A qui profite le retrait du trio sahélien de la CEDEAO ?
Depuis l’annonce fracassante du retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en janvier, cette démarche ne cesse de susciter des questions. Beaucoup se demandent quelles sont les implications de cette décision pour les citoyens et citoyennes de cette région et, au final, à qui profite ce bouleversement régional.
La sortie du trio sahélien a suscité moult réactions. Cette décision inattendue, prise dans un contexte d’instabilité politique de la région, affecte indéniablement la CEDEAO, une des organisations régionales les plus solides du continent africain. La Russie semble profiter de cette situation au grand dam des populations de la région, dont les acquis en termes de liberté de circulation des personnes, des biens et services ne seront pas épargnés, tout comme les projets portés par cette communauté régionale.
La CEDEAO a accru son champ d’intervention au fil des ans
La CEDEAO est l’une des plus vieilles organisations d’intégration régionale sur le continent africain. Créée en 1975, cette organisation rassemble aujourd’hui 15 pays couvrant 5,2 millions de km2 et plus de 300 millions d’habitants [1]. Créée pour être une organisation d’intégration économique, la CEDEAO a progressivement étendu son champ d’intervention. Dès l’adoption du protocole de non-agression en 1978, la CEDEAO rentre sur la scène politique régionale avec son intervention dans l’organisation de l’Ecomog (Economic community of Western African States cease-fire monitoring group) en 1990 [2]. La démocratie et la stabilité étant deux notions inscrites dans ses principes fondamentaux, ils deviennent des préalables à respecter par ses États membres [3].
Compte tenu des nombreux contextes d’instabilité politique dans la région, la CEDEAO a jugé nécessaire d’adapter ses priorités pour répondre aux enjeux actuels. A cet égard, le plan stratégique de la CEDEAO [4] présenté fin 2022 développe quatre axes, dont le renforcement de la paix et de la sécurité à l’échelle régionale (renforcer les capacités d’alerte précoce, de médiation et d’appui en matière de réponse rapide, paix et constitution), l’approfondissement de l’intégration (promouvoir et renforcer le commerce intra-communautaire, la libre circulation et l’union monétaire), la bonne gouvernance (mettre en place un système contre les changements de gouvernement anticonstitutionnel et renforcer la démocratie), et le développement inclusif et durable (renforcer les programmes relatifs au genre, les affaires sociales, l’énergie, les infrastructures et l’environnement).
La CEDEAO a agi dans l’esprit panafricain
Loin d’être un phénomène ouest-africain, le renversement du pouvoir par la force est l’une des préoccupations majeures de l’ensemble du continent africain. La Charte africaine de la démocratie, les élections et la bonne gouvernance [5] adoptée en 2007 a notamment inscrit dans le marbre le rejet et la condamnation des changements anti- constitutionnels de gouvernement. A chaque fois qu’il y a eu un coup d’Etat militaire, le Conseil de paix et sécurité de l’Union africaine a condamné le coup d’Etat et a demandé à la CEDEAO de prendre les mesures qui s’imposent [6], sachant que les autres partenaires internationaux s’alignent généralement sur la position de la CEDEAO, en vertu du principe de subsidiarité.
Dans les cas de la Guinée, du Mali et du Burkina Faso, les juntes militaires ont coopéré avec la CEDEAO dans un premier temps et ce, malgré les sanctions économiques et d’autres décisions comme la suspension des mandats des trois pays dans les instances de la CEDEAO. Lors du sommet de la CEDEAO du 10 février 2023, le Mali, la Guinée et le Burkina Faso plaidaient ensemble pour leur réintégration à la CEDEAO [7]. Mais c’est le cas du Niger qui a fait déborder le vase. Quand le président démocratiquement élu, Mohammed Bazoum, a été renversé en juillet dernier, la CEDEAO a haussé le ton en exigeant sa réinstallation dans le fauteuil présidentiel en évoquant une possible intervention militaire. Cette possibilité est en effet prévue par l’article 25 du protocole de la CEDEAO relatif au mécanisme de prévention, de gestion et de règlement des conflits et de maintien de la paix et de la sécurité signé à Lomé le 10 décembre 1999.
Cette réaction de la CEDEAO a poussé les deux juntes voisines à se radicaliser ; ce qui s’est manifesté d’abord par un communiqué conjoint des gouvernements malien et burkinabè qui ont affirmé que l’intervention par la force de la CEDEAO au Niger serait considérée comme une attaque contre leurs pays également [8]…
S’est ensuivie la création, le 16 septembre 2023, de l’alliance des Etats du Sahel (AES) dont l’objectif principal est d’établir une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle aux Etats membres [9]. Très rapidement, la nouvelle organisation regroupant les trois pays se transforme en une organisation politique et économique régionale, comme une alternative à la CEDEAO [10] .
Le retour du pouvoir aux civils remis aux calendes grecques
Alors que les sanctions économiques visaient à contraindre les juntes militaires de s’engager à remettre le pouvoir aux civils, ce levier va créer l’effet inverse. Le sentiment d’injustice est renforcé, les tensions se multiplient jusqu’à la rupture du dialogue avec la CEDEAO. Profitant de cette situation de malaise et de confusion, des campagnes de désinformation sont menées pour manipuler les populations. Des campagnes sponsorisées par la Russie et la Chine visent à promouvoir les intérêts géostratégiques de ces pays en sapant les processus démocratiques, en encourageant les coups d’Etat et en attisant les sentiments anti-occidentaux [11].
