonnamment anarchiques, sans chef mais relativement bien structurées, et sans aide extérieure.  »

La peur, la faim, la violence

Qui sont ces jeunes qui ont touché l’ancien professeur d’université ? Des adolescents et de jeunes adultes issus de familles décimées par la pauvreté qui frappe une personne sur deux au Guatemala. Dans certains quartiers de la capitale, 95 % des familles sont monoparentales ou recomposées. « Beaucoup d’enfants n’ont jamais connu leur père et se sont retrouvés à la rue dès qu’ils ont pu se débrouiller. Les plus jeunes ont 15 ans, les plus âgés 25. La journée, ils vaquent à leur occupation, mendicité, vente de petits objets ou de snacks. Le soir, ils se retrouvent pour assurer leur sécurité et se donner du bon temps. Ils dorment peu, partagent un peu d’alcool ou de la drogue.  »

La vie en rue est très difficile, faite de peur, de faim, de violence et d’exclusion.
En 1995, l’ancien professeur a décidé de fonder le centre Mojoca, acronyme de Movimiento de jóvenes de la calle (Mouvement des jeunes de rue) [1] qui réunit plusieurs structures d’encadrement. Il y a un centre de formation avec des ateliers d’apprentissage : cuisine, couture, confection, boulangerie-pâtisserie (où les apprenants réalisent avec succès des... gaufres belges), ainsi qu’une pizzeria.

Une école baptisée « de l’amitié » a également ouvert ses portes. Une valeur essentielle pour son fondateur. « L’amitié, c’est la forme éthique de l’amour, poursuit Gérard Lutte. C’est une relation de respect, d’égalité et de solidarité. Pour notre mouvement, cela signifie une gestion collective décidée par tous. En pratique, il faut tout le temps clarifier notre position et rappeler nos valeurs à nos membres et nos animateurs.  » Cette école accueille 56 jeunes avec un taux de réussite de 40 %.

« Transformer la société »

Le centre Mojoca, c’est aussi une cantine (5 000 repas servis par an), un département santé (2 000 consultations), un encadrement psychologique (96 personnes suivies), un foyer d’accueil pour filles-mères, et un autre pour les garçons. Avec 25 pensionnaires hébergés pour une période théorique de 3 mois.

« Mais l’essentiel de notre travail, nous le réalisons dans la rue, avec nos 18 animateurs qui sont souvent d’anciens pensionnaires sortis de notre centre. Ils vont quotidiennement à la rencontre de ces jeunes. Ils animent des groupes, organisent des activités sportives avec eux et les aident à trouver un emploi, des papiers, un logement. »

Des jeunes exclus et souvent en colère contre la société. « Il est possible de transformer leur volonté de rébellion en une force de changement, insiste Gérard Lutte. Plutôt que de les laisser s’enfoncer dans la marginalité, nous les aidons à s’affirmer, à développer des valeurs de solidarité et à transformer la société.  » L’actualité récente semble lui donner raison. Depuis le printemps dernier, le Guatemala est secoué par un fort mouvement de protestation. « Nous avons déjà connu les mobilisations contre ce que l’on a appelé “la loi Monsanto” qui menaçait les semences traditionnelles des paysans, et particulièrement les semences de maïs, une plante sacrée ici. Le tollé que cela a provoqué dans l’opinion publique a contraint le gouvernement à reculer. La loi avait été adoptée avec une forte majorité, elle fut ensuite abrogée à l’unanimité ».

Depuis le mois de mai, une partie de la population réclame la démission du président, le général Otto Pérez Molina, en poste depuis trois ans, malgré son passé trouble de chef de la sécurité durant la guerre civile qui a ravagé le pays entre 1960 et 1996, faisant 200 000 morts, essentiellement des membres des communautés indigènes. « Les manifestants accusent le général d’avoir laissé gravement dériver le service des impôts qui se révèle être totalement corrompu. Le mouvement est parti d’une coordination d’étudiants de l’Université San Carlos. »

L’enseignant belge veut voir dans ce mouvement le prélude au Grand Soir, car c’est de cette même université qu’est partie en juillet 1944 la révolution guatémaltèque qui a balayé la dictature du général Ubico. « Les manifestations sont très structurées. Le premier mai, il y a eu des rassemblements dans toute l’Amérique, Etats-Unis compris, devant les ambassades du Guatemala. Le mouvement est très fort et il peut compter sur nous, puisque nous sommes un maillon de la société civile. Le centre a donné une formation sociale et politique aux jeunes qui participent maintenant aux manifestations. »

Tags: Guatemala

[1Le centre Mojoca est soutenu par des associations belges et italiennes. Les asso- ciations engagées en Belgique sont Entraide et Fraternité, Solidarité mondiale, Talitha Koum, Vie d’enfants, CDR, Cetri, ainsi que la province du Brabant wallon et la province du Luxembourg. www.mojoca.be.

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