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Burundi : que faire pour éviter le pire ?

Sabine Kakunga Sabine Kakunga
24 mars 2016

Depuis l’annonce par le président Nkurunziza de sa candidature à un troisième mandat, contraire à la Constitution et aux accords de paix d’Arusha, des manifestations pacifiques ont essaimé à Bujumbura et dans d’autres provinces du Burundi. Ce mouvement populaire de protestation, toutes ethnies confondues, a été violemment réprimé par la police, causant des centaines de morts.

Selon Pierre Claver Mbonimpa, président de l’A.PRO.D.H., l’Association pour la protection des droits humains et des personnes détenues, 1 087 personnes ont ainsi perdu la vie dans le courant de la seule année 2015. Face à cette répression de la police, des groupes armés sont nés et ont tué des dizaines de policiers positionnés dans les quartiers contestataires.

Cette escalade a poussé des milliers de Burundais sur les routes de l’exil et provoqué une grave crise humanitaire dans les pays frontaliers. Selon le rapport de février 2016 du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, plus de 250 000 personnes ont trouvé refuge au Rwanda, en Tanzanie, en Ouganda et en République démocratique du Congo, alors qu’ils sont 25 081 personnes à s’être déplacés à l’intérieur du Burundi, vers les provinces de Kirundo, de Makamba et de Rutana. [1]

Un risque de génocide ?

Conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la prévention du génocide, Adama Dieng s’est récemment déclaré « très inquiet de la manipulation de l’ethnicité à la fois par le gouvernement et l’opposition », dans le but de dresser Hutus et Tutsis les uns contre les autres. Il a d’ailleurs fait le rapprochement avec les discours de haine et la rhétorique observés au Rwanda voisin avant le génocide de 1994. [2] L’instrumentalisation ethnique de la crise est à prendre au sérieux et fait craindre le pire. Pourtant, la contestation du troisième mandat au sein du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, a été menée par de hauts cadres de la même ethnie que le président Nkurunziza. Quant à la société civile, l’opposition à ce troisième mandat n’a rien d’ethnique et réuni citoyens Hutus et Tutsis.

L’Union africaine divisée

« L’Afrique ne laissera pas un autre génocide se dérouler sur le continent », ont fermement fait savoir les Etats membres du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA) au sujet des violences au Burundi. Pour faire face à la crise, l’UA a tenté d’envoyer une force de maintien de la paix. Une tentative qui s’est soldée par un échec, faute d’un consensus sur l’envoi d’une force de 5 000 hommes.

L’UA a ensuite décidé d’envoyer une délégation de « hautes personnalités » conduites par le président sud-africain Jacob Zuma et composée des Présidents sénégalais, mauritanien, gabonais et du Premier ministre éthiopien. Fin février, celle-ci a obtenu l’accord du gouvernement burundais sur la présence de 100 experts militaires et de 100 observateurs des droits de l’homme. Le plus intriguant fut la divergence de vues entre le président Zuma et le reste de la délégation. En effet, alors que les autres membres de la délégation ont quitté le Burundi le 26 février, le président sud-africain est resté une nuit de plus à Bujumbura et s’est fendu d’un communiqué le lendemain, annonçant que la délégation appelait au « dialogue inclusif avec tous les acteurs importants  », ce qui excluait de facto l’opposition regroupée au sein du CNARED, le Conseil national pour le respect de l’Accord d’Arusha et la restauration d’un Etat de droit au Burundi, créé en août 2015. Une déclaration conforme, donc, à la ligne défendue par le gouvernement burundais qui s’est empressé de rejeter par contre le communiqué final de l’Union africaine, diffusé le lundi 29 février. A travers ce dernier communiqué, l’UA invite « toutes les parties prenantes à la crise burundaise à prendre part au dialogue, sans pré-conditions ». Elle allait plus loin en annonçant une prochaine rencontre des cinq chefs d’Etat avec l’opposition en exil. Une communication pourtant endossée par tous les membres de la délégation, selon l’Union africaine.