L’une des décisions phares de la CEDEAO concernant la transition politique au sein des pays affectés par les coups d’Etat militaires était le délai de transition qui devrait se terminer par la tenue des élections et la désignation d’un gouvernement civil. En cas de retrait des trois juntes militaires de la CEDEAO, tous les engagements pris envers elle deviendraient caducs. Les processus de transition dépendront dès lors du bon vouloir des chefs des juntes, tout comme le retour à des gouvernements civils.
Quelles conséquences sur les populations
Les trois pays sont enclavés et n’ont pas accès à la mer. Ceci veut dire que des dizaines des milliers de tonnes de marchandises transitent chaque année par les pays côtiers qui appartiennent au bloc régional, la CEDEAO [12], qui forme une union douanière. Une fois le retrait acté, celui-ci aura un impact évident sur les droits de douane, puisque l’union douanière prévoit l’élimination des barrières tarifaires et non tarifaires, alors que les pays non-membres doivent payer le tarif extérieur commun (TEC) qui s’appliquerait désormais à ces trois pays.
Au regard des matières premières et des marchandises acquises sur le marché intérieur de la CEDEAO, l’application d’un tarif douanier plus élevé aura des répercussions sur les prix au sein des trois Etats et de facto sur le niveau de vie des populations. De même, pour les exportations, le retrait de la CEDEAO les expose au paiement des droits d’entrée dans l’espace CEDEAO. Les produits industriels et les produits locaux souffriront des changements tarifaires et des impositions douanières.
La libre circulation sera affectée par ce retrait, ce qui pose un problème de liberté de déplacement des ressortissants et de leurs biens et services, à l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest [13]. La question du titre de voyage par exemple se pose pour les ressortissants des trois pays, en ce sens que le passeport est un document aujourd’hui communautaire, sans oublier les conditions d’accès et titres de séjour éventuels.
Il faut également noter que la qualité des infrastructures de transport de marchandises dépendait, dans certains cas, des projets régionaux. Ainsi, le fait de quitter la CEDEAO aura des conséquences sur l’entretien et le développement des corridors régionaux (voies de transport routier, ferroviaire et maritime) dont la CEDEAO a fait la principale priorité depuis 2019 [14]. De même, la CEDEAO venait de se doter d’une institution spécialisée pour la coordination du transport et du commerce d’énergie [15].
Dans une étude relative aux défis et opportunités de la sortie de la CEDEAO pour ces trois pays [16], les universitaires maliens constatent qu’à court terme, il y a des risques de perturbations économiques pouvant entraîner une augmentation du chômage, de l’inflation et une réduction des services publics, affectant ainsi la qualité de vie des citoyens. Ces universitaires constatent également que ces défis économiques pourraient exacerber les tensions sociales, en particulier dans les régions déjà touchées par l’insécurité et le mécontentement social.
Le régime russe apparait comme bénéficiaire de l’affaiblissement des Occidentaux
La lutte d’influence dans cette région ne date pas d’hier. Depuis des années, la Russie s’active pour déboulonner l’ancienne puissance coloniale, la France, influente dans cette région depuis la colonisation. Dans ce contexte, la Russie a agressivement remis en question l’ordre libéral et l’Etat de droit dans les pays africains [17]. Elle a notamment parrainé la création de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) [18], une initiative qui signifie le morcellement, voire la volonté de détruire la CEDEAO. L’AES est présentée comme pouvant relever les défis économiques auxquels les élites corrompues et leurs alliés occidentaux n’ont pas su répondre. Cette situation devient une aubaine pour le régime russe qui apparait comme bénéficiaire de l’affaiblissement des occidentaux dans leur ancien pré carré [19]. Par ailleurs, le groupe paramilitaire Wagner, rebaptisé Africa Corps après la mort de son fondateur Evgueni Prigojine et financé par la Russie, assure la survie des régimes militaires en Afrique de l’Ouest [20].
Position mitigée de la société civile
Les juntes militaires ont surfé sur les principales revendications de la société civile. Cette dernière accorde le bénéfice du doute aux régimes militaires qui ont promis moult réformes. Elle identifie un avantage potentiel de l’AES, à condition que ses dirigeants concrétisaient leurs engagements pris après les coups d’Etats, tels que la lutte contre l’insécurité, l’introduction d’une nouvelle monnaie, le départ des bases étrangères, la souveraineté nationale sur les ressources naturelles, car cela signifierait une indépendance économique et politique accrue. Certains estiment que la création de l’AES permet une certaine autonomie énergétique, alimentaire et même sociale malgré toutes les sanctions que ces pays ont connues.
