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Du nord au Sud, et à l’envers

Crise de la dette au Sud

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
18 mars 2019

Imagine demain le monde - Dix ans après la chute de Lehman Brothers, les pays en développement croulent à nouveau sous les dettes. Et les répercussions sont graves : flambée des prix, politiques d’austérité, sous- investissements publics...

Une nouvelle crise de la dette plane sur le Sud : après une embellie au tournant du millénaire, la dette des pays en développement a doublé entre 2009 et 2017, passant de 1,26 milliard d’euros à 2,4 milliards, la moitié de la progression s’étant produite ces trois dernières années.

Deux pays sont déjà en défaut de paiement partiel, le Mozambique et le Congo-Brazzaville. D’autres pourraient suivre, sur tous les continents : Kazakhstan et Mongolie en Asie, Nicaragua en Amérique latine, Ghana et Mauritanie en Afrique, selon l’Observatoire mondial de la dette souveraine (Global Sovereign Indebtedness Monitor) qui s’inquiète également de voir l’endettement croître plus rapidement que la production de richesses dans quatre-vingt-neuf pays du monde.

« Le Sud, en particulier la région de l’Afrique subsaharienne, est resté très dépendant de ses exportations de matières premières, analyse Rémi Vilain, chercheur militant au Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), ce qui le rend très sensible à la baisse continue des cours depuis 2014. Désormais, il consacre une moyenne de 15 à 20 % des recettes nationales à la dette, parfois même davantage comme au Nigéria, en Zambie et en Ouganda, où le ratio grimpe à 40 % et plus. »

La hantise des analystes est de revivre la crise de 1982, quand les pays en développement furent brutalement incapables de faire face à leur créance. « La crise avait été provoquée par une hausse des taux d’intérêt conjuguée à une baisse des cours des matières premières. Cette année, on s’est approché d’une situation similaire avec la triple hausse des taux de la Fed (Réserve fédérale américaine) qui a poussé le cours du dollar, devise dans laquelle sont libellés les trois quarts de la dette extérieure publique du Sud. »

L’« ami chinois »

Le millénaire avait pourtant bien commencé. La mondialisation avait stimulé la machine économique, favorisant l’industrialisation des pays émergents et le décollage des pays fournisseurs de produits de base.

En Amérique latine, l’irruption de la gauche encouragea plusieurs gouvernements à s’émanciper de leurs bailleurs par des remboursements anticipés : ce fut le cas du Brésil et de l’Argentine en 2005 (pour des montants respectifs de 15,5 milliards et 10 milliards de dollars), puis de l’Uruguay l’année suivante (un milliard de dollars). Ailleurs dans le monde, les gros producteurs de pétrole (Algérie, Nigéria, Russie) profitèrent de l’embellie pour effacer leur ardoise tandis qu’à l’opposé de l’échelle de richesse, trente-six pays parmi les plus pauvres voyaient, en échange de nouvelles politiques d’austérité, leurs dettes allégées de 75 milliards de dollars par l’Initiative pays pauvres très endettés.

Au tournant du millénaire, la crise de la dette semblait donc réglée. Des pays autrefois interdits d’accès au marché financier pouvaient à nouveau émettre des obligations libellées en monnaie nationale ou dans une grande devise internationale. « Le marché est redevenu accessible, sans toutefois offrir de bonnes conditions, poursuit Rémi Vilain. L’année dernière, le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont emprunté au meilleur taux de la région, qui s’élevait tout de même à 6,25 %. La charge de la dette reste donc importante. »

Beaucoup de pays ont également cédé aux offres généreuses de « l’ami chinois », toujours prêt à signer un chèque à qui s’engage à l’approvisionner en matières premières.