Des signes de déblocage et beaucoup d’incertitudes

Les 22 et 23 février, la visite de Ban Ki Moon, le Secrétaire général de l’ONU, a quant à elle permis de débloquer la question des enquêteurs du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme. Ceux-ci s’étaient vus refuser l’entrée du pays. Ils ont donc pu finalement accomplir leur mission du 29 février au 8 mars 2016.

Mais le plus important reste l’ouverture des négociations entre les protagonistes de la crise burundaise. Le sommet des chefs d’Etats de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC, sigles en anglais) a permis de faire un pas en avant en nommant l’ancien président tanzanien Benjamin Mkapa comme co-médiateur, en appui au président ougandais.
De l’avis de certains observateurs, cette nomination pourrait contribuer à accélérer le processus de négociations. Benjamin Mkapa est un fin connaisseur de la réalité burundaise, lui qui a suivi de près les négociations des Accords d’Arusha. Il jouirait également de la confiance de toutes les parties. Par contre, pour Justine Nkurunziza, présidente de la COSOME, la Coalition de la société civile pour le monitoring électoral, le co-médiateur devrait être appuyé par un collège de collaborateurs plus large, regroupant un représentant de la commission de l’UA, de l’ONU et d’autres partenaires comme l’Union européenne. Le plus difficile et le plus urgent est de faire cesser les tueries et les arrestations arbitraires, en l’absence d’une force de protection, au moment où le gouvernement use de toutes les ficelles pour rester en place.

Plus de financement du gouvernement burundais

Le 14 mars, l’Union européenne a décidé de suspendre son aide financière directe à l’administration burundaise y compris l’aide budgétaire. Cette décision fournit un cadre commun aux différentes mesures prises par plusieurs pays européens dont la Belgique et risque d’être lourde de conséquences car l’économie du pays est au plus mal. Elle risque d’aggraver la précarité de la population. Il faut donc l’accompagner de mesures concrètes garantissant l’accès de la population aux services de base (eau, santé, éducation, etc.). L’UE, qui a annoncé son intention de maintenir son aide humanitaire, doit entrer en dialogue avec la société civile au Burundi et en Europe. Un dialogue qui permettra de déterminer les modalités pour faire parvenir effectivement cette aide à la population. Il est également essentiel que l’Europe parle d’une seule voix et que tous les États membres garantissent l’alignement de leur politique nationale sur cette décision.

Nos recommandations


Entre espoir et craintes, pour éviter le pire, nous demandons au gouvernement belge :

  • De plaider pour que l’Europe se dote d’une stratégie cohérente et concertée en Afrique centrale.
  • De plaider au sein de l’UE pour donner aux acteurs de la coopération un nouveau cadre dans lequel inscrire leurs programmes, en réponse aux besoins de la population.
  • De maintenir un support financier, technique et politique spécifique (en dialogue constructif avec l’UA et l’ONU) permettant l’organisation du dialogue inter-burundais.
  • De faciliter l’accès à l’espace Schengen et l’octroi de l’asile aux citoyens burundais en cas de menaces ou de persécutions contre des membres de la société civile et leurs familles.
  • De mettre en place un fonds de soutien d’urgence aux familles déplacées.
  • De plaider pour l’envoi d’une force multinationale, européenne et africaine, bénéficiant d’un mandat de l’ONU pour protéger les civils, faire cesser les tueries, les disparitions et les arrestations arbitraires. Une force à même de faciliter sur place le dialogue entre le régime, les partis d’oppositions et la société civile (y compris les confessions religieuses).
  • D’élaborer et de soutenir des programmes de collectes d’armes détenues par les civils.
  • De maintenir son rôle de partenaire prioritaire en poussant l’UE et l’ONU à faire de la paix, de la démocratie et du développement au Burundi et en Afrique Centrale une véritable priorité stratégique.

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