Pour une solution négociée
Malgré les critiques actuelles qui se sont développées à la faveur des coups d’Etat successifs depuis 2020, la CEDEAO était largement perçue comme une organisation utile et bénéfique pour les citoyens de la communauté ouest-africaine, comme le confirme l’enquête menée par Afrobarometer [21]. Pour Moussa Diop, le retrait des trois pays sahéliens est un saut dans l’inconnu [22]. Les trois pays sont confrontés à des problèmes sécuritaires qu’ils doivent résoudre sans délai. La sortie ouvre un nouveau chantier encore plus complexe, car il faudra négocier une kyrielle d’accords bilatéraux, notamment avec les pays côtiers, dont le Bénin, le Togo, le Ghana, le Nigeria, etc. La CEDEAO a utilisé les sanctions comme l’unique levier susceptible de faire pression sur les régimes militaires en vue du retour à l’ordre constitutionnel.
La déclaration de retrait est arrivée de façon relativement inattendue. Et ceci, moins de deux mois après la levée de l’interdiction de voyage pour les chefs des régimes et l’invitation par la CEDEAO à participer à ses travaux en décembre dernier. L’article 91 de la CEDEAO prévoit une période d’un an pour la sortie effective de la communauté. A la suite de la déclaration des trois pays, la CEDEAO s’est dit ouverte à la discussion en vue de trouver une solution négociée. Dans cette perspective, elle s’est réunie le 8 février 2024 et son Conseil de médiation et de sécurité (CMS) a souligné la nécessité d’une approche diplomatique et de l’unité face aux défis régionaux. Le conseil a qualifié la décision de sortie des trois Etats de la CEDAO de « petit revers » plutôt que d’une rupture absolue de l’intégration [23].
Il reste que les groupes et mouvements sociaux, la société civile, les syndicats et les universitaires doivent prendre le taureau par les cornes et initier des analyses objectives et lucides sur les tenants et les aboutissants de ce retrait qui, somme toute, aura des répercussions qui vont affecter les populations et les dynamiques économiques, de développement et de sécurité. Dans cette perspective, la Belgique et l’Union européenne doivent prêter main forte aux efforts de stabilisation du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest et renforcer leur soutien à la société civile dans son rôle d’observateur, de pourvoyeur d’informations de terrain fiables et de garant d’un retour à la démocratie.
[1] A propos de la CEDEAO | Economic Community of West African States (ECOWAS)
[2] Cedeao : 45 ans après, le bilan (agenceecofin.com)
[3] La CEDEAO et les coups d’État en Afrique de l’Ouest : quel cadre juridique pour quelles actions préventives ? : : Institut d’Études de Géopolitique Appliquée (institut-ega.org)
[4] Le Président de la Commission présente le Plan Stratégique de la CEDEAO et le Rapport annuel 2022 sur l’état de la Communauté aux Parlementaires de la CEDEAO. | Economic Community of West African States (ECOWAS)
[5] Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance | Union africaine (au.int)
[6] Communiqué de la 1180e réunion du CPS tenue le 23 octobre 2023 et consacrée à la situation en République du Niger-African Union - Peace and Security Department (peaceau.org)
[7] Le Burkina Faso, le Mali et la Guinée demandent à réintégrer la Cedeao et l’Union africaine (lemonde.fr)
[8] Les juntes burkinabè, malienne et guinéenne mettent en garde contre toute intervention militaire au Niger (rfi.fr)
[9] Charte de création de l’alliance des Etats du Sahel (rtb.bf)
[10] Alliances des Etats du Sahel : des ambitions politiques et économiques dont la CEDEAO risque d’être victime | Le360 Afrique
[11] Cartographie de la vague de désinformation en Afrique – Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique (africacenter.org)
[12] Quelles-options-pour-lintegration-monetaire-en-CEDEAO.pdf (hypotheses.org)
[13] En Côte d’Ivoire, les ressortissants sahéliens inquiets après l’annonce de la sortie de leur pays de la Cedeao (lemonde.fr)
[14] Cedeao – Transports et logistique : des voies rapides vers la croissance - Jeune Afrique
[15] Accès à l’électricité dans l’espace CEDEAO : 04 choses à savoir sur le centre d’information et de coordination du WAPP, construit au Bénin (banouto.bj)
[16] L’économie post-CEDEAO : Défis et opportunités pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger (zenodo.org)
[17] La Russie et la montée du terrorisme islamique en Afrique sub-saharienne (Russia and the Rise of Islamic Terrorism in Sub-Saharan Africa) by Dirk Kohnert : : SSRN
[18] Alliance des États du Sahel : Assentiment de Moscou& perspectives (beninintelligent.com)
[19] Coups d’Etat en Afrique : « Les putschistes promettent une deuxième indépendance » | IFRI - Institut français des relations internationales
[20] Wagner en Afrique : comment le groupe de mercenaires russes a changé de nom - BBC News Afrique
[21] Le retrait de la CEDEAO, le dernier chapitre de la relation autrefois considérée comme positive – Afrobarometer
[22] Retrait des pays du Sahel de la CEDEAO : les conséquences dépendront de la nature de la séparation | Le360 Afrique
[23] ECOWAS urged Burkina Faso, Mali, and Niger to prioritise dialogue and reconciliation amidst concerns of potential exits from the Community | Economic Community of West African States (ECOWAS)