En 2013, les prêts chinois se sont encore emballés dans le sillage du projet des « nouvelles routes de la soie » qui vise à déployer à travers le monde un réseau de routes, ports, voies ferrées et parcs industriels. « La Chine se révèle un partenaire exigeant, reprend le chercheur. Les pays candidats sont priés de construire à leurs frais de lourdes infrastructures, ce qui accentue leur endettement. D’autant que Pékin qui avance les fonds fait pression sur les pays pour que les travaux soient réalisés par des entreprises chinoises. L’argent retourne immédiatement à l’envoyeur, sans re- tombées positives sur l’emploi et l’économie locale. »

Le Sri Lanka a fait la douloureuse expérience de la générosité chinoise. Désireux d’intégrer les routes de la soie, cet Etat insulaire de l’océan Indien a construit un port en eaux profondes pour un coût de 1,4 milliard de dollars ainsi qu’un aéroport international. Ces équipements n’ont cependant accueilli aucun navire, ni avion. Faute d’entrée de devises et confronté à cette nouvelle dette, le Sri Lanka a été contraint de revendre en 2017 son port à une société chinoise, contre l’effacement d’un peu plus de 1 milliard de dollars d’emprunt.

Refroidis par cette expérience, certains pays commencent à revoir leurs projets, comme la Malaisie qui vient de renoncer à construire une ligne ferroviaire à 20 milliards de dollars. Premier partenaire de plusieurs pays d’Asie, la Chine est également très présente en Amérique latine où elle a favorisé le développement du secteur minier, et en Afrique, dont elle a fait exploser la dette en devenant son premier créancier bilatéral. Même si elle reste difficile à évaluer, la Jubilee Debt Campaign, réseau mondial pour l’annulation de la dette, estime que la dette extérieure africaine est détenue à 20 % par Pékin.

Autre sujet d’inquiétude : beaucoup de prêts vont arriver à échéance très bientôt – dès 2020 – alors que la hausse du dollar vient d’augmenter le coût de la dette.

Un emprunt record

« La spirale de l’endettement est à nouveau une réalité, observe Jérôme Duval, membre de la Plateforme d’audit citoyen de la dette en Espagne et co-auteur de l’ouvrage La Dette ou la vie (Aden). Le dollar cher a déjà fait deux victimes, la Turquie et l’Argentine, dont les devises ont perdu près de la moitié de leur valeur. Résultat, en juin dernier, l’Argentine a contracté le plus gros emprunt jamais accordé par le Fonds monétaire international : 50 milliards de dollars (42,4 milliards d’euros) soit 10 % du PIB du pays. Le président argentin, Mauricio Macri, qui s’est fait élire sur la promesse d’éradiquer la pauvreté qui touche onze millions d’Argentins doit maintenant mener une politique d’austérité impitoyable en contrepartie de ce méga prêt. On voit resurgir des initiatives citoyennes désespérées lancées durant la crise de 2001 comme la distribution de nourriture dans les écoles pour lutter contre l’anémie des enfants. Un comble pour un pays qui figure parmi les plus gros exportateurs de matières premières agricoles. »

Le premier effet de la dette est d’accaparer les ressources des Etats qui se retrouvent dans l’incapacité de venir en aide à leur population.

Il y a dix ans, l’effondrement du système financier international avait fragilisé les pays du Sud et provoqué des émeutes dans la plupart des capitales du Sud affamées par la flambée des prix des biens alimentaires. « Les pays d’Afrique exportent du minerai contre du carburant et des denrées alimentaires, reprend Rémi Vilain. La moindre variation du taux de change impacte tout de suite les ménages qui ont plus de mal à s’alimenter. Or depuis deux ans, les devises locales dévissent : moins 45 % pour le kwacha zambien, moins 40 % pour le kwanza angolais et le metical mozambicain, quant au dinar algérien et au cédi ghanéen, ils ont perdu le tiers de leur valeur.  »

Dix ans après la chute de Lehman Brothers, le Sud croule à nouveau sous les dettes, au point de menacer le bien-être des populations. « Une partie de cette dette est pourtant ’odieuse’, reprend Remi Vilain, selon un concept du droit international qui dénonce les créances contractées par des dictatures contre l’inté- rêt de leurs citoyens. »

Ainsi, une partie de la dette irakienne fut répudiée à ce titre en 2003. Cinq ans plus tard, l’Equateur suspendait le remboursement de sa dette après avoir constaté qu’un tiers était illégitime, lié à des détournements ou des manœuvres de corruption. « Il faudrait faire examiner les dettes par des audits citoyens pour déceler les nombreuses créances illégitimes dont on pourrait exiger l’annulation avant qu’une nouvelle crise de la dette n’éclate.  »

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